SCÈNE VII
Le Docteur Destina et le Docteur Blanfe
Le Dr Destina. — Encore un rapport de Rotmelier ; ceU m caractérise ; aussi ai-je prévenu la Camille... {Il pasu à son coUéguê Ut papiers en question) Tenez, vous qui collectionnez ces choMt...
Le D' Blange. — Aucun diagnostic ne vaut cet conCeMioiu écrites ; elles révèlent tout le psychisme de leurs auteurs.. (// éép^u lesJeuilUis sur un pupitre, à droits)
Le Dr Destina. — Evidemment... Aussi sont-ce desdoeamintt que je tiens à étudier... Classez-les avec soin, nous nous oocuptroos à cela un de ces jours. . . (// se dispose â sortir)
Le D' Blange. — C'est entendu. Mais permettez*moi de... Ceci est très urgent... J'ai à vous parler de Jean Vaingret. ce jeune homme triste qui nous est arrivé la semaine dernière... Il y va de sa vie...
Le D' Dbstika. — De sa vie, dites-vous I
Le Dr Blange. — Je le crains. Il s'est gardé de nous renMÎgiMr sur sa personnalité, ses antécédents et les causes de sa détresie morale. Mais par ses intimes, je sais qu'il y a U un cas digne de notre attention...
Le D** Destina. — Si c'est une observation scientifique à faire, et qu'elle soit intéressante... Vaingret ? Voyons d'abord sa fiche... (// ouvre U meuble proxime, et tire un des tiroirs)
Le Dr Blange. — Considérons les choses du seul pomt de vue de l'humanité : c'est une vie à sauver. . Ce jeune homme court au suicide I
Le D' Destina. — Hein ? Pas de ça id t
Le Dr Blange. — Il est sorti ce matin et n'est pas encore rentré. Deux de ses amis l'ont attendu, à la visite. Ils sont alarmés, non sans raison .. Ce garçon est désespéré ; l'idée de mourii est dans sa tête : des paroles inquiétantes lui sent échappées... Il en est peut-être au moment psychologique où, si nous n'intervenons pas...
Le Dr Destina (prenant une fiche ronge). — Monomanie ? D'après ceci, il avait à son arrivée, des idérs fixes, des anxiétés... (LismeU Us noUs) « Organisation nerveuse. Ennui de vivre. A des idées de mort
g et se demande ce qu'on dira de lui quand il ne sera plus ; se répond « qu'on le plaindra et pleure sur lui-même »...
Le Dr Blange. — Voyez-vous...
Le D^ Destina (continuant). — « ...Prétend se sentir une voca- (I tion qu'il s'abstient d'expliquer davantage. Recherche la solitude, « se plait dans la songerie et voit la réalité déformée, enlaidie. Céli- « bataire ; pas d'amour filial ». Voilà vos observations...
Le Dr Blange. — Elles résultent d'une première impression et d'éléments sommaires. Il convient de n'en retenir que l'essentiel...
Le Dr Destina {avec une pointe de malice). — Voulez-vous dire que vous vous êtes trompé ?...
Le Dr Blange. — Il n'y a pas d'homme infaillible, je pense... Ces notes provisoires ont été faites il y a dix jours. Aujourd'hui, Jean Vaingret m'apparaît comme un Werther ou un Chatterton, de qui les raisonnements sont inférieurs aux sentiments ; chez Vaingret c'est Vathumia ; défaut de ressort, reniement de soi-même, mélancolie ; et pourquoi ? Parce qu'il est trop sensible aux duretés de la vie, à l'indifférence de ses semblables Au reste, il répugne à parler de ces choses et repousse tout réconfort qu'il devrait à la compassion... A cause des tracasseries qu'on lui fait subir dans sa famille, il a pris la fuite ; il ne veut recevoir ici aucun des siens ; même son meilleur ami, il ne l'a vu qu'une fois. Cet ami, son confident, m'a parlé de lui les larmes aux yeux, et pourtant, sachant que cet ami viendrait le voir ce matin, Vaingret est sorti... Il est très sympathique ; ici, tout le monde l'aime ; en quelques jours il a conquis son entourage par sa douceur triste .. C'est un sculpteur de talent... S'ajouterait à cela une histoire d'amour... Tout justifie un semblant d'idées de persécution, de grandeur, et explique une prostration...
Le Dr Destina. — C'est ainsi que certains délires se forment ; le trouble mental ne modifiant guère la nature de l'individu, votre Vaingret, si le mal s'aggrave, trouvera des consolations dans les pratiques d'une sorte de superstition artistique... Il aura peut-être des visions... Etant donné son niveau intellectuel, il serait intéressant de le tenir en observation...
Le Dr Blange. — A mon sens, il n'est pas un sujet pathologique.
Le D»" Destina. — Mais, cette fiche... « Votre » fiche... ? Elle est bien rouge, pourtant ? Est-ce moi qui me trompe ?...
Le Dr Blange. — J'admets qu'au début, les apparences... Mais il faut en rabattre. Et y ajouter .. Pas de débilité native ; outre ses travaux artistiques, il a fait ses études de Droit ; une haute culture
peut amener l'exagération de la personnalité... Mais pas de théorie en ce moment, il y a péril dans la maison. Je suppose qu'il Ta
rentrer...
Lb Dr Destina. — Où voyez-vous ce danger si pressant ?
Le Dr Blange. — Ce matin, il a fixé au mur de sa chambre un papier où sont écrits ces mots d'un ancien : • Le premier bonheur est de ne pas naître et le second de mourir bientôt ■... Voilà à quoi il pense I Les souffrants de ce genre sont hantés par une sorte d'obli* gation de quitter un monde où ils n'arrivent point à s'adapter : si leur organisme ne se détruit de lui-même, c'est violemment qu'ils abolis* sent, avec leurs tourments, les rancœurs de l'ambition aéçue .. Tel est Vaingret : sain, mais affecté d'un spleen intense. Ce malheureux va où le désespoir le pousse...
Le Dr Destina. — Voilà bien des phrases, mon cher collègue ; mais c'est plus sentimental que scientifique.. Nous avons à observer, observons. Voyons le processus de l'obsession chez un être d'élite. Vous croyez qu'il va au suicide, irrésistiblement. Moi, je n'en suis pas certain... 11 faut voir...
Le Dr Blange. — En nous bornant au rôle d'observateurs, nous risquons de ne pas empêcher la destruction de cette vie t
Le Dr Destina. — Il faut le surveiller ; mais cette vie est-elle menacée ? Votre opinion actuelle est-elle plus sûre que votre fiche d'il y a dix jours ? Ce Vaingret est un malade. Souhai tons qu'il se guériste; aidons-y de tous nos moyens. L'humanitarisme quand même n'Mt pas mon fort. Je vois non l'individu, mais le • sujet t.. . En ai-je soigné, de ces simples neurasthéniques ! Pour plus d'un, cette maison fut l'antichambre de l'asile. . Continuons à obierver ce Vaingret avec calme... Ne vous affolez pas...
Le Dr Blange. — Mais n'ayons pas la manie des maniaa I
Le Dr Destina. — Monsieur Bhinge. vous m'obliges à vous rappeler que c'est moi qui suis à la tête de cet établissement. Il lui faut une direction ferme et sûre .. Ma longue expérience me donne le droit d y prétendre et, trop souvent, vous aimez à contredire...
Le Dr Blange — Vous me voyes bouleversé par dea £aitt graves I
Le Dr Destina. — A tort, à tort 1 II faut voir. . La sdeoca aoMi est un idéal, un amour digne de sacrifices...
Le Dr Blange. — Voulez-vous dira qu'elle demanda d«s
victimes !
Le Dr Destina. — Vous êtes trop impressionnable...
Le Dr Blange. — Savez-vous si ce pauvre garçon n'est pas allé se tuer !