‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 215 sur 314 · MON FILLEUL · texte numérisé non relu

MON FILLEUL

NOUVELLE

Fin. — Voy. p. 286.

Après la. plaine des Rocailles, nous ne pouvions nous dispenser de visiter les ruines du Châtelet et de la tour de Bellecombe. Le monument celtique force la pensée à rétrograder vers les âges les plus reculés; les débris de la puissance féodale font, au contraire, glisser l'esprit sur la pejf)te qui mène aux temps modernes. L'imagination, après un effort pour les reconstruire, les voit bientôt crouler au milieu des tourmentes humaines, ou se lézarder lentement et tomber pierre à pierre sous le poids des années.

Longtemps avant le coucher du soleil nous reprîmes la route de Genève. 11 me tardait d'être près de M"® Arleney. Mes amis me ramenèrent avec toute la célérité possible.

M»« Arteney s'était empressée d'envoyer chercher le médecin de la maison , qui n'avait rien osé promettre, et avait affirmé que, dans les conditions d'appauvrissement où le malheureux petit être se trouvait à Bégnier, il n'aurait peut-être pas vécu plus de vingt-quatre heures.

Une excellente nourrice , trouvée par miracle au moment où plus ou moins de promptitude dans le secours était une question de vie ou.de mort, fit pencher la balance du côté de la vie , et la mère , heureuse de voir renaître le pauvre enfant, parut s'attacher encore plus à lui en raison des cruelles inquiétudes qu'il lui avait involontairement causées.

Tandis que M. Arteney, oublieux de ses devoirs de père de famille, vivait à l'étranger, sa femme travaillait jour et nuit sans relâche, afin que ses quatre enfants ne manquassent pas du nécessaire : aussi les mois et les ans s'écoulaient- ils pour elle avec une extrême rapidité, au milieu des luttes que soi courage livrait à la mauvaise fortune.

Mon filleul grandissait, et réjouissait le cœur de sa mère .par sa gentillesse, son intelligence et sa douce sensibilité. Amis et voisins le chérissaient; souvent des -dames étrangères, séduites par sa charmante figure , s'arrêtaient dans la rue pour l'embrasser.

Chaque jour, dans l'après-midi, Georges était confié à une jeune lille de quinze ans que M"»« Arteney avait prise à son service, alin de donner elle-même togt son temps à un travail lucratif.

Un jour Annette, revenant de la promenade, se trouvait avec l'enfant du côté de la gare. Le sifflet d'une locomotive annonça un convoi de voyageurs. Aussitôt elle monta l'escalier avec l'enfant, afin de voir sortir de la salle les étrangers de tous pays qui affluent à Genève pendant la belle saison.

Au moment où la jeune fille était le plus occupée a examiner. la toilette* des dames, un homme d'une trentaine d'années, d'une grande taille et d'un beau visage, heurta violemment le petit Georges, qui tomba en poussant un cri.

L'étranger se hâta de relever l'enfant, et voyant qu'il avait la lèvre un peu fendue, il le prit dans ses bras, fit signe â la bonne de le suivre, et, perçant la foule, entra dans le café le plus proche, qui pour le moment était presque désert.

Annette lava le visage du petit garçon et s'assura que sa blessure n'avait rien de grave. Un verre de sirop et quelques friandises achevèrent de consoler l'enfant.

Bientôt, se familiarisant avec la .physionomie sympathique du voyageur, Georges lui fit mille caresses et I amusa de son joyeux babil.

La jeune fille fut la première k s'apercevoir que le temps s'écoulait rapidement.

— Il faut rentrer, mon chéri , dit-elle au petit garçon. M*"* Arteney me grondera si je ne suis pas à la maison pour préparer le goûter.

— Madame...? répéta le voyageur, qui croyait avoir mal entendu.

— M"« Arteney.

— Maman ! fit Georges en embrassant son nouvel ami. A ce nom, le voyageur devint trè»-pâle, couvrit son

front de ses deux mains et resta quelques minutes plongé dans une douloureuse rêverie. Quand i\ releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.

— Tu pleures? lui dit l'enfant, que sa bonne n'avait pas encore persuadé de la suivre ; t'ai- je fait du chagrin ?

-r- Non ! non ! cher petit , répondit le voyageur en serrant l'enfant dans ses bras; non ! si l'un de nous est coupable envers l'autre, ce n'est pas toi, a coup sûr.

— Alors, pourquoi pleures-tu? demanda le petit garçon d'une voix câline,

— Parce que... parce que j'ai un enfant de ton âge que je n'ai pas vu depuis longtemps.

— Est-il aussi en voyage?

— Non. Pourquoi me demandes-tu cela?

— Parce que papa est en voyage et que maman pleure.

— Ah ! fit l'étranger en s'essuyant les yeux , ta maman te parie donc quelquefois de... ton père?

— Oui , et quand elle a bien du chagrin , je l'embrasse. ,. Veux-tu que je t'embrasse aussi?

C'en était trop. Le voyageur, qui venait â Genève dans l'intention de régler quelques affaires d'intérêt avant de passer en Amérique, où il avait résolu d'aller chercher fortune, sentit son cœur se fondre dans sa poitrine. Il prit la tête blonde de l'enfant entre ses mains, la couvrit de baisers et de larmes, et dit à la bonne qui commençait à s'impatienter :

— Je ramènerai moi-même cet enfant à sa mèr^ vous allez me conduire auprès d'elle.

— Oh ! non, Monsieur^ je vous en prie, s'écria Annette, madame me gronderait.

— Pourquoi c«la?

— Il faudrait dire que Georges est tombé, et comme m:

dame Valpe encore plus que ses autres enfants parce qu'il: ressemble davantage à son père , j'aurais peur d'être mise à la porte.

— Mais ce n'est pas votre faute.

— Je vous demande pardon , Monsieur, je n'avais rien à faire près de la gare; si je n'avais pas été curieuse de voir descendre les belles dames qui arrivent, tout cela ne serait pas arrivé.

Et la pauvre Annette désolée essayait de reprendre l'enfant des bras vigoureux qui le retenaient captif.

- Viens, lui disait-elle ; viens, mon ange ; je t'achèterai un bâton de sucre d'orge; allons vite vers maman, nous sommes en retard.

Mais Georges, occupé a passer ses mignons petits doigts dans les cheveux noirs de son ami, demeurait insensible aux appels de sa bonne, qui se reprochait amèrement d'être venue se promener de ce côté-là.

— Ma pauvre enfant , lui dit l'inconnu , ce que vous avez de mieux à faire, c'est de nous précéder et d'avertir votre maîtresse qu'un ami qu'elle n'a pas vu depuis plus de quatre ajis lui ramène son fils.

- Oui ! oui î s'écria le petit garçon en battant des mains, va vite, Annette ; je reviens avec mon ami... Comment t'appelles-tu?

- Charles.

- Avec mon ami Charles.

- Non î je ne veux pas te laisser, répliqua la jeune bonne; on enlève les enfants, c'est connu; et quoique monsieur ait l'air bien honnête, c'est égal, je sais qu'il ne faut pas se fier à tout le monde.

Cette méfiance fit d'abord sourire le voyageur; puis, réfléchissant qu'après tout la jeune fille avait raison, il prit le parti de lui rendre l'enfant et de les suivre à une courte distance ; mais dans l'escalier, presque à la porte de l'appartement , il reprit le petit Georges dans ses bras , et , le front pAle, les lèvres tremblantes d'émotion, il s'approcha de M™* Arteney, qui, tout occupée de son travail, ne s'était point aperçue que l'étranger fût entré avec Annette.

— Maman , dit le petit garçon , mon ami Charles a voufu venir avec nous; il ne faut pas gronder ma bonne.

Ce fut seulement alors que la jeune femme leva les yeux et reconnut son mari. Malgré ses torts, elle n'avait pas cessé de l'aimer : aussi lui tendit-elle la main sans hésitation, sans arrière-pensée, comme si son retour prévu dès longtemps ne l'eût point surprise.

Cet acte de générosité simplement accompli acheva l'œuvre que le charmant babil de l'enfant avait si heureusement commencée. M. Arteney, violemment ému, attira satemme sur son cœur et l'y retint longtemps.

— Aline, ma chère Aline! lui dit-il tout bas, est-il bien vrai que tu me pardonnes?

— Chut ! fit la jeune femme en fermant sous ses doigts la bouche du coupable, ne me gâte pas mon bonheur, Charles, je veux oublier le passé.

On eut beaucoup de peine à faire comprendre au petit Geoi^es que son ami était ce père dont il avait entendu parler si souvent. Enfin lorsqu'il vit, au retour de l'école, son frère et ses sœurs s'asseoir sur les genoux de M. Arteney et l'appeler "papa , il en ressentit presque un peu de jalousie ; mais ce ne fut qu'un léger nuage, et les caresses de ses parents l'eurent bientôt dissipé.

Quant à moi, dès que je vis la paix et la sérénité rentrées dans cette demeure si longtemps affligée, je rhe sentis pénétrée d'une religieuse adoration pour la main mystérieuse qui dirige avec tant de sagesse les fils de notre destinée, et qui parfois ne dédaigne pas de se servir môme des incidents en apparence les plus futiles pour changer tout à coup le mal en l^en.

Page 1