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Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une année

" JN o^r, mon cher monsieur , non , vous n'obtiendrez point encore de moi la permission de réimprimer mon Lutin ; on ne croit plus aux éditions enlevées , à moins qu'il ne s'agisse des romans de lord Byron ou de Walter Scott ; tâchons , croyezmoi j que notre succès soit probable , afin de n'être pas à chaque instant dans l'obligation de le prouver. Et puis , vous ne connaissez pas ce bon public sur lequel nous comptons tous deux ; sa curiosité ressemble à l'appétit émoussé du riche : elle repousse les mets littéraires qui lui sont

offerts avec instance , et n'est titillée que par ceux dont un sage éditeur la prive quelque temps. >•

Telle est l'objection que j'opposais à la demande pressante que me faisait , il y a trois moisj l'honnête Mongie de remettre sous presse les trente-sept premiers chapitres que m'a dictés Azédor. « D'ailleurs , ajoutais-je , laissez-moi le temps d'analyser le bien et le mal qu'on a dit de mon ouvrage ; je dois , au moment d'être réimprimé , ma profession de foi à mes lecteurs. " Or , cette profession de foi , je la fais aujourd'hui.

Les éloges qu'on m'a donnés, je les oublie : je ne me rappelle pas que la louange ait jamais rendu qui que soit meilleur ; et des milliers d'exemples se pressent sous ma plume , lorsqu'il s'agit de prouver combien, en la supposant même juste et tempérée , elle peut nuire aux hommes , aux auteurs surtout , qui , pour toutes les faiblesses qu'enfante l'orgueil , sont hommes deux fois.

La critique, au contraire , est presque toujours profitable ; toutefois , c'est un remède amer qu'il serait imprudent d'avaler avant d'en avoir reconnu les propriétés salutaires, car ce n'est pas seulement dans son amertume que sa vertu réside.

Je vais donc examiner rapidement les principaux points de censure dont quelques journalistes éclairés ont semé les articles, en général très-favorables , qu'ils m'ont consacrés. Je m'accuserai avec franchise lorsque le raisonnement me condamnera ; mais on me permettra de soutenir mes opinions quand j'aurai prouvé que j'ai raison.

Le reproche le plus grave qui m'ait été fait , c'est celui de me montrer le détracteur obstiné du siècle ou nous vivons : je suis , a dit mon censeur le laudalor lemporis acti d'Horace. Je ne sais dans quel chapitre du Lutin l'auteur de l'article où cette assertion est consignée , pourrait

en puiser la preuve; j'ai décoché quelques traits légers contre les travers du temps ; on devait s'y attendre : je me suis mis en campagne pour cela. J'escarmouche ainsi dans l'intérêt même de la morale , et c'est précisément parce que je suis l'ami de mon siècle , que je veux le purger , si je puis , de quelques ridicules ; imitant en cela le jardinier , de qui la main prudente écarte de l'arbre qu'il affectionne ces tiges parasites et nuisibles , qu'une végétation déréglée a produites.

On m'a reproché avec plus de raison d'avoir un peu trop soulevé le voile de la pudeur. Je sais que les Grâces dont on a dénoué la ceinture, ressemblent aux Bacchantes , et j'avoue que ces dernières ne sont pas du beau moude. Voilà donc ' une faute dans laquelle je suis tombé , et que n'excuse qu'à moitié la nécessité de peindre eu observateur fidèle. Il est des tableaux qu'il ne faut qu'esquisser , moins par ménagement pour notre modestie , qui , sans médisance . commence

à s'aguerrir singulièrement , que par prudence pour nos passions , qui ne s'amendent guères.

J'ai mûrement discuté avec moi-même l'opinion d'un littérateur distingué , qui trouve que le plus grand défaut de mon ouvrage est d'offrir souvent des sujets passagers , ne se rattachant aux mœurs générales que par un fil , et ne formant, poxir ainsi dire , que des épisodes éphémères dans l'histoire de nos usages. Cette observation porte un caractère de gravité qui mérite toute mon attention ; mais je me crois en fonds pour y répondre : en effet , quelle est la tâche de l'observateur ? de jeter quelques jalons dans la carrière des temps ; jalons auxquels viennent se rallier le philosophe, le moraliste, l'historien. De la multitude de traits épars que saisit en courant cet observateur résulte l'ensemble des physionomies morales ; et des nuances plus ou moins analogues qu'elles présentent se compose le caractère des nations. Il n'est pas un fait , .<»

peu important qu'il paraisse , dont le peintre de f mœurs ne doive prendre note; le portrait d'une i, génération peut manquer d'une certaine res— ' semblance , parce qu'on aura négligé un seul des traits presque imperceptibles qui servent à la caractériser.

Me résumant sur les trois points de critique auxquels le Lutin a donné lieu , je déclare , quant au premier , qu'il a pour base une supposition gratuite : je ne suis ni l'apologiste du passé , ni le contempteur du présent. Né dans les quatre derniers lustres du dix-septième siècle, je ressentis mes plus tendres affections , je goûtai mes plus doux plaisirs durant la matinée du dix- |. huitième ; et l'ingratitude n'entra jamais dans ' mon cœur. Quant au second grief, il est constant , je m'en suis confessé , et j'attends mon pardon de mes aimables compatriotes , qu'il est aisé de désarmer quand ils ont ri. Enfin , je crois avoir démontré que l'observation du littérateur

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