‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 26 sur 314 · SUR UN USAGE BARBARE DES GAULOIS · texte numérisé non relu

SUR UN USAGE BARBARE DES GAULOIS

On lit dans V Histoire des Gaulois de M. Amédée Thierry : « Une autre coutume non moins sauvage , celle de couper, sur le champ de bataille , les têtes des ennemis morts , disparut plus lentement. Il fut longtemps de règle, dans toutes les guerres, que l'armée victorieuse s'emparât de ces hideux trophées; les fantassins les plantaient à la pointe de leurs piques, les cavaliers les suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs chevaux, et l'expédition rentrait ainsi en grande pompe dans ses foyers, faisant retentir des cris de triomphe et des hymnes à sa gloire (•). Chacun alors s'empressait de clouer à sa porte ou aux portes de sa ville l'irrécusable témoin de sa vaillance, et comme on traitait de même les animaux féroces tués à la chasse, un village gaulois ne ressemblait pas mal à un charnier. Embaumées et soigneusement enduites d'huile de cèdre, les têtes des chefs ennemis et des guerriers fameux étaient déposées dans de grands coffres au fond desquels le possesseur les rangeait par ordre de date. C'était le livre où le jeune Gaulois aimait à étudier les exploits de ses aïeux, et chaque génération, en passant, s'efforçait d'y ajouter une nouvelle page. Se dessaisir à prix d'argent d'une tête conquise par soi-même ou par son père passait pour le comble de la bassesse et eût imprimé sur le coupable une tache ineffaçable d'avarice et d'impiété. Plusieurs se vantaient d'avoir refusé aux parents ou aux compatriotes du mort, pour telle tête, un égal poids d'or. »

M. Rouard a déjà signalé un monument de pierre gaulois figurant des têtes coupées, et nous en avons reproduit les parties principales. (Voy. t. XXIX, 186i, p. 84.)

Il est très-curieux de voir les mêmes scènes développées sur les médailles avec une précision et un caractère encore plus tranchés.

Ainsi, sur une médaille qui vient d'être découverte à Montfort (Sarthe) et que notre dessin agrandit, l'aurige ou conducteur du char triomphal tient dans la main droite une tête coupée, tandis qu'il fait flotter au-dessus du cheval androcéphale un quadrilatère chargé d'un sautoir qui n'est autre chose que le tableau sur lequel on a inscrit la victoire, dont ce type est le perpétuel symbole; nous disons le perpétuel symbole, car dans les médailles des

(*) Nous devons cet article à M. Hucher du Mans, qui a Uài des médailles gauloises une étude spéciale.

(•) Strabon, l IV, p. 107-198 ; — Diodore de Sicile, 1. V, p. 306.

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Aulerces-Cénomans ce type reste invariablement le môme depuis l'origine du monnayage jusqu'à la fin de l'autonomie de ce peuple, sauf quelques variantes dont la médaille actuelle offre un échantillon remarquable.

L'aurige qui, pour la première fois, tient à la main une tête coupée , est entraîné dans sa course rapide par un cheval à tête humaine, pourvu de grandes ailes rattachées à son col par un torques perlé. C'est une application bizarre de l'idée antique d'atteler des monstres aux

MédaHle gauloise (agrandie) nouvellement découverte dajis le déparlement de la Sarthe.

chars triomphaux, notamment à ceux de Bacchus et d'Apollon.

Au-dessous du monstre, et comme pour servir d*acolyte ou de héraut, on voit un personnage ordinairement ailé dans les médailles antérieures de la même série, mais qui, dans celle-ci, a perdu ses éléments de locomotion. Il tient, comme la figure principale , une tête coupée , preuve certaine qu'il remplit une fonction analogue à celle de Taurige, bien qu'il soit difficile de comprendre comment il peut, sans ailes, accompagner l'androcéphale dans sa course rapide ; mais c'est là un effet de cette décomposition lente des types qu'on nomme dégénérescence.

Le monnayage gaulois, procédant tout autrement que Tart grec , a débuté par des produits fort remarquables. Nous n'appellerons pas, toutefois, les premières médailles gauloises des chefs-d'œuvre; mais si l'on réfléchit que les Gaulois n'ont guère commencé à frapper monnaie qu'au moment du plus grand épanouissement de l'art grec, on comprendra plus aisément comment il se fait qu'au rebours de la marche de l'art chez les peuples antiques, c'est au début même du monnayage qu'il faut chercher les types relativement les plus parfaits : ainsi la dégénérescence du dessin, l'abondance des accessoires, l'abaissement du titre du métal, fournissent des indices à peu près certains et concordants d'un monnayage postérieur.

En ce qui touche la médaille nouvelle, nous dirons, d'après ces données : son dessin est très - médiocre ; les têtes coupées placées dans les mains des personnages sont des accessoires qui ne se rencontrent pas dans les anciens types; enfin le métal est très-blanchâtre, donc la médaille est très-voisine de la conquête. Toutefois, comme le même peuple a émis des monnaies beaucoup plus lâchées de dessin encore que celle-ci, et en métal beaucoup plus [nauvais, nous conclurons en disant que cette médaille peut

avoir été frappée cinquante ou soixante ans avant la conquête.

Nous rapprochons de la médaille trouvée à Montfort celle de Dumnorix, frère de Divitiacus, l'ami de Cicéion. Le guerrier représenté tient à la main droite une petite figure de sanglier, espèce d'enseigne militaire ou d'amulette religieux , identique peut-être avec celle dont parle Tacite (De Mor. Germ., xlv), en même temps que le carnyx, cette grande trompette de guerre qui avait le privilège d'épouvanter les Romains.

On remarquera encore, dans l'équipement militaire du personnage^ l'épée suspendue sur la cuisse droite par une ceinture diagonale qui n'est pas sans rapport avec la ceinture des chevaliers du quatorzième siècle.

Un autre détail également caractéristique consiste dans les deux extrémités très -apparentes du sagum, placé sur les épaules du guerrier absolument comme la peau de chèvre ou de loup que les cantonniers attachent, de nos jours encore, A la même place. Le sagum était le vêtement militaire par excellence.

Ce personnage, qui peut représenter, soit le dieu de la guerre, soit Dumnorix lui-même, tient à la main gauche une tête coupée très-bien caractérisée.

Je me rappelle qu'étant fort jeune et très-peu initié aux usages gaulois, je fus, un jour, extrêmement frappé à la vue de la tête momifiée d'un chef de la Nouvelle-Zélande, qu'un cicérone blasé sortait tout tranquillement du fond d'un coffre en montrant, dans la peau du crâne, les vestiges peu dissimulés du coup fatal qui avait tranché la vie sans doute d'un grand chef, car la face était tréscurieusement tatouée. Cette tête avait dû être conservée pendant nombre d'années dans le secret de la case d'un chef rival , absolument comme Diodore de Sicile raconte qu'on conservait chez nos ancêtres les têtes des ennemis

Médaille de Dumnorix ( agrandie).

vaincus; seulement il y a cette différence entre les Gaulois et les peuplades de la Polynésie, que les premiers avaient été initiés de longue date aux arts de la Grèce et de l'Asie Mineure, et frappaient des médailles dont quelques-unes rivalisent avec les produits de l'art romain, tandis que la barbarie des Polynésiens d'il y a cent ans était, pour ainsi dire, absolue, aussi ignare que cruelle, et témoignait d'un état social moins avancé que ne l'était celui des Gaulois d'il y a deux mille ans, quoique les uns et les autres eussent à peu près les mêmes mœurs militaires.

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