Scène VII -^ Le Trésor
Pourquoi donc, en faisant ruisseler dans ma main
Ces cailloux précieux, qu'on me paîra demain
En bel argent comptant chez le prochain orfèvre,
Ne suis-je pas joyeux et n'ai-je pas la fièvre?
Je suis riche pourtant... Véronique a raison : 405
Je puis faire à présent rebâtir ma maison.
Racheter alentour la forêt et la plaine.
Et, nouveau châtelain, choisir ma châtelaine.
Je suis riche, très riche, et n'ai qu'à faire un pas
Vers les parents d'Irène... Ils n'hésiteront pas : 410
On va congédier ce fat, et tout s'arrange...
Non ! ce n'est plus mon cœur qui parle... C'est étrange !
Dans mon âme, à l'instant encor pleine d'ardeur,
Ces diamants ont mis leur subtile froideur.
Irène me déplaît, s'il faut que je l'acheté 415
Avec ce sac d'écus que le hasard me jette.
Je m'offense aujourd'hui de son mépris d'hier ;
Et, riche, je prétends, comme un pauvre, être fier !...
Quoi ! l'on change à ce point !... Ah ! le destin me
raille !...
Et vous auriez bien dû rester dans la muraille 420
Au lieu de me prouver, ô trésors superflus, Que ma douleur mentait et que je n'aimais plus ! Eh bien, si ! j'ai raison... Je devais, par vous seules, Parures dont jadis s'ornèrent mes aïeules. Apprendre cette amère et saine vérité ; 425
Et, pour l'honneur du nom que toutes ont porté En mères de famille, en épouses fidèles. Je ne dois point choisir de femme indigne d'elles. [72]
Le Trésor »- Scène vil
VÉRONIQUE, à part.
Oh ! c'est trop tard !
Jean, changeant de ton, à Véronique.
D'ailleurs, s'agit-il de cela?
Réalisons d'abord cette fortune-là :... 430
Cent mille écus, dit-on... Peut-être davantage ! D'abord, premier plaisir,... il faut que je partage Avec vous, mes amis, qui seuls savez m'aimer. Pour l'abbé, dès demain je le fais imprimer. Et quant à vous, ma bonne et généreuse amie, 435
Vous n'aurez plus besoin de tant d'économie. Et vos mains puiseront au trésor sans compter. Ma pauvre chère enfant, que je vais vous gâter ! Mais ce sera charmant ! L'existence nouvelle Que nous allons mener à mes yeux se révèle: 440
Oui ! nous restons chez nous, les pieds sur les tisons ; Nous sommes trois amis, et nous nous suffisons ; Vous êtes la maîtresse au logis, Véronique ; Vous exercez sur nous un pouvoir tyrannique ; Moi, je chasse ; et l'abbé, dans ses fougueux élans, 445 Me déclame ses vers, que je trouve excellents ; Nous nous abandonnons au repos qui nous berce ; Et, comme des oiseaux éprouvés par l'averse, Satisfaits du refuge où Dieu nous réunit. Nous nous tenons tous trois serrés dans notre nid ! 450 — Et j'osais m'attrister ! Mais, que Dieu me pardonne ! Je fais mieux que d'avoir du bonheur... car j'en donne. [73]