‹ Le maître amour; comédie dramatique en 4 actesChapitre 7 sur 36 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Jean Vaingret et Lucie Dupré

Lucie. — Ma visite vous ennuie ? Oh, je serais bien triste...

Jean. — Non, non, mais, .

Lucie. — Qu'avez-vous, Monsieur Jean ? Vous n'êtes plus le même .. Moi qui vous apportais des fleurs ,.

Jean. -- Oui, j'ai tort, car tu arrives bien. J'ai à te parler. Assieds-toi, ma petite Lucie, et comprends bien ce que je vais te dire. Il existe entre toi et moi un malentendu. On voudrait nous marier ensemble, paraît-il ? C'est pour cela, n'est-ce pas, qu'on nous met constamment en présence. Telle est l'idée de nos parents. Si jamais nous devions unir nos vies, il faudrait d'abord entre nous, de l'amour, et, si nous devions nous aimer, il ne faudrait pas tant de manigances, d'artifices .. {Voyant qu'elle est prête à pleurer) Quoi ? Je te fais de la peine ? Dis, parle, qu'est-ce... ?

Lucie {se contenant). — Vous me dites, ainsi, tout d'un coup...

Jean. — Pardon.., Ce sont mes nerfs, je ne suis pas bien portant,.. Calme-toi, comprends donc ce que je veux : c'est t'épargner des contrariétés...

Lucie. — Je comptais sur de l'amitié...

Jean. — Mais non, mais non... L'amitié, certes,.. Seulement on veut y voir davantage, on change les mots, amitié devient amour, et camaraderie, fiançailles. Parla, on se fait des idées saugrenues, on se met dans des situations déplaisantes... Cela doit changer, Lucie, et mon devoir est de te dire franchement la vérité. . ,

Lucie. — Vous me faites du chagrin... Jamais vous ne m'avez parlé sur ce ton... Ah, vous auriez plus de ménagements pour... tenez, pour la fille qui sort d'ici, ce modèle que vous employez depuis plusieurs mois déjà,.,

Jean {avec un geste vers le fond). — Tu sais bien que c'est pour cette sculpture. . .

Lucie. — Je n'y reconnais pas les traits d'Anne-Marie...

Jean. — C'est une figure idéale... Tu n'y comprends rien !

Lucie. — Comme vous êtes méchant, aujourd'hui 1

Jean. — Je suis sombre. Lucie, parce que je me sens menacé. De quoi ? De je ne sais quels malheurs... Ce sont des ennuis, des tourments... Certains cœurs ont des souffrances plus aiguës que les autres ; notre sentimentalité est trop vulnérable, élas... Il n'y a pas de mots pour dire ces choses. . . Elles t'échappent. . .

Lucie — Encore t Vous me faites du mal...

Jean, — Mais non... Je ne veux pas te faire du mal... Ecoute. Tu es, pour moi, une excellente amie, et je t'aime bien : mais tu n'es pas ma fiancée... On le croit ? On a tort ; et toi aussi, oui, toi, et moi aussi, nous avons tort. . Ta présence assidue, tes attentions, mes badinages, tout cela a pris le semblant d'un flirt. J'ai eu tort de ne point y songer... Pourquoi ? Parce que je lutte contre mes parents. Tu le sais, je suis un insoumis, je me refuse à prendre l'alignement. . Tu sais aussi que je suis très impressionnable à rencontre de certaines contrariétés... D'une autre part, tu connais mes parents, incapables de comprendre mes aspirations et que c'est ma raison de vivre ; le comprends-tu, toi ? Jamais ils ne diront « puisque tels sont les vœux de notre Jean, facilitons-lui de les accomplir » .. Peut- être s'adouciraient-ils, si, par un art vide et mondain, j'obtenais de sottes publicités, de banals succès... Mais les rares communions que je rêve, ils ne connaissent pas cela. . Mon atelier — cette vieille écurie — est un lieu réprouvé : ils n'y entrent que pour m'infliger des ironies ou des blâmes... Rien ne les désarme. Ils me font grief de me cloîtrer ici ; périodiquement, ils me somment d'avoir à renoncer à mes travaux, et ils cherchent à louer ce local pour m'en chasser... Mes diplômes, pourquoi les ai-je pris ? Pour m'épargner un surcroît de malédictions.. Eh bien, c'est dans ce même esprit, vois-tu, que j'ai laissé se maintenir cette intimité entre toi et moi . Ici, dans mon refuge, tu représentes le dehors, le monde, les salons, tout ce qu'on me reproche de fuir ; ta fréquentation atténuait ce reproche .. Je n'ai vu que cela. Maintenant, j'aperçois autre chose.. Sans le savoir, je favorisais leurs calculs... C'est ma faute, Lucie... Mais écoute ; ce que mes parents manigancent est une chose impossible Or, leur projet est lié à nos relations. Donc, il faut les suspendre, les finir... Comprends-tu ?

Lucie. — Mais alors... moi... Jean ?...

Jean. — Je reste ton ami... Mais évitons les pièges... Tu as la tête pleine de ce qu'on t'a raconté, de ce qu'on t'a fait accroire .. Je ne t'aime pas comme ils le disent... Tu es une fillette sensible, mais je ne puis croire .. il ne faut pas... Je suis ton aîné de dix ans... C'est un malentendu... Voyons, que dfis-tu ?...

Lucie. — J'étais faite à ce rêve : vous, avocat .. (7/ hausst Us épaules) Vos parents disent que vous n'allez plus être artiste...

Jean. — A chacun sa vocation 1 Oui, je sais, la vie des artistes est de luttes et de périls ; on en voit encore crever de faim... Il n'y a plus que l'art qui ait ses martyrs .. Eux, ils ne comprendront jamais cela 1 Toi comprends-tu cette ferveur qui est la mienne ? L'Art, voilà l'Idéal auquel on doit se donner tout entier el pour lequel on meurt, s'il le faut 1

Lucie. — Quelles paroles, Jean l

Jean. — C'est un peu difFérent de ce qu'ils chantent, n'est-ce pas ? Il y a dix ans que je leur tiens tête ! Deux fois déjà, ils ont fait mettre sur la porte le panonceau de cuivre « Jean Vaingret, avocat », et ils l'ont dû faire enlever... Qu'ils disent ce qu'il leur plaît, qu'ils mentent, qu'ils trompent 1 Et qu'ils me chassent ! Ma destinée est à moi, à moi seul, et je resterai ce que je suis. Ou bien... Rien. Quelle existence aurais-tu, à mon côté ? Pauvre petite ! Dans quelques années, tu épouseras un brave jeune homme, tiens, ce petit Valrand, l'offtcier.. [Répondant à un geste de la jeune fille) Celui-là ou un autre... quand tu aimeras et que tu seras aimée. Car enfin, pour s'unir, il faut s'aimer et moi, Lucie, je ne t'aime pas...

{Elle éclate en larmes et s'enfuit, en laissant tomber ses fieur s, par le côtt gauche. Jean va et vient, agité).

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