‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 186 sur 314 · TRANSPORTS D'ENFANTS EN RUSSIE · texte numérisé non relu

TRANSPORTS D'ENFANTS EN RUSSIE

Hertzen rapporte dans ses Mémoires que, voyageant sur les confins de la Sibérie , il lui arriva de se croiser â une maison de poste avec un officier chargé de la direction

d'un convoi. Il faisait un de ces temps pluvieux qui détrempent profondément les routes et qui, dans les pays où elles ne sont pas entretenues , les rendent presque impraticables aux piétons. Sous un ciel et sur un sol si incléments tous deux, malgré quelques voitures destinées aux plus souffreteux, la situation du convoi était digne de toute compassion. Le voyageur, sous l'influence de ce sentiment , questionna l'officier pour savoir quels étaient les criminels qu'il conduisait ainsi par ces tristes étapes.

— Ne m'en parlez pas; ça me fend le cœur, lui répondit celui-ci.

— De quoi s'agit-il donc?

— Le voici : on a ramassé près de huit charretées de maudits petits juifs de tout âge. Est-ce pour la flotte? Je n'en sais rien. On m'avait dit d'abord qu'ils seraient dirigés sur Perm; mais il y a eu contre -ordre, et nous les conduisons à Kasan. Je les ai reçus à cent verstes environ d'ici. L'officier qui me les a remis n'a pas eu de chance; il en a laissé un tiers en route.

Et montrant au voyageur le sol détrempé :

— C'est tout au plus s'il pourra en arriver la moitié.

— Se serait-il donc déclaré parmi eux quelque maladie épidémique? ^

— Non, pas précisément; mais ils n'en meurent pas moins comme des mouches. Ces judaillons sont chétifs; on dirait des chats écorchés. Ils ne sont pas habitués à patauger pendant dix heures par jour dans la boue et à manger de notre biscuit. D'ailleurs , ils se voient entourés d'étrangers; plus de père ni de mère, plus de dorloteries : ils commencent à tousser, à tousser, et puis, bonsoir la compagnie. Aussi, quelle idée a donc le gouvernement et que peut-on faire de cette marmaille? Je devrais déjà avoir remis tout cela en route, mais la pluie était si forte! Eh! l'ancien, cria- 1- il au soldat, fais rassembler le fretin !

« On amena les petits juifs, dit Hei^tzen, et ils se mirent en ligne; ce spectacle était un des plus tristes que j'aie jamais vus. Pauvres enfants ! les plus grands, qui pouvaient avoir de treize à quatorze ans , se soutenaient encore tant bien que mal; mais ceux de huit à dix ans !... Il n'y a pas de pinceau qui puisse rendre une pareille scène. Blêmes, épuisés, les yeux hagards, ils se traînaient gauchement, habillés de grosses capotes militaires, et regardaient d'un œil hébété les soldats du corps de la garnison qui les alignaient; leurs lèvres pâles, leurs yeux battus, attestaient qu'ils.avaient la fièvre. Privés de soins, de caresses, exposés au vent glacial qui vient de la mer Blanche, ils marchaient à la mort. Prenant l'officier par le bras, je lui dis préci)ûtamment : « Prenez soin d'eux !» et me jetai dans ma calèche. »

Cette esquisse relevée au passage par un voyageur ne reporte-t-elle pas l'imagination jusque dans l'histoire des juifs aux temps de Sennacherib et de Nabuchodonosor? Ln créature humaine traitée comme un bétail que le maître distribue à volonté d'un quartier â l'autre de ses champs, suivant les convenances du pâturage ou du labour. Heureusement pour l'humanité et pour lui-même, le peuple russe, depuis la clôture du dernier règne, semble vouloir enfm respirer plus librement, et ne tardera pas â entraîner à sa suite son administration dans une voie meilleure. La classe Israélite, en particulier, a déjà fait quelques pas décisifs hors de l'indigne régime qui lui était assigné, et l'on peut, dès à présent, prévoir l'époque où des tableaux aussi odieux que ceux dont nous venons de citer un exemple ne compteront plus que dans les perspectives à demi effacées des siècles barbares.

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