LA TOUR DE U REINE JEANNE
A ENTRESSEN ( bouches-du-rhone) .
Le hameau d'Entressen est la troisième station du chemin de fer que Ion rencontre entre la ville d'Arles et Mar-
seille. Situé sur les bords d*un étang dont la circonférence est de 3000 mètres environ, ce hameau n'est pas éloigné d'une forêt de huit à dix hectares. Pour le voyageur qui a parcouru le désert brûlant et caillouteux de la Crau , Entressen est comme une délicieuse oasis où tout invite au repos et à la rêverie. Ce lien pittoresque offre aussi quelque attrait à Tarchéologue. Près des maisons, à vingt minutes de la station, s'élève une ancienne tour carrée, connue dans le pays sous le nom de tour de la reine Jeanne. Enfouie au milieu d'une végétation magnifique, entourée de sureaux énormes, de figuiers centenaires, et masquée de trois côtés par des rideaux de chênes, d'ormes et de peupliers blancs, aux troncs desquels s'enroulent de nombreuses plantes parasites et grimpantes, lierre, clématite, bryone, vigne
La Tour de la reine Jeanne, à Entressen. — Dessin de A. de Bar, d*aprë8 M. Gbades de Larambergue.
sauvage , elle ife se laisse voir complètement qu'à cinquante pas de distance.
Du côté de la façade principale , où elle est entourée de maisons de ferme et d'étables, son aspect a quelque chose d'imposant. Le ton jaune et brun de ses murs rappelle le château du roi René à Tarascon, avec lequel elle a aussi beaucoup d'autres rapports comme forme extérieure.
On ne saurait préciser la date de la construction de la tour d*Entressen, mais on peut, par induction et à l'aide de certains documents, en déteiminer h peu près l'époque. Ainsi y Tacte de bornage du terroir d'Istres (/s/rii/m), qui est de 1321, parle seulement d'un mas (*)ou habitation,
(*] Eo Provence, on appeUe ainsi une métaine ou une grange isolée.
prope mansum de Transino; et dans le dénombrement de 137911 est dit : Quamdam turrim sen bastidam vocatam de Tressens bene fortifitatam mûris et vallatis (Une certaine tour ou bastide appelée de Tressens, bien fortifiée de murs et de fossés). 11 est donc permis de présumer que l'on a dû élever cette tour dans la période de cinquante-huit ans qui s'écoula depuis 132i jusqu'en 1379.
Les auteurs de la Statistique des Bouches^u-Rhône (t li, p. 922) prétendent que Jeanne de Naples, comtesse de Provence, fit bâtir la tour d'Entressen. Mais aucun historien ne parle de ce fait qui, par son importance, n'aurait pas dû leur échapper.
Selon d'autres écrivains, ce serait le seigneur d'Istres qui aurait fait construire ce fort pour mettre son territoire
à couvert des incursions des habitants d'Arles ; mais ce ne sont là que des suppositions.
En 1473, le roi René érigea le Martigiies en vicomte, en faveur de son neveu Charles d'Anjou, comte du Maine et duc de Calabre. Cette vicomte comprenait : la baronnie de Berre; les localités de Lançon, d'istres; la tour d'Entressen; les villages de Saint-Mitre, de Fos, de Château- Neuf, de Carry, de Rognac, des Pennes; plus le port et la tour de Bouc (»).
René, voulant ensuite faire reconnaître pour son successeur, de son vivant, son neveu et fils adoptif Charles du Maine, fit publier à cet effet, dans la ville de Marseille, un testament daté du 22 juillet 1474, et ordonna h tous les prélats, seigneurs, gentilshommes, et aux communautés de Provence, de se réunir à Aix pour rendre hommage au jeune souveniin et lui jurer fidélité.
Par un article spécial de ce testament, René interdisait formellement h Charles de démembrer jamais la vicomte de Martigues; mais lui-même dérogea à cette clause dés l'année suivante.
Au dire de Nostradamus, ce roi vendit, le 8 mai 1475, le lieu d'Utres et la tour d'Entressen à Berli*and Poissard, noble de la ville d*Aix, « tant pour acqnitement d'vne grosse et notable somme d'argent que le Roy luy deuoit, que pour plusieurs autres choses, que Bertrand luy auoit realement fournies et faites deliurer à Sa Majesté, dont il n'auoit eu payement. » (*)
Quant à la dénomination de « tour de la reine Jeanne • qu'une tradition locale a conservée au monument dont nous nous occupons, il convient de rappeler qu'en Provence un grand nombre d'édifices en ruine portent encore ce nom. Ce n'est point une raison pour qu'elle les ait fait bâtir pendant son régne ou qu'elle les ait successivement habités, comme semblent le croire bien des gens.
11 nous suffira de rappeler succinctemcfit la vie de celte reine pour démontrer l'inexactitude de ces deux opinions, assez répandues dans mauites petites locaHtés de la Provence.
Jeanne, reine de Naples, succéda, en 1343, à Robert d'Anjou son aïeul, et épousai André de Hongrie son cousin, qu'elle fit assassiner deux ans après, dit-on, pour se marier avec Louis de Tarente, complice présumé de ce crime (20 août 1346). Attaquée, en 1347, par Louis, roi de Hongrie, frère d'André, elle fut vaincue, et, forcée de fuir la colère de son beau -frère, elle vint se réfugier dans le comté de Provence, qui lui appartenait (en janvier 1348), malgré les ravages qu'y faisait alors la peste.
Les seigneurs de ce pays, qui s'entendaient secrètement avec Louis de Hongrie , la tinrent prisonnière au château Arnaud, forteresse de ht ville d'Aix; car ils craignaient de passer sous la domination de la cour de France. Louis de Tarente , époux de la reine , alla se réfugier â Avignon, pour éviter â la fois les Hongrois et les Provençaux, et (obtenir de Clément VI la liberté de Jeanne.
Réhabilitée par une sentence du saint-siège qui la déclara innocente moyennant la cession de la ville d'Avignon et du comtat Venaissin pour 80000 florins d'or de Florence, la reine roiourna la môme année (en juin 1348) dans ses Étals d'Italie.
Le 16 mai 1362, Louis de Tarente mourut, et Jeanne accepta la main de Jacques, infant de Mayorque. Devenue veuve pour la troisième fois, quatorze ans après elle prit pour mari, en mars 1376, Othon, duc de Brunswick, issu da la noble maison de Saxe. N'ayant aucun enfant de ses diverses unions, elle avait antérieurement choisi pour héritier Charles de Duras, à qui elle avait fait épouser
(*) Bouche,//ff/mre de Provence , t. II, p. 472. (■) Chroniques de Provence» vi« part, p. 642.
Marguerite, fille de sa sœur Marie. Celui-ci, frustré par le nouveau mariage de la reine, se joignit à ses ennemis pour lui faire la guerre, et, s'étant emparé de sa personne, il l'enferma dans le Château-Neuf à Naples, puis dans le château de Muro (en la province de Basilicate), où il la fit étouffer entre deux matelas, le 22 mai 1382 (').
Jeanne avait alors cinquante-huit ans d'âge et trentehuit ans de règne. Othon, son mari, fut condamné au bannissement.
Jeanne , comme on l'a vu , demeura quelques mois â peine en Provence; encore passa-t-elle une partie de ce temps dans la captivité. Mise en liberté, elle se rendit à Avignon, où elle négocia et conclut avec le pape Clément VI la cession du comtat Venaissin. Comment, dans de pareilles circonstances, et au moment où un terrible fléau décimait le pays, aurait-elle pu résider tour à tour dans les localités auxquelles on a donné son nom? Jeanne était trés-aimée du peuple : de là, sans doute, l'usage d'attacher son souvenir à beaucoup de monuments.
« Les Proucnçaux porioient un grand amour à leanne, qui, par dessus les attraits de sa beauté, estoit charmante en tous ses discours, et rauissante en ses actions, estant d'vn maintien graue et majestueux , prudente en ses procédures, modérée en sa prospérité, constante en ses nduerskés, généreuse en ses entreprises, libérale enucrs les gens de vertu , desquels elle auoit toujours grand nombre en sa cour de toute «orte de profession, de lurisprudence, de Médecine, d'Astrologie, de Peinture et de Poésie : aimant sur tout la lustice, qu'elle fit exercer assez rigoureusement par tout ses États, défendant généreusement les petits et les foibles de Topprcssion des plus puissants, etc. » (•)
César de Nostradamus dit â son tour :
« Bref, elle fut doùee de si grandes et tant recommandables qualitez, vertus et perfections, qu'on l'estimoit plustost diuine qu'humaine et la plus accomplie princesse de son temps, i» (*)
Revenons à la tour d'Entressen.
La porte d'Entressen est petite, basse, et n'ofl're aucun vestige d'ornementation. Elle s'ouvre dans un second corps de logis, à deux pas de la chapelle, et donne immédiatement accès sur un escalier tournant dont les marches de pierre, cerclées de fer, sont faites d'un seul bloc. Les appartements forment trois étages, dont le dernier est en. assez mauvais état. Les deux autres sont habités, l'un par une famille de paysans, l'autre par un garde-chasse.^
L'.élang qui avoisine l'édifice est vaste , poissonneux, et nourrit principalement des carpes et des anguilles énormes. Vers la fin de l'automne, macreuses et canards abondent dans les joncs qui couvrent ses bords.
La chapelle pourrait contenir une centaine de personnes. Ce n'est plus qu'une bergerie. Un pressoir occupe la place où se trouvait l'autel.
PROMENADES D'UN DÉSŒUVRÉ
LES HEUREUX
Suite. —Voy. p. 246.
Il fit un soubresaut en me reconnaissant, recula presque, et, se ravisant, me* tendit la main. Un sourire de bonhomie remplaçant soudain une expression moins aimable :
— C'est toi, mon philosophe, me dit-il, toi-même! Eh ! quelle bohne surprise!
(*) Quelques auteurs prétendent qu*el]e fut étranglée. (») Hutoire de Provence, U II, p. 393.
(») Chroniquei de Provence » p. 462.
Il m'avait pris le bras, et, me faisant entrer :
— Tu vois un homme hors de lui, continua-t-il. Tu ne comprendrais jamais cela, toi, mon sage, qui as le bonheur de te servir toi-même. Regarde, je n'ai pas môme de pantoufles! Je crois, sur ma parole, qu'ils ont coupé les fils de fer qui correspondent à la sonnette de mon lit, les brigands!... Tout va à la débandade ici. Madame ne songe qu'à ses chiflons, et passe au lit la grasse matinée. Ah ! mon cher, tu es irop heureux , je t'envie. Ne prends jamais de valet de chambre et ne te marie pas, crois-moi.
Je répondis en riant que l'état de mes finances me préservait de la double calamité.
— Tu as raison ! calamité, c'est le mot. Tu vois en moi le plus misérable des mortels. Tu as connu Lamiral? Eh bien, ne s'esl-il pas laissé choir du break, le maladroit! Depuis lors, je ne suis plus servi, mon cher; c'est moi qui sers ces drôles! Conçois-tu rien de plus lamentable?
Tandis qu'il proférait et amplifiait ces plaintes,* deux domestiques, affairés autour de lui, l'aidaient à sa toilette. Ils s'y prenaient gîiuchement, à en juger par ses interjections et ses gestes impatients. Je méritais si peu le titre de philosophe dont il lui plaisait de m'affubler, que j'eus besoin de quelque effort pour lui demander ce qu'était devenu ce pauvre Lamiral, plus malheureux, à mon avis (bien que je ne me fusse pas hasardé à accentuer la chose), d'être tombé d'une voiture en pleine course que sou maître de se trouver privé de ses soins.
— Oh! sois tranquille, il en reviendra. Ces gens-là, eh! c'est comme les chats : ils tombent toujours sur leurs pattes. D'ailleurs, il y a un dieu pour les ivrognes, et Lamiral, j'en suis sûr, avait bu son coup du matin. Voilà six semaines pourtant que je m'en passe, pendant qu'il se dorlote à l'hospice! On m'a bien offert plusieurs sujets, l'un d'eux même d'une tournure exceptionnelle ; mais que veux-tu, moi, je suis bon ; puis je suis bête d'habitude, et malgré la femme de chambre de madame, qui voulait fourrer là un de ses protégés, j'ai déclaré que je conserverais sa place à Lamiral.
Durant ces jérémiades et nombre d'autres plaintes personnelles, interrompues de temps à autre par les questions polies qu'il se croyait obligé de m'adresser, et dont il n'attendait ni n'écoutait la réponse, sa toilette était terminée.
— Puisque je te tiens au premier, dit-il , il faut que je te fasse un peu les honneurs de ma bicoque.
Et, sur son ordre, croisées et volets furent ouverts.
Jaillissant par de larges issues bordées de rideaux de velours, la lumière, tamisée à travers des crépines d'or et des festons de dentelle, se joua sur les bois précieux, les cadres scintillants, les soies miroitante^. C'était vraiment beau, et je m'extasiai.
— Eh bien, me dit-il, d'un air où la lassitude se mêlait à la fatuité, tu me croiras si tu veux, tout ce luxe m'a.ssorome. Naturellement, vois-tu, la simplicité seule me va. Fâcheuse destinée d'être soumis à tous ces embarras ! Je suis victime de ma fortune; car enfin il faut bien faire comme les autres. Croirais-tu, par hasard, que je me soucie de toutes ces fanfreluches, de tout ce luxe qui m'écrase? L'été, des parquets cirés, sur lesquels j'ai failli cent fois me casser la jambe ; l'hiver, ces tapis faits exprés pour m'emprisonner les pieds, et qui m'interdisent l'accès de chez moi pour peu que je fasse un tour de promenade, de peur de souiller mes beauvais avec ces infâmes boues de Paris.,.
J'eus une vague sensation qu'il avait jeté un regard furtif sur mes souliers, heureusement irréprochables.
— Tu me diras, poursuivit-il, que j'ai des chevaux, des voitures -^ comme s'il n'y avait pas touiours queltjue bê(p
écloppée, quelque ressort brisé! Et d'ailleurs, mon cher, tu ne sauras jamais combien il est affreux de ne pouvoir faire usage de ses membres! Je grossis... je m'atrophie... je ne digère plus... je prends du ventre. Heureux mortel, si tu savais combien je t'envie ! Enfin , tu n'es pas plus jeune que moi, tu as même quelque chose de plus, et, vois, je ne tiendrais pas...
Il indiquait de ses deux mains ouvertes la ceinture de mon gilet ; mais il n'acheva pas, il poussa une exclamation d'horreur, s'élança vers le coin sculpté d'une magnifique cheminée de marbre que, dans son impétuosité, il rencontrait avec son front si je ne l'eusse retenu, ses pieds s'étaot embarrassés dans un escadron de coussins, et il cassa presque le cordon de sonnette, tant il l'agita vigoureusement. Je ne savais à qui il en avait.
Cette fois, ce fut une femme de chambre, en toilette soignée, qui, à travers une porte masquée, apparut comme si elle sortait du lambris.
— Ah! pardon, dit- elle. Monsieur a sonné si juste comme madame, que je croyais que c'était elle qui venait de descendre. Faut-il appeler Champenois ou Briolet pour monsieur?
Tout le personnel fut convoqué. Le maître commença une véritable enquête, faisant comparoir valets, laquais, servantes, pour savoir quel délinquant «nvait répandu de l'huile sur un somptueux dessus de table en tissu des Gobelins ou en savonnerie, je ne sais lequel, car, durant l'enquête, je guettais la porte, et me serais enfui vingt fois si un regard de mon riche ami, sa main posée sur mon bras, quelque appel fait à mon témoignage, ne m'eussent rendu impossible de me retirer sans unejmpolitesse marquée. Force me fut d'assister à la découverte de taches nombreuses, de gouttelettes répandues-, là sur un fauteuil, ici sur une ottomane. Un cabaret de porcelaine de Saxe (—Porcelaine tendre! cria mon malheureux ami), posé sur le malencontreux tapis, n'échappa point au minutieux examen. Le service était dépareillé; des pièces impossibles à remplacer avaient disparu ou se trouvaient ébréchées. Si je n'avais été là, je crois que la scène eût pris des proportions formidables. Je resUii doqc, malgré mon envie de déguerpir, moins par pitié pour les domestiques, évidemment familiarisés avec ce genre d'incidents, que par égard pour le maître, auquel je croyais ma présence utile : elle le calmait un peu.
Quand il eut épuisé les investigations et les invectives :
— Tu vois l'existence que je mène, me dit-il en s'essuyant le front avec une profonde pitié sur lui-même. Pardon de t'initier à ces my.stêres de la vie de luxe, puisque tu es assez heureux pour en être affranchi ! Je n'ai pas besoin de te répéter que je suis au-dessus de ces babioles, que je n'y tiens en rien. Bah ! une chaumière, un bout de champ et la paix eussent été mon rêve ; mais hriuï\e oblige, mon cher!
Et il soupira.
En parlant, il avait passé son bras sous le mien , et me conduisait aux mansardes, où sa femme s'était réfugiée « pour s'éviter tout tracas de ménage, conserver la fraîcheur des appartements, et soustraire les portes aux pouces des enfants et des domestiques. »
— Pauvre Eulalie ! ajouta-t-il , elle est l'esclave de la propreté; et, parole d'honneur, je crois qu'elle respecte ses meubles beaucoup plus que ses grands parents!
Je le laissai rire tout seul de sa froide plaisanterie. Une observation que j'avais entendu faire à une jeune dame fort spirituelle me revenait en mémoire. Elle prétendait qu'il s'établit toujours, en ménage, une moyenne de qualités pt de défauts. Suivant elle, le mari et la femme tiennent plus ou mpins )'wn de l'autre. Mon camarade de classe.
dans cette communauté matrimoniale, se félicitait de posséder toutes les qualités; quant aux défauts : nullité, mollesse, négligence, inertie, personnalité, petitesse, pour tout résumer en un mot, égoïsme, c'est en sa femme qu'il les contemplait , afin de se donner le plaisir de les blâmer à,son aise.
Fatigué outre mesure de rinsigniCance de Thomme et de ses préoccupations mesquines, je n'avais qu'un désir, celui de me retirer, et j'en saisis l'occasion avec empressement. La suite à la prochaine livraison.