‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 101 sur 314 · DU PORT DES ARBRES CONIFÈRES · texte numérisé non relu

DU PORT DES ARBRES CONIFÈRES

Les grands végétaux donnent à l'homme des fruits, du bois pour se construire des habitations et faire du feu ; leurs racines, leurs troncs, leurs écorces, leurs feuilles, leurs fleurs, nous rendent une variété de services presque infinie. Mais les arbres ne sont pas seulement utiles, ils ont aussi la beauté. Entre la flexibilité du saule, du Filaos, et la roideur du sapin, entre la légèreté du Tamarix ou du bouleau et la solidité robuste du chêne, que d'apparences et de formes différentes ! Nous ne voulons parler ici- que du port, de Yhabitiis, de la beauté pittoresque d'une seule famille d'arbres, les cenifères (arbres verts, arbres h résine). Depuis un certain nombre d'années, on acclimate en France et en Europe les espèces exotiques de cette famille, telles que les Taxodium ou cyprès chauve, les Araucaria au feuillage si élégant et si velouté, plusieurs cèdres, certains pins de l'Inde, les genévriers de l'Amérique, et le fameux Wellingtonia ou Séquoia, le plus élevé des arbres connus, dont on a exposé une section de tronc au palais de cristal de Sydenham. Mais comme les arbres n'arrivent d'ordinaire à leur plus haute beauté que dans un âge très-avancé, on ne peut encore bien apprécier en France tout le mérite pittoresque de ces conifères exotiques. Nous ne connaissons ces arbres que jeunes et tels qu'ils vivent dans nos bosquets. Nous ne saurions donc parier que du port des arbres conifères d'Europe. Celui qui n'est jamais sorti des plaines, qui n'a vu que les champs cultivés, les jardins, les promenades, et môme les forêts situées dans les loealités peu élevées, jouit d'un spectacle tout nouveau et saisissant quand il est en présence des forêts de sapins des Alpes ou des Vosges, devant ces arbres si élancés, si droits, dont quelques-uns, délabrés de vétusté, portent des mousses ou des lichens au lieu de feuilles sur les quelques branches restées attachées a leurs troncs. C'est à l'ombre de ces noirs sapins, souvent très -serrés, qu'on sent ce que les poètes allemands ont appelé, la verte nuit (grûne nachi).

Le genre pin offre des espèces admirables pour le port. Si Ton n'a pas visité l'Italie ou la Provence, on a certainement vu des tableaux où se trouve reproduit le pin pignon ou parasol. On peut confondre avec cette espèce le pin d'Alep, qu'on trouve sur tous les rivages de la Méditerranée, et même â une assez grande profondeur dans les terres. Cette espèce, qui se présente généralement avec des formes plus déliées que le pin pignon, parvient cependant

parfois à la môme taille. Il y en a de merveilleux groupes entre Marseille et Toulon, à la station de Saint-Cyr, prés d'une ville romaine détruite, Tantique Taurentum.

Le pin maritime, avec ses longues feuilles d'un vert jaunâtre, ressemble encore au pin pignon pour le port; c'est l'espèce qui peuple les landes et les rivages du Var. Mais l'espèce la plus admirable du genre pin est le pin de Corse, qu'on ne peut voir malheureusement que dans les montagnes élevées de cette tle. Sa taille, qui atteint jusqu'à 45 mètres, et la variété des formes de son chapeau, lui assignent le premier rang dans le genre.

Comme variété de formes, comme grâce, le pin sylvestre et le pin mugho, que l'on voit partout dans les Alpes dauphinoises, sur les plateaux du centre de la France et en Allemagne, méritent toute l'attention de l'artiste et de l'ami de la nature.

Le cyprès, peu pittoresque, comme presque tous les

arbres, lorsqu'il est trop jeune et trop semblable à un parapluie fermé, devient admirable dans sa vieillesse; il revêt alors un caractère remarquable de force et de grâce. C'est aux environs de l'étang de Berre que nous en avons observé les plus beaux spécimens.

On aperçoit souvent sur les parois verticales des rochers calcaires de la Provence des points d'un vert intense, bariolant ainsi les taches grises ou ocreusesdela pierre, ayant par conséquent une valeur pittoresque dans l'aspect général des rochers. Ces joints sont des genévriers sabine. L'espèce voisine, dite genévrier de Phénicie ou Morvan, atteint quelquefois la taille d'un grand arbre lorsqu'il croit sur un sol favorable, comme celui qui se trouve entre la ville d'Aigues-Mortes et l'embouchure du Rhône.

Le genévrier commun, qu'on ne voit, généralement qu'à l'état de petit buisson, atteint aussi la hauteur d'un grand arbre s'il a pu vieillir sans mutilation, et alors il prend une

Un Pia sur le bord d*un précipice , en Daupbiaé. — Dessin de J.-B. Laurens.

physionomie svelte, légère, échevelée, qui le rend digne des pinceaux de l'artiste et des soins de l'horticulteur.

Mais ce n'est pas assez de remarquer toutes ces variétés des conifères, depuis la forme sphéroïde ou en parasol des pins d'Italie jusqu'à l'aiguille du cyprès, depuis les branches serpentines en girandole du pin sylvestre jusqu'aux roides verticillations du sapin, depuis le gigantesque pin de Corse jusqu'à la petite sabine ; indépendamment de cette grande diversité dans la famille , il y en a de non moins curieuses dans l'espèce. Traversez, par exemple, une vieille forôt de pins sylvestres, espèce la plus répandue dan£ nos montagnes, et vous observerez que, selon l'âge des individus, selon la distance à laquelle ils vivent les uns des autres, selon leur exposition à la lumière ou aux vents, selon tous les accidents qu'ils ont supportés pendant leur vie, souvent

bien plus longue que la nôtre , ils sont bien diversement façonnés.

Le pin que nous figurons avait vécu, pendant des siècles, au milieu d'un désert, suspendu et accroché au bord d'un précipice , dans les montagne» du Dauphiné. Nous nous sdtnmes exposé à une chute dangereuse pour le dessiner. Peu de temps après un bûcheron, plus courageux, est allé détruire à coups de hache ce vétéran. des végétaux de la montagne, qui, s'accrochant de ses longs bras dépouillés aux aspérités des rochers , avait pu résister pendant plusieurs siècles aux ouragans qui l'avaient tant de fois secoué au bord des précipices. Mais, à côté de lui, s'élançait un jeune plant avec ses élégantes branches verticillées, destiné à devenir un jour plié, tordu, rugueux, comme cela se passe dans l'espèce humaine.

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