Scène VII -^ Le Luthier de Crémone
Jusqu'à l'heure sublime où le soleil se lève.
Enfin, quand l'horizon s'emplit de diamants,
Lorsque s'annonce, avec de longs frémissements,
Autour de moi le grand réveil de la nature, 345
Lorsque l'herbe frissonne et que le bois murmure,
Et que des buissons verts par la nuit rajeunis,
S'échappe le concert éblouissant des nids.
Je prends mon violon, joyeux, et j'improvise !
Ah ! voyez-vous, c'est là la récompense exquise ; 350
Et j'accompagne alors d'un archet triomphant
Tous les bruits glorieux dans le soleil levant.
Ces longs soupirs du vent à travers la feuillée
Et ces gazouillements de volière éveillée.
Je joue avec ivresse, et l'instrument vainqueur 355
Que je sens tressaillir là, tout près de mon cœur.
Mêle à ces chants d'aurore où mon âme se noie
Un hymne merveilleux de jeunesse et de joie !
GiANNiNA, à part
Pauvre, pauvre Sandro !
{Haut>)
C'est si beau que cela !
FiLiPPO, mettant son violon à V épaule.
Écoutez seulement comme il donne le la. 360
GlANNINA.
Oh ! jouez donc un air ! Je voudrais mieux l'entendre. [26]
Le Luthier de Crémone 8«- Scène vil
FiLiPPO, à part.
En me priant ainsi, sa voix est presque tendre. Mon Dieu ! pour mon succès ferait-elle des vœux?
{Haut>) Vraiment, signorina, vous voulez?
GlANNINA.
Oui, je veux.
{A part) C'est l'unique moyen de savoir s'il se flatte 365
Ou s'il dit vrai.
Fiuppo.
Je prends, s'il vous plaît, la sonate En sol, de Corelli ?
GlANNINA.
Tout ce que vous voudrez.
FiLiPPO, derrière le pupitre.
Écoutez bien cela.
{Scène muette. Filippo exécute les premières mesures d^un thème majestueux et grave sur son violon qui est d^une sonorité tnerveilleuse ; le visage de Giannina, qui l'écoute attentivement, ne tarde pas à exprifuer une admiration douloureuse ; puis elle laisse tomber sa tête dans ses mains et fond en larmes. Filippo s'en aperçoit enfin et s'écrie .•) Que vois-je ? vous pleurez !