‹ le magan d'antiquitesChapitre 23 sur 28 · CHAPITRE XXVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVm

Bien heureusement pour la petite servante qu'elle était vÎTd et alerta; sans cela, la course qu'elle entreprenait toute seule, dans le voisinage méma de Tendroit où elle courait le plus de risque à se montrer, eût eu pour eiï^t peut^tre d'ameaer une restauration de la suprôme autorité def miss Sally sur sa peFfsonne. Ne se dissimulant pas le péril qu'elle courait, la mar<quise n'eut pas plutôt quitté la maison, qu'elle se je|^ dans la première rue sombre et écartée qui s'offrit à «lie ; et , sans s'inquiéter du terme assigné à sa course , elle ne songea tout d'a^bord qu'à mettre deux bons milles de briques et de plâtre entre elle et Bevis-Marks.

Une fois qu'elle eut accompli ce premier point, elle commença à se diriger vers l'étude du notaire. £n s'informant %wec adressa auprès des marchandes de pommes et des écaillères , au coin des rues , plutôt que dans les brillantes boutiques ou auprte des personnes bien mises , au risque d'un accueil plus ou moin3 poli, elle obtint assez bien les renseignements nécessaires. Comme les pigeons voyageurs i d'abord perdus dans un lieu qui leur est inconnu , aspirent l'air au hasard pendant quelque temps, avant de s'élancer vers le lieu de leur message, de même la marouise fit des détours avant de se croire en sûreté, puis elle se dirigea vivement vers le but qui lui avait été assigné.

EUe n'avait point de chapeau; rien sur la tâte qu'une grande coilTe portée au temps jadis par Sally Brass, dont le goût en fait de coiffure était, comme on sait, tout particulier. Sa course était plutôt entravée qulaidée par ses souliers en savate qui s'échappaient sans cesse de ses pieds , et qu'elle avait ensuite bien de la peine à retrouver au milieu du flot des passants. La pauvre petite créature éprouva tant d'embarras et de retard pour retrouver ces objets de toilette dans la boue et le ruisseau, et fut tellement coudoyée pendant ce temps-là, poussée, heurtée et portée de main en main, qu'au moment où elle atteignit enfin

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la rue du notaire, elle était presque épuisée et à bout de forces : elle en avait la larme à l'œil.

Mais enfin la yoilà arrivée , c'était une grande consolation ; d'autant plus que par la fenêtre de l'étude elle vit briller des lumières, et put espérer par conséquent qu'il n'était pas trop tard. Elle s'essuya donc les yeux avec le revers de sa main, et, montant tout doucement lés degrés du perron, regarda à travers les vitres.

M. Chukster était debout derrière son bureau, n faisait ses dispositions de fin de journée , conmie de tirer ses poignets , de relever son col de chemise , de rattacher plus gracieusement sa cravate et d'arranger secrètement ses moustaches à l'aide d'un petit morceau de miroir d'une forme triangulaire. Devant le feu se tenai^t deux gentlemen : l'un d'eux lui parut être le notaire, et elle ne se trompait pas ; l'autr^e , qui boutonnait sa grande redingote pour s'apprêter à partir, M. Abel Garland.

Ge^ observations faites., la petite rusée tint conseil avec ellemême. Elle résolut d'attendre dans la rue la sortie àa M. Abel. Alors elle n'aurait plus à craindre d'être forcée de parler devant M. Chukster, et il lui serait plus facile de remplir son message. Dans cette intention, elle se laissa glisser au bas de la fe* nêtre , traversa la rue et alla s'asseoir sur le pas d'une porte juste en face.

A peine avait-elle pris cette position, qu'un poney arriva en dansant tout le long de la rue avec ses jambes en zigzag et sa tête qui se tournait de tous côtés. Derrière le poney un phaéton, et dans le phaéton un homme; {nais le poney ne semblait s'inquiéter ni du phaéton ni de l'homme : car tour à tour il se levait sur ses jambes de derrière, ou s'arrftait , ou s'élançait, ou s'arrêtait de nouveau, ou reculait, ou se jetait de côté, sans le moindre égard pour l'un ni pour l'autre, selon que la fantaisie l'en prenait, et comme s'il avait à cœur de Hiontrer qu'il était l'animal le plus libre qu'il y eût dans le monde. Quand la voiture arriva k la porte du notaire , l'homme dit d'une manière très-respectueuse : c Ohah I c'est ici 1 i ayant l'air de faire entendre que, s'il prenait l'extrême liberté d'émetti;e un vœu, ce serait celui de s'arrêter en cet endroit. Le poney fit une pause d'un moment;' mais, comme s'il eût réfléchi que s'arrêter lorsqu'on l'en priait serait établir un précédent peu convenable et même dangereux , il repartit immédiatement, courut au trot al-

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longé jusqu'au coin de la rue, tourna, revint «sur ses pas, et alors s'arrêta de sa propre volonté.

c Oh! vous faites un joli cocol... dit Thomme qui ne voulait pas s'aventurer légèrement à peindre le poney sous des couleurs plus tranchées avant d'avoir mis en toute sécurité pied à terre sur le trottoir. Je voudrais hien te voir une bonne fois récompensé comme tu le mérites, val

— Qu'est-ce qu'il a fait? dit M. Abel qui tournait un châle autour de son cou tout en descendant les marches.

— Il y a de quoi mettre un homme hors de lui, répondit le valet d'écurie. C'est bien le coquin le plus vicieux.... Ohahl vas-tu rester tranquille!

— Ce n'est pas le moyen qu'il reste tranquille, si vous lui lancez des injures, dit M. Abel qui s'installa dans la voiture, le? guides en main, n est très-bon enfant quand on sait le prendre. Voici, depuis longtemps, la première fois qu'il sort, car il a perdu son conducteur, et jusqu'à ce matin il n'a pas voulu bouger. Les lanternes sont prêtes, n'est-ce pas? Bien. Trouvez-vous ici demain, à la même heure, s'il vous plaît, pour tenir mon cheval. Bonsoir. >

Après une ou deux cabrioles de son invention , le poney céda "à la douceur de M. Abel et se mit à trotter gentiment.

Durant tout ce temps , M. Chukster s'était tenu debout sur« le seuil de la porte. En le voyant , la^petite servante n'avait pas osé s'approcher. Elle n'eut donc d'autre parti à prendre que de courir après le phaéton et de crier à M. Abel d'arrêter. Mais , par suite de cette course haletante, elle étaijb hors d'état de se faire entendra Le cas était désespéré , car le poney pressait le pas. La marquise se pendit quelques instants à la voiture; mais sentant qu'elle ne pouvait aller plus loin, et que bientôt même il lui faudrait renoncera son projet, elle grimpa, d'un bond vigoureux, sur le siège de derrière , et , dans cette ascension , perdit sans retour un de ses souliers.

M. Abel étant dans une disposition d'esprit rêveuse, et ayant d'ailleurs assez à faire de diriger le poney, allait au petit trot sans se retourner. Il était bien loin de songer à l'étrange figure qu'il traînait derrière lui, jusqu'à ce que la marquise , un peu remise de sa suffocation, de la perte de son soulier et de la nouveauté de sa situation , jeta tout près de son oreille ces mots:

c Dites donc, monsieur.... »

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H âé retourna virement et, arrêtant le poney, s'écria avec une certaine émotion :

« Mon Dieni I qu'est-ce que c'est que ça ?

•^ K'ayéz pas peur, monsieur, répondit la messagère encore

aletante. Oh 1 j'ai tant couru après vous I

^^ Que voulez-vou6? dit M/Abel. Comment étes-vous là?

— Je suis montée par derrière, répondit la marquise. Ohl je Vous en prie, condiliâez^-môi, ûiotsieur.i*. sans vous arrêter.... vers la Cité. Ohî Je tous en prie, hâtez*' vous».*. C'est une affaire importante. D y a là quelqu'un qui désire vous voir. Il m'a envoyée vous deiûander de venir tout de suite, parce qu'il sait toute l'affaire de Kit, et qu'il oeut le sauver enôore en prouvant son innocence I..*

^- Que mô dites-Vous là , mon enfant I

«^ La Vérité , sUr ma parole , sur mon honneur» Mais veuille tournei^ de ee côté, et vivement, s'il vous plaît* Je suis partie depuis hi longtemps, qu'il doit croire quo je me suis perdue. »

Involontaifement, M. Abel poussa le poney en avant* Le poney, obéissant à une secrète sympathie, ou bien écoutant un nouveau caprice, s'élança rapidement et sans ralentir son pas, S&fl^ se livrer à àuôun acte d'excentricité avant d'avoir, atteint la porte de la maison où logeait M* SwiVellet : là , chose mer- •Veilleuse I il ôonsentit à s'arfêteif au moment même où M. Abel lui en intima l'ordre. \

c Voyez I dit là marquise montrant une fenêtre faiblement éclairée ; c'est cette chambre là-haut Venez! 9

M. Âbel, qui était bien une des créatures du monde les plus simples et les plus modestes , et qui à cette simj^icité joignait une timidité naturelle, hésita'^i car il avait entendu parler, et il le croyait motdiàus, de personnéé attirées dans des lieux équi-^ voques, en des circonitaûces semblables, par des guides comme ' la marquise , pour s'y voir volées et même assassinées.

Cependant sa sympathie pour Kit l'emporta sur toute autre oonsidératton. Ainsi ^ confiant Whisker aux soins d'un homme qui précisëmônt se tenait pris de là pour gagner quelque ohose, il laissa sa compagne de routé lui prendre la main pour le conduire jusqu'au haut d'un eSôalier étroit et obscur.

Sa surprise ne fut pas médiocre quand il se vit introduit dans une chambre ie malade éclairée d'une lueur douteusd, où un homme dormait tranquillement daaa SOtt lit.

c N'est-ce p^s, dit son guide à yolz basse mais ayec une certaine chaleur, n'est-ce. pas que ça fait plaisir de le voir reposer comme ça?... Oh I si vous l'aviez vu il y a deux ou trois jours seulement ! quelle diiférence I »

Le jeune M. Garland ne répondit rien, et, à dire vrai, il aimait mieux se tenir très-loin du lit et très-près de la porte. Son guide, qui paraissait comprendre sa répugnance , moucha la chandelle, la prit à la main et s'approcha du malade. Au môme moment le dormeur tressaillit.... M. Abel «econnut dans ce visage dévasté par la souifrance' les traits de Richard Swiveller.

c Qu'est-ce que ceci ? dit-il d'un ton amical et en s'élançant vers lui; vous avez donc été malade ?

— Très-malade , répondit Richard , à deux doigts de la mort* n ne s'en est fallu de rien que vous vinssiez à apprendra que votre très-humble Richard était dans sa bière, sans l'amie que j'ai envoyée à votre recherche.... TJne autre poignée de main, marquise, s'il vous plaît.... Asseyez^vous, monsieur. »

M. Ab«i , qui ne parut pas médiocrement surpris d'entendre conférer une telle qualité à son guide, prit une chtiise et s'assit auprès du lit.

€ Xai envoyé chez vous, monsieur, dit Richard; elle totti a sans doute appris déjà pour quel motif.

— En effet, j'en suis encore tout bouleversé. Je ne sais réellement que dire ni que penser.

— Vous le saurez bientôt, répliqua DiCk. Marquise, asseyezvous au pied du lit , s'il vous platt. Maintenant, racontez à ce gentleman tout ce que vous m'avez raconté à moi-môme, d'un

( bout à l'autre. Vous, monsieur, ne dites rien. »

L'histoire fut répétée exactement de la môme manière qi^e la première fois, sans addition, sans omission non plus. Dsiant tout le récit, Richard Swiveller tint ses yeux fixés sur le visiteur; et quand la marquise eut achevé, il reprit aussitôt la parole :

c Tous venez , dit-il, d'entendre tous oss détails , et vous no les oublierex pas. Je suis trop aflàibli, trop épuisé pour pouvoir vous donner aucun conseil; mais vous et vos amis vous saurez bien ce que vous aurez à Caire. Après œ long, retard, chaque mitinte est un siècle. Si jamais dans votre viei feus vous êtes hklé de retourner ohet vous, que ce soit surtout ce soir. Ne vous arrêtez pas pour me dire un seul mot, mais partez. On la trouvera ioi si Ton a bepein d'ellei Bt fuMit à moi , vous êtes bien sûr -

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de me trouver au logis une semaine ou deux au moins. Il y a pour cela pln^ d'une bonne raison. Marquise , une lumière. Si vous perdez une minute de plu^ à me regarder, monsieur, je ne TOUS le pardonnerai jamais.! »

M. Abel n'ayait pas besoin d'être stimulé davantage. En un inst^t il fut j>arti; et quand la mar(^uisé, qui l'avait éclairé sur l'escalier, revint', elle annonça que le poney s'était mis en plein galop sans faire la moindre 'objection préliminaire.

c C'est bieni dit Richard. Il a du cœur, et à partir de ca moment je l'honore. Mais soupez donc, prenez donc un pot de bière ; je suis sûr que vous devez être accablée de fatigue. Prenez un pot de bière. Cela me fera autant de bien de vous voir boire que si je buvais moi-même, i

Il ne fallait rien moins que cette assurance pour déterminer la petite garde-malade à se permettre un tel luxe. Elle se mit donc à boire et à manger, à la grande satisfaction de M. Swl* veller, puis elle lui donna à boire , remit tout en ordre , s'enveloppa d'un vieux couvre-pxed et se coucha sur le tapis devant le feu.

Pendant ce temps, M. Swivellermurmurait dans son sommeil : c ÉtaU , oh l étale un lit de roseaux , nous y reposerons jusqu'auce lueurs matinales..,. Bonne nuit, marquise. >

CHAPmtE XXIX.

Le lendemain matin, à son réveil, Richard Swiveller distingua peu à peu des voix qui chuchotaient dans sa chambre, n regarda à travers les rideaux et aperçut M. Garland, M. Abel, le notaire et le gentleman réunis autour de la marquise, et lui parlant avec une grande animation, bien qu'à demi-voix, dans la crainte sans doute de \e troubler. Il ne perdît pas de temps pour les avertir que cette précaution était inutile. Les quatre gentlemen s'approchèrent aussitôt du lit. Le vieux M. Garland fut Uf premier à prendre la main de Richard, à qui il demanda com^ ment il se trouvait.

Diok allait répondre q;a'il était infiniment mieux, q;iioiqao

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aussi faible que possible, quand sa petite gardienne, écartant ^es visiteurs et se mettant à son chevet , comme si elle eût été jalouse que d'autres approchassent de son malade, lai servit son' déjeuner et insista pour qu'il le prît avant de se fatiguer, soit à entendre parler, soit à parler lui-même. M.. Swiveller, qui avait une faim dévorante, et qui, toute la nuit, avait nourri un rêve clair et suivi de côtelettes de mouton , de bière forte et autres raffinements de friandise, trouva même à une tasse de thé faible et à une rôtie sèche des douceurs infinies, mais il ne consentit à manger et boire qu'à une condition.

c C'est, dit-il en rendant à M. Garland sa poignée de main, c'est que vous répondiez franchement à la question suivante, avant que je prenne un morceau ou que je boive une gorgée : Est-il trop tard?

— Pour compléter l'œuvre si bien commencée par vous hier au soir ? dit le vieux gentleman. Non, vous pouvez avoir l'esprit tranquille là-dessus. Non, je vous le certifie. »

Rassuré par cette nouvelle, le convalescent prit son repas avec le plus vif appétit , quoiqu'il ne parût pas avoir à manger lui-même la moitié du plaisir qu'éprouvait sa garde-malade à le voir manger. Voici comment les, choses se passaient : M. Swiveller, ayant à main gauche le morceau de rôtie ou la tasse de thé^ et prenant, selon l'occasion, tantôt une bouchée, tantôt une gorgée, tenait constamment dans sa main droite et serrait étroitement une des mains de la marquise; et pour presser ou même baiser cette main captive, il interrompait de temps en temps son déjeuner avec un sérieux parfait, une gravité complète. Toutes les fois qu'il mettait quelque chose dans sa bouche pour manger ou pour boire, le visage de la marquise s'éclairait d'une joie indicible ; mais lorsque Richard lui donnait ces marques de reconnaissance, les traits, de la jçune fiUe s'assombrissaient, et elle commençait à sangloter. Et soit qu'elle rayonnât de joie, soit qu'elle s'abandonnât à ses larmes, la marquise ne pouvait s'empêcher de se tourner vers les visiteurs avec un regard éloquent qui sen^blait dire : c Vous voyez ce jeune homme, puis-je l'abandonner? » Et les assistants, devenus ainsi acteurs à leur tour dans la scène qui se passait, répondaient régulièrement par un autre regard : c Non, certainement non. » Ce jeu muet dura pendant tout le^ déjeuner de l'invalide, et l'invalide lui-même, pâle et maigre, n'y prenait pas une médiocre

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part; aussi peut-^on douter» à* juste titre, que jamais repas, muet comme celui-là d'un bout à l'autre , ait été aussi expressif par des gestes en apparence si simples et si insignifiants.

Enfin, et, pour dire trai, ce ne fut pas long. M. Swiveller ayait expédié autant de rôties et de thé que la prudence permet tait de lui on donner, à cette époque de sa conyalescenoe. Mais les soins de la Marquise ne s'àrrôtôrent pas là, car ayant dispara un instant, elle rerint presque aussitôt ayec une cuyette pleine d'une eau bien claire. Elle lava le visage et les mains de Richard, lui brossa les cheTeuz, et Tout bientôt rendu aussi prc^re, aussi coquet qu'on peut Têtre en pareille circonstance ; et tout cela vivement, d'un air dégagé, comme si Biobard n'eût été qu'un petit enfant dont elle fût elle-même la bonne* M. Swireller ss prêtait à ces divers soins avec un étonnement plein de reconnaissance qui ne lui permettait pas de parler. Quand tout fut achevé, quand la marquise se fut retirée dans un ooin à distsnoe pour prendre son minée déjeuner, qui s'était passablement refroidi, Richard détourna quelques moments aoik visage, et agita gaiement ses mains en l'air.

c Messieurs, dit<^il après cette pause et en se retournant vers la compagnie, j'espère que vous m'excusei^êz. Les gens qui sont tombés aussi bas que je l'ai été, sont aisément fatigués^ M« voilà dispos maintenant et en état de causer. Nous sommes à court de sièges ici, sans compter bien d'autres bagatellei^ qui y manquent aussi \ mais si vous daignes tous asseoir sur mon lit....

— Que pou'^ons-'uous Uâst pour voust dit M. Garland aveo effasidu.

— Si vous pouvies faire ée la marquise que voilà une vrsie marquise, et non pas une marquise de contrebande, je vous serais reconnaissant d'epéfer cette métamorphose en un tour de main. Mais comme c'est impossible, et qu'il ne s'agit pas ici de ce que vous pouvez faire pour moU mais de ce que voue pouves faire pour quelqu'un qui a bien autrement de droits à votre intérêt , apprcnex-tnoi, je roua prie, monsieur, comment vous compter agir.

•^ C'est surtout pour cela qae nous sommes venus , dll le locataire; car bientôt vous allez recevoit uue autre tisite. Itous avions peur que vous ne ftissies inquiet Si vous n'ftppré&iex piS de notre propre bouche les dâoarehes auxquelles nous oomp'

tons nous liyrer; et en consëquenoe nous avons voulu tous roi? avant de poursuivre Taffaire.

— Messieurs, répondit Richard, je vous remefcle. Eïousez une impatience bien naturelle danë l'état d'affaiblissemeïil où vous me voye2. Je ne vous inteffomprai plus, monsieur»

— Eh bien, môU ohei^ ami, dil lé loeataire, nous ne doutons pas de la^irérité de éette déâoûVèno Qui a été si providentielle^ ment mise au grand jour....

— Far ellel... s'écria Riehard eU monttftut la marquisô«

— Oui, par elle; nous n'aVons aucun doute à cet égard; flôttà sommes mâme ûertaius qUé par un emploi Convenable et intel-^ ligeot de cette révélation, nous pourrons obtenir immédiate-* ment la mise é)! liberté du pauvre gar^n ; mais nouâ (sraignotts beaucoup que cela ne Suffise pàâ pour nous fai^e mettre la main surQuilp, ragent principal dans toute cette infamie. Je vous dirai que nous ne sommes que trop confirmés dans ce doute, et presque dans Cette ceftitade, par les meilleurs renseignements, qu'en un aussi court espace de temps, nous avons pu nous pro>* eurerà ce sujet. Vous conviendret^ avec ncus, qu'il serait mou" strueui de lalsser^à cet homme la moindre chance d'échapper à la justice, si nous pouvons y mettre dfdr«» Vous eonviendret avec nous, j'en suis sûr, que, 91 quelqu'un doit encourir les ri-* gueurs de la loi, c'est lui plus que tout autre.

-^ Assurément, dit Richard. Oui, si quelqu'un dùit les eneou-» rir<...Mais, c'est cette hypothèse qui me déplaît; et pourquoi donc quelqu^un? pourquoi pas tous? puisque les lois ont été faites à tous leurs degrés pour châtier le vice ùhet les autres aussi bien que chez moi, et cmteray vous savez?.** N'êtes- vous pas û*appé de cette idée ? >

Le gentleman sourit comme si cette idée, introduite par M. Swiveller dans la question, n'était pas extrêmement frappante, et lui expliqua que leur dessein était' d'agir de ruse d'à* bord, pour essayer d'arrachef un aveu à la séduisante Sarah.

c Quand elle verta, dit-il, combien nous savons de choses et comment nous les savons; lorsqu'elle comprendra à quel point elle est déjà compromise, nous avons quelque lieu d'espérer que nous obtiendrons d'elle les renseignements suffisants pour atteindre ses deut complices. Si nous en arrivions là, je la tien* drais quitte du reste, i

Dick ne fit pas du tout à ce plan un gracieux accueil, et repré-

senta avec autant de chaleur qu'il lui était possible alors de le faire, qu'on aurait plus de peine à venir à bout du vieux lapin, c'est de Sarah qu'il voulait parler, que de Quilp lui-même ; que ni ruses, ni menaces, ni caresses n'étaient capables d'agir sur elle ni de la faire céder ; que cette Brass-là était un vrai bras d'acier, aussi roide et aussi inflexible; en un mot, qu ils n'étaient pas de taille à se mesurer contre elle, et qu'ils seraient battus à plate couture.

Mais il était inutile d'engager ces messieurs à suivre un autre plan. Nous avons dit que le locataire avait exposé leurs intentions communes ; il faudrait ajouter qx^e tous parlaient à la fois, que si l'un d'eux, par hasard, s'arrêtait un instant, ce n'était que pour respirer, pour reprendre haleine, en attendant une nouvelle occasion de recommencer à crier; en résumé, qu'ils avaient atteint ce degré d'impatience et d'anxiété où les hommes ne peuvent plus se laisser raisonner ni convaincre ; et qu'il eût été plus facile de dompter la tempête que de les faire revenir sur leur première détermination. Ainsi donc, après avoir dit à M. Swiveller qu'ils n'avaient pas perdu de vue la mère de Kit et ses enfants, ni Kit lui-môme, et qu'ils n'avaient cessé de faire tous leurs efforts pour obtenir en faveur du condamné un adoucissement de peine, tout partagés qu'ils étaient alors entre les fortes preuves de sa culpabilité et leurs présomptions bien affaiblies en faveur de son^ innocence; après avoir ajouté enfin que M. Richard Swiveller pouvait se tranquilliser, que tdut serait terminé heureusement avant la nuit; après toutes ces déclarations, auxquelles se joignirent une foule d'expressions bienveillantes et cordiales adressées à Richard et qu'il est inutile de reproduire ici, M. Garland, le notaire, le gentleman s'en allèrent bien à propos, sans quoi Richard Swiveller allait tomber, à coup sûr, dans un nouvel accès de fièvre, dont les suites eussent pu lui être fatales.

M. Abel était resté. Souvent il consultait sa montre, puif il allait regarder à la porte de la chambre jusqu'au moment or M. Swiveller fut tiré d'une courte sieste p^r le bruit que fit. comme en tombant des épaules d'un commissionnaire sur le carreau du palier, un énorme paquet qui senabla ébranler tonte la maison et fit résonner les petites fioles de pharmacie posées sur le manteau de la cheminée du malade. Aussitôt que ce bruit eut frappé ses oreillegi, M. Abel s'élança, gagna la porte en boitil-

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lant, rouvrit.... Et Yoilà qu'on aperçoit un homme aux formes athlétiques, avec une grande manne qu'il traîne dans la chambre, qu'il découvre et qui laisse échapper de ses larges flancs des trésors de thé, café, vin, biscuits, oranges, raisins, poulets à rôtir et à bouillir, gelée de pieds de veau, arrow-root, sagou et autres ingrédients délicats. La petite servante, comme pétrifiée et immobile, avec son unique soulier au pied, restait à contempler ces objets, dont l'existence simultanée ne lui semblait pos* sible que dans les boutiques. L'eau lui était venue tout à la fois aux yeux et à la bouche, et la pauvre enfant était incapable d'articuler un mot. Mais il n'en était pas de même de M. Abel, ni du gaillard robuste qui, en un clin d'œil, avait vidé la manne, toute pleine qu'elle était, ni d'une bonne vieille dame qui apparut si soudainement, qu'elle était sans doute .auparavant derrière la manne, assez large du reste pour la cacher, et qui, allant à droite, à gauche, partout en même temps sur la pointe du pied et sans bruit, se mit à remplir de gelée les tasses à thé, à faire du bouillon de poulet dans de petites casseroles, à peler des oranges pour le malade et à les distribuer par tranches, à offrir à la petite servante un verre de vin et à lui choisir quelques morceaux jusqu'à ce que des mets plus substantiels fussent préparés pour remettre ses forces. U y avait tant d'imprévu et presque de magie dans ce coup de théâtre, que M. Swiyeller, ^ après avoir pris deux oranges avec un peu de gelée, et vu le gros porteur s'en aller avec sa manne vide, en laissant à sa disposition cette abondance de trésors, ne trouva rien de mieux à faire que de se rejeter sur l'oreiller et de sô rendormir, tant son esprit était hors d'état de comprendre dj tels miracles.

Pendant ce temps^ le gentleman , le notaire et M. Garland s'étaient rendus à un ôafé. Là, ils rédigèrent une lettre qu'ils envoyèrent à miss Sally Brass , la priant en termes mystérieux et concis de vouloir bien accorder le plus tôt possible l'honneur de sa compagnie à un ami inconnu qui désirait la consulter, et qui l'attendait en ce lieu. Cette communication eut le plus prompt résultat : dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis le retour du messager, lorsqu'on annonça miss Brass en personne.

c Madame, dit le gentleman seul alors dans la salle, veuille» prendre une chaise. »

Miss Brass s'assit d'un air très-roide et très-froid. Elle parut

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n'être pas peu surprise, et ell^ Tétait beaucoup en effist, d« trouyer que ie looataire et le mystérieux ooFraspondant ne fwaient

« Teus ne tous attendiez pas à me Tpir ? dit le gentiemftn*

— En eifet , je ne m'y attendais {^uère , répondit Taiaiable beauté. Je supposais qu'Û s'agis3ait d'une affaire de l'étude. S'il s'agit de votre appartement, vous domierez naturellement à mon frère un congé en forme , vous comprenee, ou bien de l'argent. C'est très-simple. Vous êtes un homme solvable ; ainsi , dfuds U cas dont' il s'agit, arg^t ygal ou congé légale cela revient à peu près an même.

— Je vous remercie infiniment 4e votre bonne opinion, ré« pliqua le gentleman. Je partage votre s^itiment. Mais ce n'est pas là le sujet dont je désire vous entretenir.

— Ohl... alors ezpliquez->vous. Je suppose que c'est une af* faire qui concerne notre profession.

-^ Oui, oui, c'est une affaire qui se rattache au droite

— f rès-bien. Mon frère et moi nous ne faisons qu'un. Japuif prendre vos instructions et vous donner mes avis.

— Gomme il y a, avec moi, d'autres parties intéressées, dit le gentleman en se levant et en ouvrant la porte d'une chambff intérieure, nous ferons mieux de conférer tous ensemble. Miss Brass est ici, messieurs t »

M. Garlani et le notaire entrèrent d'un air très-«grave, Ili placèrent leurs chaises de chaque côté de celle du gentlemaOt et formèrent ainsi une sorte de barrière auteur de la gentille Sarah qu'ils bloquèrent dans un coin. £n pareille circonstance, son frère Sampson n'eût pas manqué de laisser paraître quelq&e confusiqn, quelque trouble ; mais elle, toute calme, tira de sa po* che sa botte d'étain et y puisa tranquillement uas pincée de tabac.

c Miss Brass, dit le notaire prenant la parole en ce moment décisif, dans notre profession nous nous entendons mutuelle* ment, et, quand nous le voulons bien , nous pouvons exprimer en très-peu de mots ce que nous avoAs à dire. Tous avez dernièrement publié un avis dans les journaux pour une servant! qui a disparu de chez vous ?

— Eh bien t répondit miss Sally, dont les joues se couvrirent d'une subite rougeur, qu'y a-t-il?

— Elle est retrouvée, madame , dit le notaire en déployant victorieusement son mouchoir de poche. Elle est retrcnvée.

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•^ Qui Ta retrouvée? demanda vivement Sarah.

— Nous, madame, nous trois. C'est seulement depuia hi&t au eoîr ; ainou, yeus eussiez eu plus tôtr de nos nouvelles.

«^ Et maintenant que j'ai «u de vos nouvelles, dit miss Brasà, croisant ses l)raa d'un air résolu , eoœme ai elle était décidée à 86 faire tuer plutôt que de rien avouer, qu'avez*- vous à me dire? £st*ce qu'il vous est veau là*dessus quelque chose danslatôte? Des preuves, s'il vous plaît t Des preuves l Yoilàtout. Vous l'avez retrouvée, ditea«^us? Je puis vous dire, moi^ si voua l'ignorez, que voua avez retrouvé la plus artifieieuae, la plus menteuse, la plus voleuse, la plus infernale petite gaupe qui ait jamais eristé^ L'avez'-Toua amenée îei? ajouta miss Brass en jetimt autour d'elle un regard f aroucbe*

«-* Non, elle n'e^ paa iei à présent, répondit le notaire, mais •n lieu de sûreté.

•«**ÀhI... s'écria Sally puisant dans sa boîte une prise de tabac aviec autant de dédain que si elle eût pincé du môme coup le nez de la petite servante, je vous l'y mettrai désonnais en sûreté; je vous le garantis.

•^ Je l'espère bien, répondit le notaire. Ne vous étiez-yous Jamais aperçue, avant sa fuite, que la porte de votre euisine avait deux cleCi A

Miss Sally aspira une nouvelle priée de talMie, et penchant la tète, elle regarda M. Witherden en oontractant ses lèvres avec une incroyable expression de rus^ et de défi.

c Deux cleDs, répéta le notaire, deux clefs dont l'une fournissait à votre servante le moyen d'errer la nuit dans la maison, quand vous pensiez l'avoir bien enfermée, et de saisir certaines consultatioDs oonfidentielles, eptre autres cette conversation in* time qui aujourd'hui même sera déférée au juge et que vous entendrez répéter par cette enfant; cette conversation que vous eûtes avec M. Brass dans la nuit même qui précéda le Jour où ce malheureux et innocent jeune homme fut accusé de vol, par suite d'une machination horrible, dont je me bornerai à dire qu'on pourrait la flétrir de toutes les épithètes que tout à l'heure vous lanciez à cette pauvre petite créature, et même de plus fortes encore. »

Sally huma une nonvelle prise de tabac. Bien qu'elle sût étonnamment composer son visage, il était évident qu'elle était prise sans vert, et que les reproches auxquels elle s'attendait,

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au sujet de sa petite servante , n'étaient certainement pas ceux qu'elle Tenait d'essuyer.

c Allez, allez, miss Brass, dit le notaii\e ; vous avez au plus haut degré l'art de contenir votre physionomie ; mais vous voyez que par un hasard, auquel vous n'eussiez jamais songé, ce lâche complot est dévoilé, et que deux des complices peuvent être traînés devant la justice. Maintenant, vous connaissez le châtiment qui vous est réservé, je n'ai donc pas besoin de m'étendre sur ce chapitre. Mais j'ai une proposition à* vous faire. Vous avez l'honneur d'être la sœur d'un dés plus grands fripons qui existent; et, si je puis parler ainsi à une femme, vous êtes à tous égards digne de votre frère. Mais avec vous deux il y a un tiers, un méchant homme iiommé Quilp, le premier instigateur de toute cette machination diabolique, et je le^crois pire que ses deux associés. Pour votre salut, pour celui de votre frère, miss Brass, veuillez nous révéler toute la trame de cette sÎTaire. Rappelez-vous que, si vous cédez à nos prières, vous vous mettrez par là en pleine sûreté (tandis que votre position actuelle n'est pas des meilleures), et que vous ne ferez, du reste, aucun tort à votre frère ;' car nous avons déjà contre lui comme contre vous des preuves bien suffisantes. Vous comprenez? Je ne veux pas dire que nous vous suggérions ce moyen par pitié ; 'car, à vous parler franchement, nous ne saurions avoir de pitié pour vous ; mais c'est une nécessité que nous subissons , et je vous recommande la franchise comme la meilleure politique. »

M. Witherden ajouta en tirant sa montre :

c Dans une affaire ^omme celle-ci, le temps est extrêmement précieux. Faites-nous connaître le plus tôt possible votre décision, madame.»

Miss Bras0 grimaça un sourire, regarda successivement Iss personnes présentes, prit encore deux ou trois pincées de tabac ; et comme sa provision s'était épuisée, elle se mit à fouiller tous les coins de sa tabatière avec le pouce et l'index, puis enfin à gratter pour trouver encore à glaner quelques atomes tabachiques. Après cette opération , elle remit soigneusement la boîte dans sa poche et dit :

c Gomme cela, il faut que sur-le-champ j'accepte ou repoussa votre proposition?

— Oui, » dit M. Witherden.

La charmante créature ouvrait les lèvres pour répondre quand la porte fut poussée vivement....

La tête de Sampson, Brass apparut dans la chambre. *

c Pardon, dit à la hâte le procureur. Attendez un peu. » En parlant ainsi, et sans se préoccuper de Tétonnement causé par sa présence, il s'avança, ferma la porte, baisa son gant graisseux par forme de politesse très-humble, et fit le salut le plus rampant.

c Sarah, dit-il, retenez votre langue, s'il vous platt, et laissezmoi parler. Messieurs, vous auriez peine à me croire si je vous exprimais le plaisir que j'éprouve à voir trois gentlemen tels que vous dans une heureuse unité de sentiments, dans un concert parfait de pensées. Mais quoique je sois malheureux, bien plus, messieurs, criminel, s'il était permis d'employer des expressions si violentes en une compagnie comme la vôtre, cependant, je suis sensible comme un autre. J'ai lu dans un poëte que la sensibilité était le le lot commun de Vhumanité, Pensée si belle, messieurs, que quand ce serait un pourceau qui l'eût trouvée, elle eût suffi pour le rendre immortel.

— Si vous n'êtes pas un idiot, dit rudement miss Brass, taisezvous.

— Ma chère Sarah, je vous remercie, répondit le frère. M#s * je sais ce que je suis, mon amour, et je prendrai' la liberté de m'exprimer en conséquence.... Monsieur Witherden, votre mou- ^ choir va tomber de votre poche. Voulez-vous bien me permettre.'... »

Gomme M. Brass s'avançait pour remédier à l'accident, le notaire s'écarta de lui avec un air de grande dignité. Brass qui, outre ses agréments physiques habituels, avait la face égratignée, une visière verte sur un œil , et son chapeau gravement bossue, s'arrêta court et se retourna avec un piteux sourire.

c II me fuit, dit Sampson, comme si je voulais amasser sur sa têt»«des charbons enflammés. Bien t... Ahl j'y suis: la maison croule, et les rats , si je puis me servir de cette expression à l'endroit du gentleman que je respecte et que j'aime au plus haut degré, se dépêchent de déménager. Messieurs, quanta votre conversation de tout à l'heure, je vous dirai que, voyant ma sœur venir ici et me demandant où elle pouvait aller ainsi, étant d'ailleurs, dois-je l'avouer? assez soupçonneux de ma nature, je l'ai suivie. Arrivé à la porte, je me suis mis à écouter.

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— Si Yous n'êtes pa9 fou » dit miss Sally , arrétez-*yous, pas un mot de plus.

— Sarah, ma chère, répondit Brass avec une politeste marquée, je vous remercie infiniment, mais je tiens à continuer. Monsieur Witherden, comme nous avons Thonneur d'appartenir à la même profession, pour ne rien dire de cet autre gentleman qui. a été mon locataire et qui a partagé, selon Tadage, mon toit hospitalier, je pense qu'à la première occasion vous ne m'opposerez pas le refus que vous avez fait de mon offre. Maintenant, mon cher monsieur, ajouta-t-il en voyant que le notaire était prêt à l'interrompre, permettez^moi de parler, je vous en prie. »

M. Witherden garda le silence, et Brass poursuivit en ces termes, après avoir levé sa visière verte et découvert un œil horrihlement poché:

c Si vous voulez bien me faire la faveur de regarder ceci, vous vous demanderez naturellement au fond du cœur comment cela a pu m'arriver. Si de mon osil vous portez votre eiamen au reste de ma figure,* vous chercherez avec étonnement quelle a pu être la cause de ces meurtrissures. De mon visage, diriges vos yeux sur mon chapeau, et voyez dans quel état il est t Messieurs, cria-t-il en frappant aveo rage sur son chapeau avec son • Pl^ng fermé, à toutes ces questions je répondrai : Quilp t »

Les trois gentlemen échangèrent mutuellement un regard sans rien dire.

c Je dis, poursuivit Brass tournant de côté les yeux vers aa sœur, comme s'il parlait pour elle, et s'exprimant d'un ton d'amertume bourrue qui contrastait singulièrement avec ses habitudes de langage mielleux, je dis qu'à toutes ces questions je répondrai : Quilp, Quilp, qui m'a attiré dans son infernale tanière, et a trouvé son plaisir à me contempler dans l'embarras et à rire aux éclats tandis que je m'écorchais, que je me brûlais, que je me meurtrissais, que je m'estropiais; Quilp t qui jamais, non jamais, dans toutes nos relations, ne m'a traité autrement que comme un chien ; Quilp t que j'ai toujours détesté de tout mon cœur, mais jamais autant qu'à présent. Pour cette dernière affaire, il me bat froid, comme s'il n'avait rien à y voir et comme s'il n'avait pas été le premier à me la proposer. Gomment voulez-vous qu'on se fie à lui? Dans un dé ses accès d'humeur hur* lante, frénétique, flamboyante , on croit qu'il va aller Jusqu'au bout, fût-ce jusqu'au meurtre» et qu'il ne s'imaginera jamais m

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avoir fait asses pouryoua épouranter. Eh bien! à présent, ajouta M. Brass reprenant son chapeau, rabaissant sa visière sur son œil et se prosternant dans l'attitude la plus servile , où tout cela peut^il me conduire? Messieurs, j art-il quelqu'un de vous qui puisse me faire le plaisir de mQ la dire? Je vous défie de le deviner. 9

Tout le monde se tut. Brass resta quelque temps à 80«rire ' avec une sorte de malice, comme a'il allait lâcher encore quelque coq-à-râne ie premier choix, et finit par dire t

c Eh bieni pour abréger, voilà où cala me conduit t si la vérité s'est fait jour, comme cela est arrivé, de maniàre qu'on ne puisse en douter (et quelle sublime et grande chose o'est que la vérité, quoique, comme tant d'autres choses sublimes et grandes, l'orage et le tonnerre, par exemple, nous ne soyons pas toujours parfaitement satisfaits de la voir en face) ; j'aime mieux perdre cet homme que de laisser cet homme me perdre. C'est pourquoi , s'il y en a un qui doive déchirer l'autre , je préfère jouer ce rôle et prendre cet avantage. Ma chère Sarah, comparativement parlant, vous n'avea rien à craindre. Je relate ces faits pour ma propre sûreté. »

Après cela, M. Brass se mit h raconter toute l'histoire avec une extrême volubilité; pesant lourdement sur son aimable client, et se représentant comme un petit saint, bien que s^et, il le reconnut, aux faiblesses 'humaines. Toioi pomment il conclut :

cA présent, messieurs, je ne suis pas homme à faire les choses à demi. Moi, j'y vais bon jeu, bon argent. Faites de moi ce .qu'il vous plaira. Si vous voulez mettre ma déposition par écrit, rédigez-en immédiatement la teneur. Vous aurez des mé* nagements pour moi, j'en suis sûr. Vous êtes des hommes de cœur, et vous avez des sentiments. J'ai cédé à Quilj^ par nécessité; car si la néce$8iié n'a pas dé 2of, cela ne l'empôche pas d'a« voir les hommes de loi. Je me livre donc à vous par nécessité, mais aussi par politique, et pour obéir aux mouvements de sensibilité qui depuis longtemps me tourmentaient. Punissez Quilp, messieurs. Pesez sur lui de tout votre poids. Broyez-le, foulez* le sous vos pieds. Yoilà longtemps qu'il m'en fait autant. >

Arrivé au terme de cette péroraison , Sampson arrêta toKt ' court le torrent de son indignation, baisa de nouveau son gant, et sourit comme savent sourire seuls le^ flatteurs et les lâches.

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Hiss Brass leva son visage qu'elle avait jusque-là tenu ap* puyé sur ses mains, et, mesurant Sampson de la tête aux pieds , elle dit avec un ricanement amer :

c Quand je pense que cet étre-là est mon frère 1... Mon frère, pour qui j'ai travaillé, pour qui je ooie suis usée à la peine; mon frère , chez qui je croyais qu'il y avait quelque chose d'un homme I

— Ma chère Sarah, répondit Sampson en se frottant légèrement les mains, vous troublez nos amis. D'ailleurs, vous... vous êtes contrariée t Sarah, et comme vous ne savez plus ce que vous dites, vous vous exposez. •

— Oui , pitoyable poltron , je vous comprends. Vous avez eu peur que je ne prisse les devants sur vous. Moi ! moi 1 me croire capable de me laisser prendre à dire un mot! Non, non, j'eusse résisté dédaigneusement à vingt ans d'attaques comme celles-là.

— Hé ! hé ! dit avec un sourire niais Sampson Brass , qui, dans son profond affaissement, semblait réellement avoir changé de sexe avec sa sœur, et avoir fait passer dans Sarah les quelques étincelles de virilité qui avaient pu briller en lui, vous croyez cela : il est pcfssible que vous le croyiez ; mais vous auriez changé d'avis , mon garçon. Vous vous seriez rappelé la maxime favorite du vieux Renard , notre vénérable père , messieurs : c Méfiez-vous de tout le monde. > C'est une maxime qu'on doit avoir présente à l'esprit durant la vie entière ! Si vous n'étiez pas encore décidée à acheter votre salut , au moment où. je suis venu vous surprendre, je soupçonne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l'ai-je fait, moi; et je vous en ai épargné l'ennui et la honte. La honte , messieurs , ajouta Brass se donnant l'air légèrement ému , s'il y en a , qu'elle soit pour moi. Il vaut mieux qu'une femme ne la subisse pas I... >

Quelque respect que nous ayons pour le jugement de M. Brass, et particulièrement pour l'autorité du. grand ancêtre, il nous est permis de douter, en toute humilité, que la maxime professée par le vieux Q^enard et mise en pratique par son descendant, soit toujours prudente et produise toujours les résultats qu'on peut en attendre. Je sais bien que ce doute, en dehors même de la question, est hardi et téméraire, d'autant plus qu'une foule de gens éminents , qu'on appelle des hommes du monde » à la mine longue, au regard futé , aux calculs subtils^ aux mains crochues , des aigrefins, des tricheurs, des filous,

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ont fait et font chaque jour, de la maxime du vieux Ronard , leur étoile polaire et leur boussole. Pourtant qu'on me permette d'insinuer ce doute tout doucement. Par exemple , nous prendrons la liberté de faire observer que si M. Brass , au lieu (l'être soupçonneux à l'excès, avait, sans se mettre à l'affût et aux écoutes, laissé à sa sœur le soin de conduire en leur nom commun la conférence ; ou que si , tout en se mettant à l'affût et aux écoutes , il lue s'était pas tant hâté de la prévenir, ce qu'il n'eût point fait sans sa méfiance jalouse, il ne s'en serait pas trouvé plus mal au déiioûment. De même, il arrive souvent que ces habiles du monde qui vont toujours armés de pied en cap, également en garde contre le bien et contre le mal, n'ont pas beaucoup à s'en louer, sans parler de l'inconvénient et du ridicule qu'il y a à monter constamment la garde avec un microscope, et à porter une cotte de mailles en permanence dans les drconstancees les plus innocentes.

Les trois gentlemen s'entretinrent quelques instants en aparté. Après cette conférence, qui du reste fut très-courte, le notaire dit à M. Brass :

Il y a sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire. Si vous voulez rédiger votre déclaration, rien ne vous manque. Je dois aussi vous prévenir que votre présence à la justice de paix sera nécessaire ; c'est à vous à peser tout ce que vous avez à dire ou à faire.

— Messieurs , dit Brass , retirant ses gants M s'aplatissant moralement Rêvant les trois gentlemen, je saurai justifier les ménagements avec lesquels je ne doute pas qu'on me traite ; et, comme d'après la découverte qui a été faite je serais , si l'on ne me ménageait pas, celui de nous trois qui aurait la plus fâcheuse position, vous pouvez compter que je ne vais rien dissimuler. Monsieur Witherden, j'éprouve une faiblesse.... voudriez-vous me faire la faveur de sonner pour demander quelque chose de chaud et d'épicé ? D'ailleurs , nonobstant ce qui s'est passé ,* ce sera pour moi une consolation dans mon malheur, de boire à votre santé. J'avais espéré , ajouta Brass en regardant autour de lui avec un sourire dolent , vous voir tous trois , messieurs^ un de ces jours, réunis à dîner, les pieds sous ma table d'acajou, dans mon humble parloir de Bevis-Mkrks. Mais l'espoir est quel« que chose de si volage 1 mon Dieu ! »

En ce moment, M. Brass se trouva si accablé, qu'il ne put rien

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dire ni rien faird jasqu^à ce que le rafratchisfiement Ait MriYé. Il rabsorba as&ez lestement pour un homme si agité, puis i] s'assit et se mit à écrire.

Pendant ce temps, la bell^ Safah, tantôt les bras etoisës, tantôt les mains jointes par derrière, arpentait la salie à grandes enjambées; elle ne s'arrêtait que pouf tirer de sa poche sa tabatière, dont elle ratissait les parois. Elle continua ce manège jusqu'à satiété, et finit, de gueirre lasse , par se laisser tomber dans un fauteuil près de la porte où elle s'endormit. ^

On eut lieu de supposer depuis, et non sans raison, que ce sommeil était une pure frime ; car miss Sally trouva moyen de s'échapper sans être aperçue , à la faveur de l'obsouritë* Que ce fût la fugue intentionnelle d*une personne bien éveiMëe , ou le départ somnambulique d'une personne qui marche en donnant les yeux ouverts , c'est un sujet de controverse médicale que je ne veux point aborder ; mais tout le mondé fut d'accord sur le point principal. C'est que, dans quelque état qu'elle fût sortie , il est certain qu'elle ne revint pas.

Puisque nous avons parlé de l'obscurité , il est à propos d'ajouter qu'en effet la tâche de M. Brass demanda un asses long temps pour ne pouvoir étire terminée que lô soir; mais, lorsque enfin tout fut achevé, lé digne procureur et les trois amis se rendirent en 'fiacre au bureau du magistrat, lequel fit à M. Brass un accueil très-empressé et le retint en lieu sûr pour avoir plus sûrement le plaisir de le revoir le lendemain. Le juge^ en renvoyant les autres personues , leur promit formellement qu'on mandat d'amener serait lancé aussi le lendemain contre M. Quilp, et que le secrétaire d'Stat , qui par bonheur était à Londres, ne manquerait pas de; recevoir sur tous ces faits un rapport circonstancié pour assurer la grâce de Kit et sa mise immédiate en liberté.

Et maintenant tout semblait annoncer que la funeste influenoe de Quilp tirait à sa fin; car le châtiment, qui souvent s'apprête lentement, surtout quand il doit être terrible , avait dépisté avec certitude les traces de ce misérable et le gagnait de vitesse. La victime , qui n'entend pas derrière elle le pas léger de la vengeance , poursuit sa marche triomphale.' Mais déjà l'autre est sur ses talons, et une fois attachée à Sa poursuite, elle ne lâchera pas sa proie.

Voyant leur tâche accomplie, les trois gentlemen retournèrent

en toute liâte chez M. Swiveller. Ils le trouvèrent assez bien rétabli pour pouvoir se tenir assis une demi-heure et causer avec entrain. Depuis quelque temps mistress Grarland était. partie, mais M. Abel avait voulu rester assis auprès de Richard. Après lui avoir raconté tout ce qu'ils avaient fait, les deux MM. G-arland et le vieux gentleman, comme par un accord tacite , prirent coDgé pour la nuit, laissant le convalescent seul avec M. Witherden et la petite servante.

c Puisque vous voilà mieux , dit le notaire en s'asseyant au chevet du lit, je puis me hasarder à vous communiquer une pièce que la nature de mes fonctions a mise entre mes mains. »

L'idée d'une communication officielle faite par un gentleman appartenant au ressort de la loi sembla causer à Richard un médiocre plaisir. Peut-être se liait-elle, dans son esprit, avec certaines dettes criardes et des créanciers obstinés. Ce fut avec un certain trouble qu'il répondit :

c Volontiers , monsieur. J'espère cependant que ce n'est pas quelque chose d'une nature trop désagréable.

— S'il en était ainsi , répliqua M. Witherden , j^eusse choisi un moment plus opportun pour vous faire cette communication. Perifiettez-moi de vous dire d'abord que mes amis, qui sont venus ici aujourd'hui, ne connaissent nullement cette affaire, et que leur empressement à votre égard a été tout spontané et complètement sans arrière-pensée. Gela doit vous rassurer et vous disposer parfaitement à recevoir cette nouvelle. »

Dick le remercia.

c Je m'étais livré à quelques recherches pour vous découvrir, dit M. Witherden, et j'étais bien loin de m'attendre à vous trouver dans des circonstances semblables à celles qui nous ont réunis. Vous êtes le neveu de Rébecca Swiveller, vieille dempiseUe qui habitait Cheselbourne, dans le Dorsetebire, et qui j est décédée.

— Décédée 1 s'écria Richard.

— Décédée. Si vous vous étiez conduit autrement avec votre tante , vous fussiez entré en pleine possession , le testament le dit, et je n'ai aucune raison d'en douter, de vingt-cinq mille livres'. Quoi qu'il en soit, elle vous a légué une rente annuelle de cent cinquante livres*; c'est beaucoup moins sans doute, cependant je crois devoir vous en faire mon compliment.

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