‹ Le maitre à aimer; comédie en un acte, en vers [par] Pierre Veber & Hugues DelormeChapitre 13 sur 19 · SCENE IX LINDOR, LA PRÉSIDENTE · texte numérisé non relu

SCENE IX LINDOR, LA PRÉSIDENTE

LA PRÉSIDENTE

Auriez-vous par hasard Vu ma suivante ?

LINDOR

Elle est... par là... mais sans retard Je puis rappeler !...

;LA PRÉSIDENTE

D'où sort ce petit bonhomme?

LINDOR

Comme elle me regarde !

LA PRÉSIDENTE

Est-ce pas qu'on vous nomme Le chevalier Lindor?

LINDOR

Oui, je crois.

Ce (( je crois »

M'affirme que c'est vous.

(A part.)

Un larron, sur la croix, Ne soupirerait pas davantage !

LINDOR

Madame, Je suis un peu... confus...

LA PRÉSIDENTE

J'aime cet état d'âme Et la confusion vous sied; venez ici Vous asseoir près de moi.

LINDOR

Tout près de vous?... Merci!

LA PRÉSIDENTE, à Lindo7\ qui s'assied gauchement. Plus près encore ! ... A moins que je ne vous effraie !

LTNDOR

Oh! non, madame !...

LA PRÉSIDENTE

Non?... Cette réponse est vraie?

LINDOR

Je ne sais pas mentir!

Menteur!...- Pourquoi ces yeux Et ces soupirs lancés lentement vers les cieux ?

Quelle crainte vous tient? quel besoin vous affame ? On dirait que jamais vous n'avez vu de femme?

LINDOR

Jamais d'aussi jolie!

LA PRÉSIDENTE

Ah!... c'est un compliment!

LlNDOR

Non, puisque ce n'est pas un mensonge !

LA PRÉsmENTE, à part.

S'il ment, C'est un enfant subtil!

{Haut.)

Un compliment encore !

LINDOR

Vous ai-je fâchée?

LA PRÉSIDENTE

Oui, mais notre sexe adore Que l'on le fâche ainsi !

LLNDOR

Excusez^moi : je suis Si maladroit... Je n'ai pas d'usages... Et puis...

Cela viendra trop tôt... Pour le prochain martyre D'une femme ou bien de plusieurs vous saurez dire

Comme d'autres, les mots que Ton ne pense pas ; Les jolis mots trompeurs que, prononcés tout bas, Nous écoutons, hélas! l'œil perdu dans un songe...

LLNDOR

Même si j'apprenais un jour l'art du mensonge, A vous, je ne pourrais jamais mentir pourtant!

LA PRÉSIDENTE

Tiens! C'est assez adroit ça pour un débutant... Car, n'est-ce pas, vous débutez?

LINDOR

Si je débute?

LA PRÉSIDENTE

Oui : votre âme ne s'est jamais trouvée en butte A des conflits d'amour ?

LINDOR

Non, jamais, en effet!

LA PRÉSIDENTE, à part.

Il est délicieux !

[Haut.)

Jamais vous n'avez fait La cour à quelque dame ?

LLNDOR

Oh ! non

42 LE MAITRE A AIMEH

LA PRÉSIDENTE

Jamais n'eûtes De maîtresse?

LINDOR

Jamais! Pourtant dans les minutes D'extase où notre esprit s'adonne aux rêves fous J'ai déjà vu passer, troublante ainsi que vous La femme étrange et dont l'image se dérobe... Mon cœur serait plus qu'un dessin de sa robe, Pensais-je; et celle qui ne s'en douterait pas Enchanterait mes yeux à l'heure du trépas !

lA PRÉSIDENTE

Il faudrait qu'elle s'en doutât!

LINDOR

Mais la manière ?

LA PRÉSIDENTE

Prononcer franchement la phrase coutumière.

Elle n'a que trois mots : « Je vous aime ». Et parfois,

On abrège en disant : « Je t'aime! »

LINDOR

Non, ma voix S'étranglerait...

LA PRÉSIDENTE, à part.

Candeur touchante! Il faut qu'on l'aide! Eh ! bien je vais l'aider ! La tâche n'est point laide.

{Haut.) Supposons que je sois celle que vous aimez!

LINDOR

Oh! oui! Supposons-le.

LA PRÉSIDENTE

Sur vos esprits charmés, Depuis longtemps, je règne en secret, je suppose !

{Ici la musique commence la Suite en Ré de Bach.)

LINDOR

Je sens cela! depuis des mois!

LA PRÉSIDENTE, SOuHant.

Comme sans pause Vous entrez vite dans le jeu!... Donc, vous m'aimez Regrettant...

LINDOR

De garder mes secrets enfermés Dans mon âme !

LA PRÉSIDENTE

D'accord : vous souffrez de vous taire,... Fort bien!... Profitez donc de Tinstant salutaire Oi^i vous me rencontrez seule dans ce salon. La déclaration est simple...

LINDOR

C'est selon!

{Après un temps. Ironique.)

Je devrais, cependant qu'en ma poitrine étroite. Mon cœur éclaterait, trouver la phrase adroite Que je terminerais, — c'est fort ingénieux — Par Féternel : « Je t'aime ! »

LA PRESIDENTE

Eh bien?

LINDOR

Il y a mieux Lorsque la passion tenace nous affole Qu un « Je t'aime » brutal ou qu'un aveu frivole 1... Si je la rencontrais pour la première fois Au milieu du concert des luths et des hautbois, Comme aujourd'hui dans ce salon je vous rencontre, Plutôt que de parler et vouloir faire montre D'un langage savant plein de subtilités, Humblement, je dirais à la dame : — Ecoutez : Le maître, en composant ce musical Poëme A, pour tous les amants, fait parler l'Amour même ; Il a divinisé, par son verbe puissant, Ce qu'aucun ne peut dire, et que chacun ressent... — Ecoutez: En cet air à la plainte touchante, C'est le cœur ingénu qui s'agite et qui chante... Un violon soupire... Et l'amoureux transi Sanglote de ne point savoir gémir ainsi ; Et l'âpre volupté qui le tenaille est celle Dont vibre éperdùment l'âme du violoncelle...

LE MAITRE A AIMEU 45

Les archets suppliants intercèdent pour moi ; Ils rythment mon désir, exaltent mon' émoi, Et comme je n'ai pas de phrases toutes prêtes, Charitables amis, ils sont mes interprètes... Nul, mieux qu'eux, n'aurait pu vous ofifrir en ce jour La tleur de mon premier, de mon unique amour !... (// s'incline et baise la main de la Présidente.)

LA PRÉSIDENTE, apvès un sïlence.

Relevez-vous... si l'on entrait... Mais c'est qu'il pleure ! Qu'il pleure pour de bon !

LTNDOR, en extase.

Pouvoir prolonger l'heure Où comme un fruit trop mûr mon cœur gonflé se fend ! Le beau rêve insensé I

LA PRÉSIOENTE

Que vous êtes enfant !

LINDOR

Non : J'étais un enfant avant de vous connaître : Un seul regard de vous a changé tout mon être Je suis homme à présent... Mais vos cils sont baissés; Muette est votre bouche... et vous me repoussez ! Ne comprenez-vous point ma fervente supplique ?

LA PRÉSIDENTE

Dieu! que vous êtes prompt 1 ... Souffrez que l'on s'explique.

Votre indirect aveu, mérite sans égal, Etait sincère et n'avait rien d'un madrigal; Et cela m'a touchée!

Page 1