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CHAPITRE IV

Dès le mois de septembre 1820, Arago découvrit' que le fil conjonclif d'une pile possède des propriétés magnétiques, et qu'il aimante le fer doux. Ayant plongé dans la limaille de fer un fil que traversait le courant d'une pile très puissante, il le retira couvert d'une couche épaisse de limaille, qui se détachait aussitôt qu'on ouvrait le circuit. Au lieu de former des houppes hérissées, comme lorsqu'elles adhèrent aux pôles d'un aimant, les parcelles de fer se collaient sur le fil par séries circulaires qui l'entouraient comme des anneaux. On aurait pu croire qu'il s'agissait là d*un effet d'attraction électrique; mais l'action du courant ne s'exerçait que sur la limaille de fer : c'était un phénomène essentiellement magnétique.

Les grains de limaille s'aimantent donc par in- Quence, et se placent en croix sur le fil. Arago parvint d'abord à aimanter également de petites aiguilles d'acier^ en les plaçant en croix sur le fil conjonctif ;

le pôle nord était toujours à la gauche du courant. Comme on pouvait le prévoir, on obtenait un effet plus marqué encore en entourant l'aiguille à magnétiser d'un (il replié en hélice. Quand le courant passe dans la bobine, Taiguille s'aimante fortement, et le pôle austral se développe à la gauche du courant (qui est censé regarder Taiguille). Le pôle austral de l'aimant qui se produit sous l'influence de l'hélice magnétisante est donc du même côté que le pôle austral du solénoïde représenté par cette hélice. Cela prouve que l'hélice magnétisante convertit l'aiguille ou le barreau d'acier qu'elle enveloppe en un solénoïde semblable.

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Fig. 85. — Points conséquents.

Pour obtenir une forte aimantation, on prend un fil couvert de soie, on l'enroule en spires serrées autour d'un tube de verre, puis, arrivé à l'extrémité, on revient en arrière en continuant d'enrouler dans le même sens, et ainsi de suite, de manière à former plusieurs couches de spires superposées. Les hélices sont alors alternativement droites et gauches, mais^ comme le courant y entre aussi alternativement parles extrémités opposées, la marche du courant est en définitive la même dans toutes les spires.

Il n'en est plus ainsi lorsqu'après avoir enroulé le (il sur une partie du tube dans un certain sens on continue en sens inverse (Gg. 85). Dans ce cas, la

LE MAGNÉTISIIS.

Fig. 86. — ÉlectPo-aimaDt.

marche du courant ne pourra pas être la même dans les hélices consécutives , et l'aimantation développera

des points conséquents aux endroits où les hélices changent de sens.

On appelle électro-aimants les barreaux aimantés parl'influence d'un courant voltaïque. Nous avons déjà dit (page 62) que le fer doux s'aimante instantanément, et que l'aimantation disparaît avec la rupture du courant, à moins que les pièces de fer doux ne forment un circuit complet. Dans ce dernier cas — qui est le cas le plus ordinaire, le circuit étant représenté par un électro-aimant en fer à cheval et son contact (fig. 86 et 87), — le fer conserve encore après la rupture du courant une partie du magnétisme qui lui a été communiqué, et le con tact ne se détache pas : c'est le phénomène du magnétisme rémanent dont nous avons déjà parlé. Pour les applications, c'est un inconvénient grave qu'on évite par l'interposition d'une feuille de carton ou d'une lame de bois entre le contact et les pôles de l'électro-aimant ; il suffit même d'un butoir qui empêche le contact de se coller contre les pôles. Grâce à cette précaution, le fer doux se désaimante à peu près instantanément lorsque le courant cesse de passer.

L'acier s'aimante plus lentement, mais en revanche il garde le magnétisme une fois acquis. Pour hâter

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ropération, on place le barreau d'acier entre les pdles de deux forts électro-aimants pendant qu'on promène une bobine aimantée d'une extrémité à l'autre.

On doit à H. Hughes une forme spéciale d'électroaimant qu'il a imaginée pour son télégraphe imprimant, et qui permet de provoquer une action mécanique d'une énergie pour ainsi dire indéfinie. Cette action n'est pas développée par rélectro-aimant:elle est tenue en réserve, et il ne lait que la mettre en li-

berté. L'électro-aimant Hughes se compose d'un fort aimant en fer à cheval, dont les branches sont prolongées par des cylindres de fer doux entourés de bobines. Cescjlindresdeviennent les pôles de l'aimant, et maintiennent une palette en contact, en contrebalançant exactement une force antagoniste (poids ou ressort) qui peut être très considérable. Lorsqu'on fait passer dans les bobines un courant d'un sens déterminé, on affaiblit l'aimant, qui laisse échapper la palette, et il suflit pour cela d'un courant faible et in-

stantané : c'est comme un coup de ciseau qui tranche un fil portant un poids. M. Lartigue a tiré parti de cet artifice ingénieux pour une série d'applications : ouverture ou fermeture des robinets, soupapes, valves, — sifflets automoteurs, sonneries d'urgence, déclics électriques, électro-sémaphores, etc.

La possibilité qui s'offre ainsi de créer à distance des attractions et des répulsions qui ne durent qu'un instant a fait songer en effet à une foule d'applications utiles, parmi lesquelles la plus importante est la télégraphie électrique. Ce sujet ayant été traité avec tous les détails qu'il comporte dans un autre volume de cette collection*, il nous suffira de dire ici quelques mots seulement desorigines de la télégraphie.

Dans les Dialogues de Galilée, publiés en 1632, il est question d'une soi-disant invention ayant pour biit de transmettre des communications à distance par le moyen de Faiguille aimantée. « Vous me faites souvenir, dit Sagredo, d'un homme qui voulait me vendre un secret pour parler, en profitant d'une certaine sympathie d'aiguilles aimantées, à quelqu'un qui fût éloigné de deux ou trois mille lieues. Quand je lui répondis que j'achèterais volontiers son secret, mais que je désirais d'abord en faire l'expérience en me plaçant dans une chambre et lui dans une autre, il objecta que l'opération ne pouvait bien se juger à si courte distance. Alors je le renvoyai en lui disant que je n'avais pas envie, pour le moment, de me rendre au Caire ou à Moscou, mais que, s'il y vou-

*■ Voir ÏÉleclricilé^ par H. Baille.

lait aller lui-même, je ferais ma partie à Venise. » Or une idée de ce genre est déjà exposée d'une manière beaucoup plus explicite , dans un ouvrage du P. Jean Leurechon, jésuite, imprimé en 1624 à Pontà-Mousson, sous ce titre : Récréation mathématique, composée de plusieurs problèmes plaisants et facétieux. Voici le passage très curieux qui a trai( à une espèce de télégraphe magnétique : >

c( Quelqu'uns ont youlu dire que par le moien d'un * aimant, ou autre pierre semblable» les personnes absentes se pourroiententre-parler : par exemple, Claude estant à Paris, et Jean à Rome, si Tun et l'autre ayoit une aiguille frottée àquelque pierre, dont la vertu fust telle, qu'à mesure qu'une aiguille se mouveroit à Paris l'autre se remuast tout de mesme à Rome, il se pourroit faire que Claude et Jean eussent chacun un mesmc alphabet, et qu'ils eussent convenu de se parler de loing, tous les jours, à six heures du soir, l'aiguille ayant faict trois tours et demy, pour signal que c'est Claude, et non autre, qui veut parler à Jean. Alors, Claude lui voulant dire que le roy est à Paris, il feroit mouvoir et arrester son aiguille sur /, puis sur e, puis sur r, o, y, et ainsi des autres : or, en même temps, Taiguille de Jean, s'accordant avec celle de Claude, iroit se remuant et arrestant sur les mêmes lettres, et partant il pourroit facilement escrire ou entendre ce que l'autre luy veut signifier. L'invention est belle, mais je n'estime pas qu'il se trouve au monde un aimant qui ait telle vertu : aussi n'est-il pas expédient, autrement les trahisons seroient trop fréquentes et trop couvertes. »

«■ 256 , LE MAGNÉTiSlIE.

Le P. Leurechon écrivait sous le pseudonyme de H. TBn Etten. D'après M. Catalan, à qui j'emprunte cette citation, elle eat précédée d'une figure représentant un cadran où se lisent les 24 lettres de l'alphabet; l'aiguille du cadran est arrêtée sur l'a. Deux nouvelles éditions de l'ouvrage ont paru en 1626 et en 1629; une traduction hollandaise en fut donnée par Wynant vanWesten, mathématicien et organiste de la ville de llimègue. Il est curieux que cent cinquante ans plus tard l'abbé Barthélémy, ayant eu à peu près la même idée, craignit aussi qu'on n'abusât d'une telle invention en l'appliquant à l'espionnage dans les armées et dans la politique; c< mais, ajoute-t-il, elle serait bien agtéable dans le commerce de l'amitié. »

De ces pressentiments confus, de ces rêves chimériques, la route est longue pour arrivera la télégraphie moderne avec ses moyens si variés, et rien ne prouve mieux quelle distance sépare le premier germe d'une idée de l'invention qui la réalise définitivement. Nos tiforts pour avancer sont longs et pénibles comme • la cours# acharnée de l'aiguille des minutes qui doit faire douze fois le tour du cadran avant que la petite a^iguille, qui marque le progrès des heures, n'en fasse le tour une fois !

. L'ilivenlion du télégraphe magnétique se faisant toujours attendre, on se résolut, vers la fin du siècle dernier,' à recourir à un autre système. En 1793, Claude Chappe fait adopter son télégraphe aérien, et réussit à établir une.ligne télégraphique de Paris à Lille. On s'y habitue si bien que, longtemps après l'introduction Af^ la télégraphie électrique dans toute l'Europe, en

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France on hésite encore à y renoncer. Et pourtant c'est à un savant français que l'on doit la première idée de l'application de rélectro-magnétisme à la télégraphie : Ampère Ta nettement formulée dans un livre publié en 1821.

Ajoutons qu'avant l'invention du télégraphe aénen, Lesage, à Genève , avait essayé de transmettre des signaux par un long fil, à Taide de l'étincelle électrique ordinaire, et que d'autres, après lui, avaient fait des essais dans la même direction. Onze ans après la découverte de Volta, Sœmmering avait tenté de tirer parti, pour le . même usage, de la décomposition de l'eau par le courant de la pile. Mais tous ces essais, fort curieux au point de vue de la théorie, étaient restés sans résultat pour la pratique. L'idée d'Ampère, qui consistait à utiliser la déviation de l'aiguille aimantée par le courant électrique, était d'une exécution plus facile, et promettait d'être plus féconde ; il s'écoule néanmoins s

encore plus de quinze ans avant qu'elle soit sérieusement mise à l'essai. C'est en 1837 seulement que Steinheil, en Allemagne, et Wheatstone, ^ An^- * terre, construisent les premiers télégraphes électriques fondés sur ce principe. Il est vrai que la protej^ tion que les clôtures des chemins de fer promettaient' ^ aux fils télégraphiques contre la malveillance était venue encourager les inventeurs.

Le premier télégraphe de Wheatstone (cai* il en à inventé plusieurs) est un télégraphe à aiguilles : les signaux s'obtiennent par les mouvements de deux aiguilles aimantées qui sont déviées à droite ou à gauche. Celui de Steinheil était nu télégraphe enregis^

treur ou télégraphe écrivant^ car les aimants mobiles portaient des crayons qui marquaient des points i9ui* le contour d'une roue. Un peu plus tard, M. Morse, profitant des inventions de ses devanciers, combina un autre système de télégraphe écrivant, beaucoup plus simple et plus commode ; c'est le « télégraphe américain, » dont l'organe principal est un style commandé par un électro-aimant, qui marque des séries de traits et de points sur un ruban de papier. L'appareil de Morse est de tous le plus répandu : il a été adopté dans la plupart des pays.

A côté des télégraphes à aiguilles et des télégraphes écrivants, on emploie encore les télégraphes à cadran de MM. Wheatstone et Breguet, où upe aiguille que fait tourner un mouvement d'horlogerie, commandépar un électro-aimant, désigne sur un cadran les lettre^ ou les chiffres composant une dépêche. Enfin on commence à faire un grand usage du télégraphe imprimeur de M. Hughes et du système autographique de M. Caselli, qui livrent, le premier une dépêche tout

• imprimée, le second un fac-similé de l'écriture de l'expéditeur. Ce sont là les systèmes les plus en faveur

•aujourd'hui ; ils ne représentent qu'yne très petite fraction de ceux qui ont été imaginés depuis quarante ans, et dont le nombre dépasse déjà deux cents. Tout

^récemment, les divers systèmes de téléphones^ qui transmettent la parole même par l'intermédiaire d'un fil électrique, sont venus grossir cette liste et ouvrir à la télégraphie des perspectives inattendues.

Si l'on ajoute maintenant aux télégraphes les horloges électriques, les sonneries, les chronoscopes, les

LES ELECTRO-AIMANTS. â5d

freins, les embrayeurs, et une foule d'autres appareils qni reposent sur l'emploi des électrp-aimants, on peut dire que peu de découvertes scientifiques sont devenues, en si peu de temps, si fécondes en applications utiles.

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