‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 1 sur 314 · A SES LECTEURS · texte numérisé non relu

A SES LECTEURS

31 décembre 18G2.

Me voici arrivé à mon trcnliéme anniversaire.

Trente ans ! N'esl-il pas merveilleux qu'un pauvre petit recueil comme moi ait déjà traversé , sain et sauf, et avec bonne envie de continuer à vivre, une si longue suite de jours où tant de choses plus grandes et assurément meilleures ont sombré et tristement péri 1 C'est le privilège du roseau : il a plus de chances d'échapper aux tempêtes. Mais quand on est, selon le mot de Pascal (*), « un roseau pensant», on n'est pas plus fier de cet avantage que de tout autre, on s'eflbrce de vivre le mieux possible, et, pour tout nouveau répit que l'on obtient, on se sent de la reconnaissance.

• Que ne m'est-il possible de réunir aujourd'hui , comme en une fôle de fiimille, tous ceux que quelque bienveillance lie à mon humble destinée ! Mais où sont-ils tous ces amis inconnus? on m'assure qu'on en trouve un peu partout, bien loin, même au delà des mers. Il faut me contenter de leur envoyer un salut affectueux. Qu'ils soient heureux, et assez longtemps pour qu'entre nous puisse se faire encore un échange de bons sentiments quand sonnera la cinquantaine ! (')

De jeunes amis m*ont demandé quelquefois le récit de mon histoire. A quoi bon? A moins d'en prendre prétexte pour raconter celle des autres, ce qui est assez l'usage, je n'aurais, je crois, rien de bien nouveau ni de bien curieux h dire ; on me connaît.

Je suis né d'une bonne penséjc. Elle a éclairé mes premiers pas ; elle me guide encore : je marche sous son rayon.

Le hut que, dés le commencement, je m'étais proposé est toujours celui que je cherche à atteindre : jamais mes regards ni mon cœur ne s'en sont un seul instant détournés. Mes anciennes promesses sont écrites ; je ne crains pas qu'on les relise :

« Je voudrais bien , ai-je dit , — plaire à tout le monde, » mais surtout à ceux qui ne peuvent consacrer qu'une » humble somme à leurs menus plaisirs; — exercer, s'il I» se peut, une influence pareille à celle de l'éducation gé-

* » nérale que les classes de la société riches en loisirs » doivent à des relations habituelles avec les hommes dis- » tingués, à des lectures variées, choisies, et aux soun venirs de voyages (t. !«', 1833, p. 1); — répandre les »» éléments de conversation qui peuvent le mieux rendre » insensiblement les communications plus agréables, plus » faciles, plus intimes entre toutes les classes de la so- >» ciété (t. I*% p. 3); — réveiller chez les uns les sou- » venirs des choses qu'ils ont déjà connues, apprendre à

(*) « L*bomrae n'e?l qu'nn roseau, le plus faible de la nalnre, mais c'est un roseau pensant... »

(*) Souhait du recueil, bien entendu, non du rédacteur. Il n*y a pas de vie moyenne pour les livres. Plusieurs recueils périodiques analogues au Magasin pittoresque, fondés à Londres de 1730 à 1740, par exemple the Gentleman's Majaiine (1731), existent encore cl se maintiennent dans Testime publique.

>» quehjues autres des choses qu'ils ignorent (t. I»', p. 216) ; I» — cliorcher à satislaire les libres exigences de Timagi- » nation sans fatiguer et rebuter la raison.*.; distinguer » dans une infinité de désirs ceux qui sont le plus impé- » rieux et dont le retour est le plus fréquent; obsener avec » convenance une proportion d'unité dans la variété... » (préface du t. Il, 1834); — aider au développement du » goiH et du sentiment du dessin (t. H , p. 2) ; — fortifier » la volonté de faire le bien ; — soutenir la foi en Dieu et » en notre immortalité (yasiim),*

Ai-je failh à aucun de mes engagements?

Ma conscience, du moins, me répond que je me suis appliqué à les tenir de mon mieux , suivant mes forces et les moyens qui étaient à ma disposition.

J'ai traversé des temps où plus d'une lettre officieuse m'invitait à faire des concessions au goût ou à. la mode du jour. Dans celle-ci on me reprochait de paraître par trop indifférent aux passions des « partis » ; dans ceHe-là on m'aurait voulu moins sérieux, moins moraliste, moins préoccnpé d'instruction et de « conviction spiritualiste » ; on m'aurait mieux aim^plus léger, plus plaisant ou plus romanesque. J'ai résisté, persuadé que, même si j'avais eu la faiblesse de m'y essayer, je n'aurais jamais eu le malheureux courage de démentir mt n caractère, et que, de plus, j'aurais été fort maladroit à pareille besogne; c'est une vieille vérité, qu'on ne fait bien que ce qu'on sent et ce qu'on aime.

Ajouterai-je , nullement par vanité , mais pour le bon exemple, que ma persévérance a été récompensée; je serais ingrat si j'élevais la moindre plainte. Les encouragements ne m'ont jamais manqué : les uns sont descendus de bien haut ; des hommes dont la supériorité intellectuelle a fait honneur à la France n'ont pas dédaigné de me témoigner leur sympathie ou même de m'aidcr plus d'une fois de leur collaboration (') ; d'autres approbations nombreuses, pour m'étre venues de foyers lointains, obscurs ou pauvres, ne m'ont pas été les moins précieuses. A qui est-il le plus naturel que je désire plaire, sinon à ceux qui ont la modestie et la bonté de croire que je puis leur être utile, à titre de distraction ou d'enseignement sans grande prétention, et de conseils sincères?

Continuons donc, lecteurs fidèles, moi à vous servir, vous à m'étre bienveillants. La main qui trace pour moi •ces lignes est la môme qui a écrit, il y a trente ans, mon titre sur ma première page. Grâce a Dieu, elle ne tremble pas encore, et certainement elle ne m'abandonnera pas tant qu'elle aura la force de porter le poids léger d'une plume, car je sais bien que j'ai toujours été le plus cher et le plus doux de ses travaux. Éd. Ch.

Quelq\ie.s-uns nous ont permis de les nommer. -— Voy. la liste des rédacleui-s à la (in de la Tablé des vingt premières années. Voy. aussi la note du tome XX, 1852, paï?c 3-1 (la Notice de la page 38 a été écrite pour le Magasin pittoiesqu'e par M. Diot), et passim.

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