FILIPPO, SANDRO
Sandro, entrant précipitamment par le fond, dans le plus grand trouble.
Filippo ! Filippo !...
FiLIPPO.
Quoi ! des pleurs dans tes yeux ! ta figure blêmie ! Que t'arrive-t-il donc? 550
Sandro.
J'ai fait une infamie.
Je suis un scélérat... Pardon !... Pardon !... Pardon !...
Filippo.
Qui? Moi, te pardonner, mon ami? Et quoi donc?
Sandro.
Vois-tu, je l'aimais trop... j'avais l'âme obsédée !... Et je ne pouvais pas me faire à cette idée Qu'un rival, quel qu'il fût, pût me vaincre à ses yeux. 555 [38]
Le Luthier de Crémone 8«- Scène xiii
Je suis un misérable, un lâche, un envieux.
Lorsque j'eus ton chef-d'œuvre en mes mains, c'est
infâme !
Mais la tentation se glissa dans mon âme ; J'avais le cœur perdu de rage et de douleur, J'ai cédé !... Près d'ici, tremblant comme un voleur, 560 Sous l'ombre d'un portail des ruelles étroites, Filippo, j'ai changé nos violons de boîtes !
FiLIPPO.
Toi?
Sandro.
Je les ai portés devant les juges, puis, Au moment où l'expert ouvrait les deux étuis, Ah ! je n'ai pas pu voir cela. J'ai pris la fuite. 565 Venge-toi ! Devant tous, dévoile ma conduite ! Mais qu'elle n'en soit pas, par pitié, le témoin ! Je t'écrirai l'aveu du crime et puis bien loin Je m'en irai mourir, car la honte est mortelle... Mais ne m'obHge pas à rougir devant elle ! 570
(// tombe à genoux.^ Filippo.
Non, Sandro, je n'ai pas besoin de me venger. Ton propre châtiment, tu viens de t'en charger.
Sandro.
Que dis-tu?
Filippo.
Cette gloire, à mon chef-d'œuvre due, Je te l'avais cédée et tu me l'as rendue. [39]