JOSEPH DROZ
Joseph Droz. — D'après un médaillon de Da\ Jd d* Angers.
Pour désigner l'homme de bien, le sage, l'âme sereine qui apporte dans l'observation et la conduite des affaires un tempérament exquis oi\ l'instinct a au moins autant de part que le raisonnement, les Latins se servaient d'une expression qui n'a pas dans notre langue d'équivalent bien exact. Aucun mot français ne traduit complètement ce vir bonus qui revient si souvent sous la plume de Cicéron et de Sénêque. Ce n'est, en effet, ni \ honnête homme (far exemple, Alceste), ni le galant homme (Philinle) : ceux-ci se sont créé une raison de conduite plus ou moins justifiée par les faits qu'ils ont vus et touchés, plus ou moins d'accord avec rexpérience. Le vir bonus, au contraire, obéit »^ une inspiration plus spontanée de sa propre nature, et suit, sans: trop les gâter par la réflexion, les conseils qui naissent directement de ses impressions et de ses sentiments. Toutefois il est juste de dire qu'en France, à toute époque, la chose fut moins rare que le mot, et, parmi les hommes dont le cœur et l'esprit, comme l'aiguille de la boussole vers le nord , se sont invinciblement tournés vers le bien , il n'en est peut-être pas qui soient de cette sincérité innée un modèle plus sympathique et plus sain à étudier que Joseph Droz.
Droz (François-Xavier- Joseph) naquit à Besançon, le 31 octobre 1773, d'une honorable famille de magistrats qui lui donna cette éducation classique et libérale trop
tôt abandonnée, de nos jours, pour l'étude des spécialités administratives ou industrielles. Le jeune rhétoricien témoigna de bonne heure des goûts littéraires et poétiques. La philosophie, qui devait être la constante occupation de sa vie,, lui déplut tout d'abord : il est vrai qu'on l'enseignait alors en latin , et dans ce latin barbare tout hérissé des gros mots de la scolastique et des expressions équivoques du syllogisme. En homme de beaucoup de sens, et qui déjà peut-être ne se méprenait pas sur les tendances de son Gis, le père du jeune Droz lui fit lire le Discours sur la méthode. Ce style si français, cette recherche de la vérité si logiquement exprimée et poursuivie , durent être pour le jeune homme toute une révélation.
En 1789, Joseph Droz avait seize ans. Il semble qu'il soit demeuré l'aimable et ferme personnification de cette époque si pleine de bienveillante philanthropie, d'espérance dans l'avenir social. Qui se fût attendu à la terrible tourmente qui allait suivre? Tout le monde paraissait d'accord sur les réformes à introduire, le roi, les ordres, les philosophes, le peuple. Une ère nouvelle de prospérité, de confiance et de bonheur allait s'ouvrir, qui concilierait directement les traditions de la royauté avec les besoins de la nation. Eût-on pu môme concevoir quelques cnûntes de ce mouvement, qu'il semblait possible de le diriger et d'en prévenir les écarts. Illusion généreuse h laquelle néanmoins Droz resta fidèle toute sa vie, et qu'il voulut encore justifier cinquante années plus tard dans son Histoire de Louis XVL
Lorsqu'il vint à Paris, le 11 août 1792, la révolution était la souveraine maîtresse de la France et la royauté tout à fait vaincue. Le caractère de Droz Tempéchait de se rallier aux partie extrêmes ; mais cette naturelle bonté n'excluait pas en lui l'énergie et la saine intelligence des besoms d'un peuple même exalté par la passion. De toutes parts, la jeunesse était appelée aux frontières. Droz revint à Besançon, s'enrôla dans le bataillon du Doubs, où il fut élu capitaine, et il resta trois années à l'armée du Rhin, attaché à l'état-major de Schérer et de Desaix. Envoyé en mission à Paris par Schérer, il y fut reçu par Camot. Le spectacle de la terreur l'affligea profondément, sans infirmer cependant en lui cette foi dans le fonds généreux de. l'humanité qui demeura son plus sûr mérite. Le cœur déchiré par les faits, il n'en continua pas moins de croire a la vertu du principe, à la liberté. « Il ne faut point, s'écriait-il, imiter ces peuples anciens qui , dans l'efi'roi causé par Tincendie de Phaéton , se mirent à demander aux dieux des ténèbres éternelles. »
En 1794, Joseph Droz se maria, et cet honnête homme jouit pendant quarante-sept ans du bonheur complet de la vie intime qu'il méritait si bien. Notre expérience personnelle pèse d'un si grand poids dans l'appréciation que nous faisons des idées générales qu'on peut attribuer en partie à cette constante félicité l'heureux optimisme de Droz. La fin à une autre Itvratson,