‹ Le lutin couleur de feu, ou, Mes tablettes d'une annéeChapitre 85 sur 92 · OU LE CONGRÈS MÉDICAL · texte numérisé non relu

OU LE CONGRÈS MÉDICAL

( Juin. )

«(Je savais bien, moi qui connais l'Allemagne depuis Wismar jusqu'à Brixen, de ■'embouchure du Danube au cours du ■Rhin, de Memel à Freybourg, et des bouches de l'Elbe aux Alpes Carniques; je savais bien, dis-je, que la petite ville de Carlsbad^ dont les eaux minérales jouissent d'une faible réputation, est située en Bohème, sur la rivière de l'Eger, et non loin des montagnes dites d'Erzgebug, qui séparent la monarchie autrichienne de la Saxe. Je savais aussi que les médecins allemands envoient et quelquefois accompagnent à Carlsbad les grands seigneurs chez lesquels ils remarquent en même temps pléthore financière et débilité céré-

336 LES EAUX DECARLSBAD,

brale. Je savais encore que ces voyages ont, comme ceux de Baréges, de Néry, du Mont-d'Or, l'avantage de mettre souvent un terme à la longue stérilité des unions conjugales : résultat qu'il faut bien se garder d'attribuer aux relations intimes qui s'établissent entre les baigneurs, mais dont on doit faire honneur à la vertu des eaux. Je savais enfin que certains chevaliers, qui ne sont pas du saint empire, arrivent à Carlsbad en guêtres , par le coche , et trouvent le moyen d'en repartir dans de bons équipages , grâce à la transmigration des ducats, des frédérics , des impériales, sur lesquels ces messieurs exercent une puissance attractive, infaillible. Mais tout cela ne suffît pas pour m'expliquer la vogue qu'a soudain acquise le nom de Carlsbad, que j'entends prononcer partout, avec enthousiasme par ceux-ci, avec colère par ceux-là. Apprenez-moi, mon cher Azé- 1"^ dor, comment une bicoque , que recommande à peine la guérison de quelques rhumatismes, peut intéresser aujourd'hui

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des miniers de Fiançais qui vivent à trois :ents lieues du pays où elle est située ? Il f a certainement dans cette célébrité une àrconstance occulte, sur laquelle bronche na pénétration; et, à son défaut, j'interoge la vôtre. »

Tel est le discours que j'adressai , il y a irois jours, à mon Lutin , dans la grande liée du Luxembourg où il m'avait rejoint andis que je parcourais les journaux, qui éjà m'avaient offert cent fois le mot à la iliode. Azédor s'est empressé de me réponre : « N'accuse pas ta perspicacité d'une ^norance que beaucoup d'honnêtes gens artagent avec toi, et de laquelle , quoique iable, je ne suis sorti que par l'aide de ion ami intirhe, le lutin des publicistes, ui , lui-même , n'a sur le mystère de '.arlsbad que des données générales. Ceendant je me suis mis, autant que posble, en mesure de raisonner à vue de ays sur un sujet dont, comme tu le dis, but le monde s'entretient, mais vaguaient, maiâ sans autre guide moral que

l'espérance ou la crainte. C'est avec peine que j'ai décidé mon ami à me donner des instructions dont il réservait la priorité à son favori l'abbé de Pradt, publiciste-prophète , de qui l'ardente imagination est prête à tirer des conséquences d'une matière encore douteuse sous la forme d'une simple proposition. Toutefois mes droits ont prévalu , parce qu'il fallait nécessairement qu'un diable l'emportât sur un homme , bien que cet homme ait le diable au corps,

» Tu sauras donc, ou plutôt tu sais déjà, que quelques nations , en tête desquelles figure la tienne , ont adopté une hygiène politique dont le corps social se trouve^ d'autant mieux, qu'elle consiste à lui pro-. curer tout ce qui peut réparer les pertes qu'il a faites, à lui assurer le libre exercice des facultés que la nature lui a dé-, parties , et à ne jamais affaiblir sa consti tution par le régime absolu, qu'elle répousse. Plusieurs peuples , malheureuse ment pour eux , n'ont point encore appli-

ou LE COjN' GRÈS MÉDICAL. 33g

que ce traitement salutaire aux souffrances qui les consument; et, comme ils com-

I mencent à connaître et le mal et le remède depuis que quelques docteurs philanthropes ont publié leurs opinions , sous la forme de certains aphorismes appelés journaux^ ils brûlent de secouer le joug de \ajhculte tyrannique qui les gouverne , et qu'ils veulent avec raison réduire à diriger leur régime, sans jamais se permettre de l'imposer. Or, c'est pour opposer une digue à ce libéral système sanitaire que de prétendus médecins , pénétrés des vieilles doctrines dont la philosophie et l'expérience ont fait justice depuis long-temps , se réunissent en ce moment à

■ Carlsbad, et appellent à eux, de tous les

= coins de l'Europe, les hommes qui professent leurs principes. «Venez, s'écrient-ils,

• nous aider à maintenir les peuples dans

il une ignorance complète de leur force, car

ils s'en serviraient pour nous écraser, s'ils

venaient à la deviner en même temps que

notre faiblesse. N'oublions pas, messieurs,

34o LES FAUX DE CARLSBAD,

que c'est en réfrénant la vigueur plébéienne qu'il nous sera possible de soutenir notre pouvoii , et de perpétuer ce principe équitable : les grands seuls doivent vivre au large; il est suffisant que les communs (i) végètent en temps de paix, pour supporter les charges de l'état, et se battent en temps de guerre, pour nous procurer des honneurs et du profit. Mais arrivez , messieurs", le mal gagne ; la né~ vrose (2) constitutionnelle envahit l'Allemagne; bientôl: les douches que nous dirigeons de Carlsbad n'y pourront plus suffire.

w Cependant les docteurs réunis en Bohême mettent le temps à profit : ils ont déjà préparé de larges férules, armé de pointes aiguës, un bon nombre de martinets, et trempé dans l'acide acéteux force poignées

(l) Expression heureuse à laquelle M. le marquis d'Ecqnevilly prête la signification de roturiers.

{■>) Névrose, de'sfgnation générique des maladies àe n*pfs.

ou LE CO>GRj;S MKDICAL. S/fl

de verges, objets qu'ils vont r>^pédier par estafette , -pour la correction médicinale des étudians de Hall , de Weimar , de Goettingue , qui , entre autres manies , ont celle de vouloir jouir d'une honnête liberté dans leur pays , pour l'indépendance duquel ils se sont battus durant les premiers paroxismes de leur fièvre patriotique. Les Hippocrates en diplomatie , indépendamment de ces topiques favorables , vont , dit-on , expédier aux recteurs des universités allemandes trente mille bouteilles d'une forte décoc- "tion des quatre semences froides , qu'ils prescriront aux étudians , pour toute boisson ; ce qui ne laissera pas d'amortir vmpeu la fibre libérale de ces élèves, surtout si ce calmant est accompagné d'une diète totale , dont ils sont menacés à la moindre manifestation ccMistitutiomielle qu'ils se permettront.

» Tandis que les régens , sous la direction des recteurs , et avec l'assistance d'un nombre rassurant de cuistres gagés par la faculté , appliqueront cette prudente thé-

34'-i LES EAUX DE CARLSBAD,

rapeutique dans les universités d'Allemagne , le congrès médical ne restera pas oisif à Carlsbad; il s'occupera du traitement que réclame (à son avis) cette France, qui fut la première atteinte de la maladie maintenant épidémique des constitutions. Le docte aréopage est déjà fixé sur les moyens curatifs qu'il se propose de prescrire; les voici , sous la forme même de son ordonnance.

» Eloignez , avant tout , du chevet de la malade , une multitude de médecins entichés d'une nouvelle doctrine d'autant plus dangereuse , qu'elle est très-séduisante; lesquels médecins se recrutent tous les ans , en vertu d'une certaine loi d'élection qu'il faut modifier de telle manière, que les faux docteurs , une fois éconduits", il ne soit admis , pour les remplacer , que des hommes immobiles dans la saine doctrine qu'on professait il y a quarante ans.

)> Interdisez à la malade le plus léger exercice de ses facultés ; et , pour la mettre

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hors d'état de contrevenir à la présente ordonnance, ayez soin de remplacer, par des jésuites , des capucins , des missionnaires , les débris de cette armée dont la vieille réputation cause encore à la malade des palpitations d'un mauvais présage.

» Comme l'agitation morale peut ramener le transport , ne permettez pas à la France , même convalescente , la lecture des écrivains philosophes ; car on sait que c'est par la faute de Voltaire et de Jfpusseau que le mal a été porté au plus haut point d'intensité. Comprenez soigneusement dans l'interdiction tous les journaux périodiques , non périodiques et autres , excepté toutefois les Débats et la Quotidienne , que , par sentiment de reconnaissance , nous recommandons au contraire , en qualité de somnifères éprouvés.

» Enfin , défendez expressément à la malade l'usage d'une invention diabolique , appelée la presse ; la liberté qu'on lui laisserait d'en user , ramènerait tous les acci-

dens que nous redoutons : on ne peut être trop strict à cet égard.

» Au moyen de ce régime , la France sera bientôt revenue à l'état sanitaire où nous la voulons voir; et, pour déterminer sa guérison radicale , il suffira qu'elle prenne , à petites doses , souvent renouvelées , une infusion de patience et de résignation , édulcorée avec du miel. Bien entendu qu'il lui sera fait souvent d'abondantes saignées , afin d'éviter le retour de la pléthore. Si, néanmoins, quelques accidens se renouvelaient , il faudrait ordonner à la malade les pilules d'absinthe , bien dorées dans les premiers temps ; mais , s'il y avait définiti- 1 vemezit rechute , on userait alors des amers exotiques, jusqu'à parfait rétablissement. »

Telle est l'ordonnance que le congrès médical séant à Çarlsbad avait inédit^e , même avant d'y arriver; on ne devait p?s moins attendre des dpcteurs-dip|omates de la faculté germanique. Il .paraîtrait plus surprenant qu'on pût trouver des médecins français dont la dignité se ravalât jusqu'au

ou LE CONGRÈS MEDICAL 345

oint d'apporter en France cetle humiliante rdonnance ; on assure pourtant qu'il doit en présenter.... un. Quoiqu'il en soit, je lis prêt à parier que personne ne se pré- .ntera pour la feire exéctiler.

346 l'ouvrière de la bue st.-denis,

L'OUVRIÈRE DE LA RUE ST.-DENIS, OU L'INCONSTANCE DE LA FORTUNE, i

( Juin. )

«Un a (^it souvent avec raison (c'est Azé dor [qui parle ) qu'il ne faut pas venir i Paris contempler le lever de l'aurore : rarement, même après la plus belle nui d'été, elle y laisse apercevoir ces doigts di rose tant célébrés par les poètes , et le parfums qu'exhalent les fleurs échappée de sa corbeille sont toujours dénaturés pai les miasmes qui s'élèvent des cloaque dont cette capitale est remplie et environ née. Aussi ne cherché-je point le spectacle imposant des premiers feux du joui combattant avec avantage l'astre pâlissan des nuits, lorsque, dans cette saison, j« parcours la ville entre cinq et six heure, du malin. C'est dans l'intérêt de l'observa,

ou l'inconstanci: , etc. 347 iii que ces courses matinales sont entre- ' s: je ne les termine jamais sans avoir e sur mes tablettes quelques remarques rieuses; et souvent j'y consigne des ecdotes piquantes, parmi lesquelles ;ure avec distinction celle que j'ai reeillie lundi dernier.

» Je me disposais à traverser l'extrémité périeure de la rue Saint-Denis, qu'une îs-jolie femme d'environ vingt-huit ans ait franchir en sens inverse, lorsqu'une osse diligence, qui débouchait de la rue )urbon-Villeneuve , l'obligea à presser Uement sa marche, qu'au terme du trajet rilleux qu'elle venait de faire, elle tomba •esque sans connaissance entre mes bras, îureusement ouverts à temps pour la revoir. A sa pâleur, moins qu'aux palpitaons hâtées du cœur qui battait sous ma ain , je jugeai qne cette belle personne vR\t été saisie d'une frayeur extrême; je li proposai d'entrer au café voisin, ce u'elle refusa d'abord avec une timidité

348 L'oTJVRiftRF DE LA RUE ST.-DENIS,

réelle, que vainquit pourtant Timposs bilité où elle était de se soutenir,

» Tandis que le garçon versait à V'mU ressante créature une tasse de café qu'el consentait à prendre , je l'examinai avi attention. Le tablier de taffetas noir qu'el portait, et dans la poche duquel j'avi entrevu une pince et un couteau à fris les plumes , m'apprit que je venais de s courir la plus aimable , peut-être , des o vrières en fleurs et en plumes ; mais je : sus comment concilier les signes non éqi voques de sa profession avec la présen d'un cachemire, qui, tout vieux qu'il éta n'en attestait pas moins une magnificen passée , dont je brûlais d'apprendre l'oi gine. «Vous regardez ce schall, me dit petite fleuriste en souriant, il sied ass mal à la condition où vous me voyez; le conserve, toutefois, comme le demi gage d'une fortune évanouie , dont le so venir apporte encore plus de malaise da; ma vie actuelle que sa possession n'a pri curé de bonheur à mon existence écoulé

ou l'inconstance, etc. 349

- Tl y a dans ce peu de mots, mademoi-

m'empressai-je de répondre, un choix

l \|)iessions qui prouve que cette fortune

inouie était le partage de votre rang

as doute des malheurs... — Mon Dieu, n , le destin m'a fait naître dans le quarr Saint-Denis, et toute mon ambition bornait à mériter la première place à tabli de Denevers. Or, jugez si je n'avais s raison d'être aussi modeste. J'ai porté jitimement un beau nom , j'ai joui de Qt mille livres de rentes, on m'a vu nner le ton dans les premiers cercles de >urope; les madrigaux, les épîtres, les dicaces ont jonché le tapis de mon bouir; et le résultat positif de tout cela, îst que je ne parviendrai peut-être jaais à gagner trois francs par jour dans tat auquel j'étais primitivement appelée, n des auteurs que je me faisais lire quellefois au temps de ma grandeur, a dit : La fortune ne donne rien, elle ne fait ue prêter : demain, elle redemandera ses favoris ce qu'elle semble leur prêter

35o l'ouvrière de la RLE ST.-DENIS,

pour toujours (i). » Je lui ai fait un emprunt; j'ai rendu.

» Une circonstance à peu près semblable à celle qui me procure voire connaissance m'avait tirée de la vie obscure où je suis rentrée : le 20 septembre 18 10, je traversais la rue de Rivoli pour aller voir, au Carrousel , une revue de cette vieille garde dont le nom remplissait déjà l'Europe, lorsqu'un groupe d'officiers généraux à cheval, que je pouvais éviter avec quelque présence d'esprit , m'atteignit et m'enveloppa. Ma tête se perdit.... Je tombai sous les pieds des chevaux ; mais , par un bonheur qu'on m'a dit depuis être assez fréquent, je ne reçus aucune blessure, pas même la moindre contusion. Cependant, quand je revins à moi , je me trouvai dans une boutique, entre les bras d'un homme de la plus élégante tournure , couvert de broderies, de décorations et d'armes écla-

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(i) Publius Sj-rus,

ti:

ou l'inconstance, etc. 35i imtes. Il était entouré de domestiques en vrée, auxquels il paraissait avoir donné lusieurs ordres successifs à mon égard, et ui semblaient en attendre de nouveaux, aperçus aussi un médecin. «Eh bien!

lademoiselle, me dit le personnage imortant , comment vous trouvez-vous? - Mais, monsieur, répondis-je, je crois.... ue je suis.... beaucoup mieux; et j'étais «*t émue en prononçant ces mots , parce ue je me sentais appuyée sur la poitrine e mon interlocuteur, et presque cachée )us les signes de sa dignité. « Allons , cela e sera rien, reprit-il avec un accent qui, es ce moment, pénétra jusqu'au fond de ion cœur ; j'aurai l'honneur de vous revoir rès la revue. Docteur, ajouta-t-il en se vant, ne permettez pas que votre malade éloigne avant mon retour. — Cela suffit, onsieur le comte.

» Une heure s'était à peine écoulée , que vis un riche équipage s'arrêter à la porte e la boutique où j'étais restée ; le comte aï-ut bientôt après , et , ayant renvoyé ses

352 l'oUVRIKRE de la rue STl-DENIS,

chevaux de main, se plaça près de moi dans sa voiture; il y fit monter aussi le médecin. J'étais assez bien mise; la réflexion me vint soudain que j'avais pu devoir tous les égards du comte à ma parure, et je rougis jusqu'aux yeux lorsqu'il me demanda où je désirais être conduite. Il n'y avait pas cependant à balancer : ilfallut indiquer la rue de la Fromagerie. Le cocher, jeté hors de son itinéraire habituel, me fit répéter cette indication,,.. Un léger sourire effleura les lèvres dii' comte. Après avoir obtenu sur vingt char-^ rettes à marée , voitures publiques ou baquets, le frivole avantage du pas , que ne manqua pas de nous disputer avec toute la chaleur d'un Œdipe, même le conducteur d'une petite voiture traînée par un chien , ir nous arrivâmes à peu près à ma porte.L Malgré le désir que le comte avait dejl m'offrir sa main en montant mon escalierlf tortueux, ce fut lui qui dut accepter lajir mienne pour se guider dans ce dédale as-ij cendant. Nous arrivâmes, non sans avoir»

ou l'incoivsta \CE , etc. 353

trébuché plus d'une fois, au quatrième étage, où je demeurais. Il est des personnes :jui commandent la confiance au premier ibord; telle était ma bonne mère. Je vis qu'elle avait produit cet effet sur le comte k la déférence avec laquelle il lui raconta mon accident et le léger service qu'il avait 5u le bonheur, disait-il, de pouvoir me rendre. Quant à ma mère , je la vis passer le l'admiration à l'étonnement, à l'aspecl les insignes brillans dont le comte était 'evêtu, et aux témoignages d'intérêt qu'il Ile donnait. Après s'être reposé quelques nstans, il nous quitta en nous demandant

ia permission de venir quelquefbis /loiis %ire sa cour ; ce que ma mère lui accorda volontiers, mais sans trop d'empressement, in un mot, nous ne parûmes, ni l'une ni 'autre, avoir conçu un plan de séduction; e comte s'en aperçut bien. Le lendemain m domestique vint, de sa part, demaner des nouvelles de ces dames ^ et nous B vîmes paraître lui-même dans la soirée. 1 était en frac bourgeois : je le trouvai

354 l'ouvrière de la. rue st.-denis, mieux encore sous cet habit que sous son riche uniforme ; peut-être était-ce parce que cette simphcité de mise diminuait la distance qui séparait nos deux conditions.

» Depuis ce moment, il ne se passa pas une seule journée sans que le comte nous fît une visite ; et jamais il ne sortit , auprès de moi , des bornes imposées par la plus austère retenue. Ma mère voyait en lui un ami sûr, dont la loyauté présentait une garantie contre le danger de ma position. Hélas! je ne pouvais partager entièrement cette sécurité; je voyais bien dans le comte |< un ami sûr; mais cet ami était un bel homme de trente ans, et mes longues insomnies me prouvèrent bientôt qu'il avaio acquis dans mon cœur tous les droits d'uni amant. Un jour qu'il vint plutôt qu'à l'or-^ dinaire, il était suivi d'un homme vêtu en non^ : « Mesdames, nous dit-il avec émo^ tion, j'espère que ma conduite a pu, depuis trois mois, vous prouver la droiture nt de mes vues; mais il est un terme au-delà ce? duquel la prudence humaine ne doit rien œc

ov l'incowstais^cf., etc. 355

liasarder : je suis parvenu à ce terme. Aglaure (c'est mon nom ) règne sur touies mes affections; si je ne puis la posséder, il faut que je cesse de la voir. Voici mon itotaire, continua-t-il en tremblant; je lui ai fait dresser une promesse de mariage avec toute l'authenticité qu'exigent ces sortes d'actes : elle contient l'engagement formel que j'ai pris d'épouser Aglaure en Allemagne, où je dois me rendre dans six mois. Des considérations , qui tiennent à mon état et au peu de gloire que je me suis acquis, s'opposent à ce que je réalise maintenant en France cet engagement , que je compte bien faire ratifier à mon retour. Mais jusqu'à notre départ, celle dans laquelle je voudrais qu'il me fût permis de voir mon épouse, serait traitée chez moi et présentée partout comme ma nièce.

)|Voilà mes intentions; décidez de mon sort. Ma mère , à moitié convaincue , balbutia néanmoins quelques objections — Elle me consulta. . . . C'était prononcer l'arrêt de mon innocence. Que vous dirai-je, enfin?

356 l'ouvrière de la rue st.-denis,

la promesse fut acceptée, et, le soir^iiême, je passai d'une masure du quartier Saint- Denis, dans un brillant hôtel de la rue Saint-Dominique.

» Dans le délai que le plus tendre , leplus loyal des hommes avait fixé, je reçus à la face des autels , mais en Allemagne , le titre de comtesse de Saint- Albe : ce titre ne pouvait rien ajouter à mon bonheur, et j'en avais le cœur trop plein pour que la vanité pût y trouver place. Depuis ce jour, je ne quittai pas un seul instant mon époux : j'étais à ses côtés, dans la meurtrière campagne de Russie, aux combats de Smolensk^ de Falontina, de la Moskowa, de Mohilaw. Lorsque , après le passage désastreux de la Bérèsina , nous restâmes privés de tous nos équipages , j'étonnai souvent Saint-Albe par le courage que je sus opposer à la fatigue; et, le soir, couchée sur la même pelisse que lui, près d'un feu de bivouac, je le fis quelquefois sourire aux saillies d'une gaieté qui soutenait la sienne. Le comte fut blessé deux

ou l'inconstance, etc. 337 l^is en i8i3; je fus sa garde, son chirurgien. Enfin , j'étais près de lui , sous les murs de Paris , lorsque les derniers efforts de la valeur française luttèrent sans succès , mais toujours avec éclat , contre les armées de l'Europe réunie.

» Saint-Albe , après les événemens du 3l mars, décidé à vivre enfin pour lui, refusa plusieurs gouvernemens qui lui furent successivement offerts. Il allait faire ratifier notre mariage , et nous comptions nous retirer, après cette formalité , dans une terre qu'il possédait en Touraine.

Hélas ! le destin en avait autrement ordonné.

» Le comte , un soir , rentra fort agité ; « Aglaure, me dit-il, en me présentant un portefeuille très - volumineux , voici 400,000 livres que je mets dans votre secrétaire; je vous connais, ils peuvent vous suffire , et comme je n'ai que des parens éloignés et riches , je puis sans scrupule vous faire ce faible don, qui ne paie pas vpe heure de votre amour, — Que dites-

358 l'ouvrière de la rue st. -dénis,

vous, mon ami, lui répondis -je avec effroi! pourquoi cette mesure au moment où notre union doit être confirmée par les lois françaises et nos intérêts confondus? — Écoutez, Aglaure, j'étais chez le ministre; un officier général étranger, qui s'y trouvait aussi , a voulu se répandre en propos injurieux sur l'armée dont je fais partie; je n'ai pu souffrir cet outrage, un flambeau qui se trouvait sous ma main a volé à la tête de l'insolent ; heureusement pour lui, il a su l'éviter. Demain, je suis au bois de Boulogne au lever du. soleil.... Vous savez que le sort des armes est douteux; je dois prendre mes précautions.

» Qui pourrait vous peindre l'affreuse nuit que je passai près de mon mari ' vainement voulut-il me rassurer en me rappelant son adresse renommée; mille affreux pressentimens m'obsédaient. Enfin, il m'embrassa vers quatre heures du matin.... Pourrais-je le répéter? ce baiser fut le dernier!! !

» Je n'appris l'issue funeste du combat que par la descente d'un juge de paix, lequel.

ou l'inconstance, etc. 359

au nom des parens du comte , apposa les scellés sur tous les meubles.... Il commença par le secrétaire qui renfermait mon écrin et le portefeuille dont j'ai parlé.

)j Saint-Albe avait échangé trois coups de pistolet avec l'officier général étranger, et, au troisième, l'avait étendu sans vie à ses pieds. Mais un second avait vengé la mort de son ami ; au premier feu de ce nouvel adversaire , mon malheureux époux était tombé percé d'un coup mortel.

» Je n'entreprendrai point de vous peindre la douleur inexprimable à laquelle je fus livrée; qu'il vous suffise d'apprendre qu'au bout de trois jours , la levée des scellés n'ayant fait découvrir aucun acte qui prouvât la validité de mon mariage , je fus honteusement expulsée de l'hôtel Saint-Albe par une troupe d'huissiers, qui ne me permirent d'emporter aucun* de mes effets, excepté ce schall, qu'ils n'avaient sans doute pas le droit d'enlever de dessus ma personne.

»Bref, ma mère étant morte depuis long-

36o l'ouvrière de la ruf, etc.

temps , je n'eus d'autre asile , en sortant d'une maison qui , huit jours plus tard allait m'appartenir , que la mansarde d'une ancienne camarade , fleuriste comme moi , à laquelle j'avais fait quelque bien durant le cours de ma prospérité , et qui ne parvint pas sans peine à faire recevoir, dans sa fabrique , la comtesse de Saint-Albe , en qualité d'ouvrière , à quarante sous par jour.. . » Ici, la pendule du café sonna huit heures.... «Ah' mon Dieu, s'écria l'infortunée Aglaure , il faut que je vous quitte , car on me diminuerait une heure.... — Un instant , belle comtesse , lui dis-je avec feu , vous voyez en moi un être surnaturel qui peut faire beaucoup pour votre service.... — Ciel! se pourrait-il!.... En ce cas, ajoutât-elle après avoir réfléchi un moment, faites donc que j'oublie ce que je fus autrefois , et que je sois , sans regrets , ce que je dois être maintenant. — Eh bien ! vous perdrez le souvenir de votre grandeur. — Je vous remercie de me l'oter ; mais conservez-moi le souvenir de mon époux. »

LES SAUVAGES, etc. 36l

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