Tome \XX. — Jluxet
anneau. Son rouge éclat appelait, du milieu des ténèbres, le voyageur attardé ; et le passant venait écouler les récits de guets-apens et d'escarmouches , en se réchauffant devant l'ardente fournaise. Aujourd'hui môme, en Angleterre
(•) Donald-nan-Ord.
et en Ecosse, la forge est, dit-on, dans les campagnes, un rendez-vous habituel. Les habitants du village et les paysans des environs viennent y chercher des nouvelles, et assurémenixelle qu*un tailleur accourt annoncer au forgeron, dans la gravure ci-dessus, doit être des plus saisissantes.
On croit que Fauteur du tableau reproduit dans notre gravure, Wright, connu par plusieurs peintures historiques de petite dimension fort habilement touchées, a voulu reproduire ici une scène qui se rapporte à la curieuse histoire de Donald du Marteau , l'un des terribles héros des chroniques d'Ecosse au dix-septième siècle. Cet honnête forgeron , si ébahi , serait son père nourricier, entendant raconter un de ses hauts faits.
Ce Donald appartenait au clan nombreux et guerrier des Stewarts, dont le chef portait le titre d'Appin, nom du district situé au nord -ouest d'inverary, dans le comté d'Arg}'le. Son père, fondateur de la branche cadette, se nommait ïnvernahyle, et devait à des tendances pacifiques peu communes à cette époque dans ces pays reculés, le sobriquet de Saoileach, ou le Paisible. Ce tranquille seigneur fut surpris, assassiné dans son château incendié, et son entière famille fut massacrée par son plus proche voisin , le laird de Dunstaffinage, surnommé, de la teinte dominante de son tnrlan ', Colin le Vert. Un seul être , un enfant à la mamelle , échappa au carnage et dut la vie , non à la pitié des assassins , mais à l'intrépide dévouement et à la présence d'esprit de sa nourrice. Elle l'avait enlevé et l'emportait, lorsque, suivie de prés, traquée par les meurtriers, elle ne trouva d'autre ressource que d'introduire l'enfant dans une fissure de rocher, et , s'en fiant à l'instinct , elle Ini suspendit au cou un gros lardon , espérant que la faim pousserait la pauvre petite créature à le sucer. Bientôt saisie par ceux qui la poursuivaient , la nourrice nia toute connaissagce du destin du petit laird ^ résista aux nqauvais traitements , aux menaces de mort , et finit par être relâchée comme sans conséquence, mais seulement au bout de trois jours.
Dès qu'elle se sentit libre et ne craignit plus d'être épiée , elle courut h sa cachette , plutôt afin de donner la sépulture sainte aux tristes débris qu'auraient pu lui laisser les loups, les chats ou les oiseaux de proie que dans l'espoir de revoir vivant son dault, son cher nourrisson... Quelles ne furent donc pas sa surprise et sa joie en retrouvant frais et bien portant le petit être, qui avait sucé presque tout le morceau de lard, dont ri restait à peine la grosseur d'unç noisette. Ce fut dans un district voisin, celui de Moidart, appartenant au clan de Macdonald, duquel était issue la mère de l'enfant si miraculeusement sauvé, que la nourrice alla chercher un refuge. Elle confia le nourrisson à son mari, forgeron du clan, pour qu'il l'élevât dans son métier comme un de leurs propres fils et le dérobât ainsi à ses ennemis.
A cette époque, la science de forger les armes, la dextérité à s*en servir, la force corporelle qu'exigeait la profession , donnaient à celui qui l'exerçait le troisième rang parmi les officiers dans la famille du chef. Le jeune Donald Stewart se distingua bientôt par sa rare vigueur, et , devenu passé maître dans l'art de son père nourricier, gagna le surnom de Donald-mn-Ord , Donald du Marteau , à cause de la force peu commune avec laquelle il travaillait et se jouait , durant des heures entières , maniant à la fois des deux mains, en battant le fer, deux énormes marteaux.
Quand le jeune homme eut atteint l'âge de vingt et un ans , son père nourricier, voyant que son courage et son esprit d'entreprise égalaient sa vigueur personnelle , crut devoir lui dévoiler le secret de sa naissance. Il apprit à Donald comment avaient péri tous les siens, quelle vengeance il avait à tirer de Colin |e Vert , quels étaient ses
1 droits sur le domaine d'Invernahyle ; enfin il lui présenta ses six frères de lait pour l'aider à recouvrer son patrimoine et mourir pour lui s'il le fallait.
Les lois étaient inconnues dans ces montagnes ; on dY observait guère que celle de Jedwood : « Pendez d'abord votre ennemi, vous le jugerez après. » Donald, outre ses six frères de lait , obtint quelque assistance tle la parenté de sa mère, trouva quelques hommes parmi les vieux ad> hérents de son père ; enfin ses parents de la maison d'Appin ajoutèrent à sa petift; armée des forces suffisanies pour qu'il pût livrer bataille à Colin le Vert. Il le défit, le tua, et regagna son domaine.
Ce succès le brouilla avec le formidable clan des Camp-
bells qui protégeaient leur allié le laird de Dunstaffinage ,
et Donald envenima cette querelle en faisant des excursions
sur les propriétés d'Argyle, ainsi que le dit la chronique :
Donald , fils du marteau, forgeron de malheur,
Remplit les bords du lac de deuil et de terreur.
Si bien que le puissant comte d'Argyle s'ert émtit, et les Stewarts d'Appin, se refusant â soutenir leur parent contre un ennemi aussi formidable , insistèrent pour qn'il fît sa paix avec le comte. Donald , abandonné et hors éTéiat de tenir pied devant un aussi puissant adversaire, prit le courageux parti d'aller se mettre entre ses mains.
Suivi d!un de ses frères de lait, il se rendit àinverary, . au château d'Argyle , et il rencontra le comte au milieu d'un champ. Homme d'esprit, poète, Donald avait toujours accompagné de rimes le bruit régulier de ses marteaux ; il ouvrit donc la conférence pnf ces deux vers :
Je te demande peu, fils de Colin le Noir :
Laisse-moi retourner, libre, dans mon manoir.
Trop généreux pour abuser de la confiance du jeune chef, le comte continua la conversation sur un ton de raillerie. Donald du Marteau , quoique d'une taille haute et robuste , n'était point beau de visage , et avait l'habitude hautaine de rejeter sa télé en arrière tout en épanouissant sa large bouche en un rire homérique.
— Voyez-vous cette pierre? hii dit le comte , montrant un rocher qui offrait quelque ressemblance avec mt« large face grimaçante ; nous l'appelons ici Gnire-Granda, ou le Vilain-Rire.
Donald , qui sentit l'allusion , et qui savait que la comtesse d'Argyle était hautaine et fort laide , repartit sans » hésiter :
Ce laid rire que la nature Grava sur. le rocher là-bas, On prétend que, sur la figure De ta lady, tu le retrouveras.
Àrgyle ne s'offensa point de cette raillerie un peu bnitale, et consentit â conclure la paix avec Donald^ à condition que celui-ci ferait deux invasions : l'une sur les terres du clan de Moidart, l'autre sur celles du dan d'Athol. î^ rusé comte n'était pas fâché d'affaiblir ses voisins l'un par l'autre.
Au retour, Donald communiqua au parent et allié de sa mère , â Macdonald de Moidart , rengagement qu'il venait de prendre, et celui-ci lui en rendit l'accomplissement facile, en lui permettant de* piller deux villages dont les habitants l'avaient offensé.
Comme Donald n'avait aucun engagement avec le clan d'Athol, il put agir de ce côté-là sans scrupule, et plusieurs invasions sur les terres de cette tribu établirent sa réputation de formidable maraudeur.
Il serait long de le suivre dans tout le cours de sa vie aventureuse , mais sa fin fut trop remarquable pour être passée sous silence.
Donald du Marteau s'était marié deux fois. Mécontent du second mariage, l'aîné des fils qu'il avait eus de sa pre-
MAGASIN PITTOUESQUE.
miére femme , Duncan , c était son nom , quitta la maison paternelle. Le jeune homme, qui tenait plus du caractère paisible de son grand-père Mister SaoHeach , ou le Paisible , que de celui du terrible Donald, se retira dans la ferme d'Inverfalla , donnée par son père à la nourrice à laquelle ce dernier avait dû la vie. Duncan, devenu le commensal de la vieille femme alors dans la décrépitude , entreprit d'augmenter et d'améliorer la culture de la ferme , tâche considérée par les montagnards comme le comble de la dégradation.
A ridée que son Dis s occupait de travaux agricoles , Tâme de Donald s'emplit d'une telle honte et de tant de colère , qu'il en conçut contre Duncan la plus effroyable haine. Se promenant un jour le long de la rivière qui séparait ses domaines de la ferme d'Inverfalla , il aperçut sur l'autre bord, à son grand déplaisir, des hommes occupés à bêcher et à niveler le sol pour Fensemencer. Un redoublement d'irritation le saisit lorsqu'il découvrit son fils qui se mêlait aux laboureurs. Duncan leur donnait des ordres, et finit, ôtant la bêche des mains d'un maladroit, par s'en servir lui-même pour montrer à l'ouvrier comment il devait s'y prendre. Ce dernier acte d'avilissement (à son avis) poussa jusqu'au délire la fureur de Donald. 11 s'empara d'un cttrrfl^/i, bateau recouvert de peaux, qui se trouvait à portée, sauta dedans, et traversa le courant, décidé à exterminer le fils qui , selon lui , déshonorait sa race. Le pauvre agriculteur, à la violence des mouvements de son père, devina ses intentions et s'élança dans la ferme où il se cacha. Son père l'y poursuivit l'arme au poing , et , aveuglé par la fureur et l'obscurité , il plongea son épée dans on corps enveloppé de couvertures qu'il entrevoyait couché sur un lit. Au lieu de son fils, auquel le coup était destiné, il venait de frapper et de tuer sur place la vieille et tendre nourrice à laquelle il avait dû dans son enfance la vie, dans sa jeunesse l'éducation.
Après ce coup affreux , Donald , en proie à de profonds remords , abandonna son bien à ses enfants et se retira dans rtle d'Iona, à l'abbaye de Sainl-Colomban, où il se fit moine.