SCENE IX LINDOR, LA PRÉSIDENTE
LA PRÉSIDENTE
Auriez-vous par hasard Vu ma suivante ?
LINDOR
Elle est... par là... mais sans retard Je puis rappeler !...
;LA PRÉSIDENTE
D'où sort ce petit bonhomme?
LINDOR
Comme elle me regarde !
LA PRÉSIDENTE
Est-ce pas qu'on vous nomme Le chevalier Lindor?
LINDOR
Oui, je crois.
Ce (( je crois »
M'affirme que c'est vous.
(A part.)
Un larron, sur la croix, Ne soupirerait pas davantage !
LINDOR
Madame, Je suis un peu... confus...
LA PRÉSIDENTE
J'aime cet état d'âme Et la confusion vous sied; venez ici Vous asseoir près de moi.
LINDOR
Tout près de vous?... Merci!
LA PRÉSIDENTE, à Lindo7\ qui s'assied gauchement. Plus près encore ! ... A moins que je ne vous effraie !
LTNDOR
Oh! non, madame !...
LA PRÉSIDENTE
Non?... Cette réponse est vraie?
LINDOR
Je ne sais pas mentir!
Menteur!...- Pourquoi ces yeux Et ces soupirs lancés lentement vers les cieux ?
Quelle crainte vous tient? quel besoin vous affame ? On dirait que jamais vous n'avez vu de femme?
LINDOR
Jamais d'aussi jolie!
LA PRÉSIDENTE
Ah!... c'est un compliment!
LlNDOR
Non, puisque ce n'est pas un mensonge !
LA PRÉsmENTE, à part.
S'il ment, C'est un enfant subtil!
{Haut.)
Un compliment encore !
LINDOR
Vous ai-je fâchée?
LA PRÉSIDENTE
Oui, mais notre sexe adore Que l'on le fâche ainsi !
LLNDOR
Excusez^moi : je suis Si maladroit... Je n'ai pas d'usages... Et puis...
Cela viendra trop tôt... Pour le prochain martyre D'une femme ou bien de plusieurs vous saurez dire
Comme d'autres, les mots que Ton ne pense pas ; Les jolis mots trompeurs que, prononcés tout bas, Nous écoutons, hélas! l'œil perdu dans un songe...
LLNDOR
Même si j'apprenais un jour l'art du mensonge, A vous, je ne pourrais jamais mentir pourtant!
LA PRÉSIDENTE
Tiens! C'est assez adroit ça pour un débutant... Car, n'est-ce pas, vous débutez?
LINDOR
Si je débute?
LA PRÉSIDENTE
Oui : votre âme ne s'est jamais trouvée en butte A des conflits d'amour ?
LINDOR
Non, jamais, en effet!
LA PRÉSIDENTE, à part.
Il est délicieux !
[Haut.)
Jamais vous n'avez fait La cour à quelque dame ?
LLNDOR
Oh ! non
42 LE MAITRE A AIMEH
LA PRÉSIDENTE
Jamais n'eûtes De maîtresse?
LINDOR
Jamais! Pourtant dans les minutes D'extase où notre esprit s'adonne aux rêves fous J'ai déjà vu passer, troublante ainsi que vous La femme étrange et dont l'image se dérobe... Mon cœur serait plus qu'un dessin de sa robe, Pensais-je; et celle qui ne s'en douterait pas Enchanterait mes yeux à l'heure du trépas !
lA PRÉSIDENTE
Il faudrait qu'elle s'en doutât!
LINDOR
Mais la manière ?
LA PRÉSIDENTE
Prononcer franchement la phrase coutumière.
Elle n'a que trois mots : « Je vous aime ». Et parfois,
On abrège en disant : « Je t'aime! »
LINDOR
Non, ma voix S'étranglerait...
LA PRÉSIDENTE, à part.
Candeur touchante! Il faut qu'on l'aide! Eh ! bien je vais l'aider ! La tâche n'est point laide.
{Haut.) Supposons que je sois celle que vous aimez!
LINDOR
Oh! oui! Supposons-le.
LA PRÉSIDENTE
Sur vos esprits charmés, Depuis longtemps, je règne en secret, je suppose !
{Ici la musique commence la Suite en Ré de Bach.)
LINDOR
Je sens cela! depuis des mois!
LA PRÉSIDENTE, SOuHant.
Comme sans pause Vous entrez vite dans le jeu!... Donc, vous m'aimez Regrettant...
LINDOR
De garder mes secrets enfermés Dans mon âme !
LA PRÉSIDENTE
D'accord : vous souffrez de vous taire,... Fort bien!... Profitez donc de Tinstant salutaire Oi^i vous me rencontrez seule dans ce salon. La déclaration est simple...
LINDOR
C'est selon!
{Après un temps. Ironique.)
Je devrais, cependant qu'en ma poitrine étroite. Mon cœur éclaterait, trouver la phrase adroite Que je terminerais, — c'est fort ingénieux — Par Féternel : « Je t'aime ! »
LA PRESIDENTE
Eh bien?
LINDOR
Il y a mieux Lorsque la passion tenace nous affole Qu un « Je t'aime » brutal ou qu'un aveu frivole 1... Si je la rencontrais pour la première fois Au milieu du concert des luths et des hautbois, Comme aujourd'hui dans ce salon je vous rencontre, Plutôt que de parler et vouloir faire montre D'un langage savant plein de subtilités, Humblement, je dirais à la dame : — Ecoutez : Le maître, en composant ce musical Poëme A, pour tous les amants, fait parler l'Amour même ; Il a divinisé, par son verbe puissant, Ce qu'aucun ne peut dire, et que chacun ressent... — Ecoutez: En cet air à la plainte touchante, C'est le cœur ingénu qui s'agite et qui chante... Un violon soupire... Et l'amoureux transi Sanglote de ne point savoir gémir ainsi ; Et l'âpre volupté qui le tenaille est celle Dont vibre éperdùment l'âme du violoncelle...
LE MAITRE A AIMEU 45
Les archets suppliants intercèdent pour moi ; Ils rythment mon désir, exaltent mon' émoi, Et comme je n'ai pas de phrases toutes prêtes, Charitables amis, ils sont mes interprètes... Nul, mieux qu'eux, n'aurait pu vous ofifrir en ce jour La tleur de mon premier, de mon unique amour !... (// s'incline et baise la main de la Présidente.)
LA PRÉSIDENTE, apvès un sïlence.
Relevez-vous... si l'on entrait... Mais c'est qu'il pleure ! Qu'il pleure pour de bon !
LTNDOR, en extase.
Pouvoir prolonger l'heure Où comme un fruit trop mûr mon cœur gonflé se fend ! Le beau rêve insensé I
LA PRÉSIOENTE
Que vous êtes enfant !
LINDOR
Non : J'étais un enfant avant de vous connaître : Un seul regard de vous a changé tout mon être Je suis homme à présent... Mais vos cils sont baissés; Muette est votre bouche... et vous me repoussez ! Ne comprenez-vous point ma fervente supplique ?
LA PRÉSIDENTE
Dieu! que vous êtes prompt 1 ... Souffrez que l'on s'explique.
Votre indirect aveu, mérite sans égal, Etait sincère et n'avait rien d'un madrigal; Et cela m'a touchée!