Tome XXX. - Février
rivière se brisant contre des pierres jetées en travers et faisant obstacle h la régularité de leur course.
Il y avait longtemps que j'étais là, rêveur, ne remarquant pas que le jour s'en allait peu à peu. Le roitelet chanta; le roitelet, qu'on appelle en Normandie la petite poulette au bon Dieu. Ce chant me réveilla, et j'essayai de regagner le village voisin, mais sans y pouvoir panenir; c'était comme si j'avais marché sur « l'herbe qui égare. » La nuit s'annonçait claire et sereine; je me demandais comment je pourrais la passer le plus commodément possible, lorsque j'entendis des pas : c'était mon hôte, un ami d'enfance chez lequel j'étais venu passer quelques jours, et qui, inquiet de ne pas me voir rentrer, s'était mis à ma recherche, aidé d'un barbet très-intelligent.
— J'étais sûr de te trouver devant la Brèche au Diable, s'écria-t-il en m'apercevant.
— La Brèche au Diable? répétai-je, devinant là-dessous quelque légende de la même famille que beaucoup d'autres que j'avais recueillies dans mes excursions à travers la France.
— Oui, c'est le nom qu'à cinquante lieues à la ronde l'on donne à ce monstrueux rocher. Lrs habitants d'AIcnçon le connaissent aussi bien que les habitants de Potigny. Il y
a môme un conlc très-accrédité là-dessus, un conte à deux personnages, monseigneur saint Quentin , premier apôtre de ce pays, et monseigneur le Diable, ce vilain apôtre que tu sais.
— Une légende! une légende! J'ai trouvé une légende! m'écriai-je joyeusement.
— .Tu cries cela comme Rousseau quand il eut trouvé une pervenche, me dit mon ami.
— J'éprouve la même joie que lui, en effet, répondis-je; j'herborise des traditions bizarres, comme d'autres des fleurs curieuses; je collectiotine des superstitions, comme d'autres des coléoptères. Donne-moi vite ta légende, pour que je la couche dans mon herbier; donne-moi vite ton récit, pour que je le pique dans ma boîte...
— J'y consens très-volontiers, mais à la condition que nous marcherons véritablem.ent au lieu de nous promener, Ctir le souper nous attend.
Et il commença :
— Il y a longtemps, saint Quentin, qui, avant d'être saint, avait été mari et père, saint Quentin, dis-je, s'en vint dans cette contrée pour y semer dans les unies la parole de-vie, pour y prêcher l'amour de Dieu, pour y populariser la doctrine et le nom du Christ. Son premier soin, en arrivant, fut d'édifier de ses propres mains, sur le sommet de la montagne, une petite église...
— Je l'ai vue, dis-je en interrompant maladroitement.
— Tu ne l'as pas vue , par la raison que la première église bâlip par saint Quentin n'existe plus, et que celle que tu as vue est postérieure de beaucoup à la mort de ce saint homme.
Saint Quentin édiRa donc une petite église au sommet du rocher, et quand elle fut achevée, il attendit les habitants des environs pour les catéchiser et les faire chrétiens. Malheureusement le rocher se dressait. d'un seul morceau, comme une tie inaccessible, et la Laison, au lieu d'être une rivière utile comme aujourd'hui , était une sorte de lac dont l'eau se perdait, faute d'issue, dans les plaines avoisinantes, qu'elle submergeait presque entièrement. Saint Quentin se trouvâH ainsi tout h fait isolé des ouailles dont il voulait être le pasteur spirituel. Cet élat de choses durait déjà depuis un assez long temps, lorsque l'esprit du mal, le diable, puisqu'il faut l'appeler par son nom comme la peste, s'en vint rôder dans le voisinage de la chapelle : un jour il déclara à saint Quentin que, s'il le désirait, il fendrait la montagne en deux , et y ménagerait une brèche si énorme que la Laison pourrait y couler à son aise et permettre ainsi l'accès de l'église aux populations riveraines. Saint Quentin lui demanda quel salaire il entendait retirer de cette besogne surhumaine. Le diable lui répondit tranquillement qu'il ne lui demandait rien que l'âme de sa fdle aînée. Le saint, blessé dans ses entrailles de père et de chrétien, repoussa, comme il convenait, la perfide et cruelle proposition de l'ange des ténèbres, qui s'enfuit en lui disant qu'il reviendrait... Il revint, en effet, à plusieurs reprises, et, chaque fois, il fut repoussé... Cependant, au bout d'un mois ou deux, saint Quentin consentit à ce que lui proposait le diable; mais à deux conditions formelles, sur lesquelles il n'entendait rien rabattre : premièrement, Satan s'engagerait à remplir d'eau certain vase qu'il y avait dans la chapelle ; secondement, il blanchirait dans la rivière, le jour où elle coulerait pour la première fois dans le lit nouveau qui allait lui être creusé, une toison dont le saint s'était réservé le choix. Le Vilain, comme on dit ici à propos du démon, accepta sans discussion ces deux conditions qui lui paraissaient puériles, rien n'étant plus facile pour lui, il le croyait du moins, que de remplir un vase quelconque et de blanchir la première toison venue... Il pensait, à part lui, que )e saint (lomme avait fait là un marché de dupe,
ef qu'il lui livrait, pour un prix bien mesquin, l'ùme de la belle enfant. En conséquence de ces mutuelles conventions, le Vilain se mit h l'œuvre, et, du soir au matin, la montagne rocheuse se trouva fendue en deux comme un lopin de beurre avec un fil d'archal; mais, lorsqu'il s'agit de remplir le vase que saint Quentin avait été quérir, Satan fit la grimace, car ce vase était un crible, proche parent du tonneau des Danaïdes; quanta la toison, il n'essaya pas même de la blanchir, et sa grimace fut plus diabolique encore, car oette toison était une peau de bouc... Le Malin, cette fois-là, dut convenir qu'il ne méritait pas son nom, et amèrement regretta le marché qu'il avait fait avec saint Quentin. Non-seulement il n'avait point l'âme de la fille de l'apôtre, mais encore ce dernier se trouvait, grâce A lui, en communication avec un troupeau d'âmes chrétiennes.