Le maître d'école: Diane et Louise
Sur la route de Lyon à Grenoble, on trouve un village assez considérable appelé Bourgoing; il est situé dans cetto partie du Dauphiné où Ton sent déjà se mouvoir cet im* mense flot de terrain qui s'élève graduellement, et qui, d'ondulation en ondulation, arrivé jusqu'aux Alpes les plus hautes.
C'est un pays qui n'est plus la plaine et qui n'est pas encore la montagne ; déjà rude à l'œil et rebelle à la culture, il n'a pas encore ces sublimes beautés sauvages qui plus loin vous font oublier les bienfaits de la civilisation ; c'est le milieu entre cette natiu^e qui appartient tout entière à l'hommo et qu'il revêt à son gré des moissons les plus diverses, et cette nature qu'il n'a pu vfidncre et qui garde Tindépendance et l'éternité de ses sites incultes.
A une demi-lieue de Bourgoing, et toujours en allant du côté de Grenoble, on voyait, en 1814, à gauche de la route, une chétive maison posée de travers au milieu d'un misérable verger.
Quelque puérile que puisse être la prétention de certains observateurs à juger toutes choses sur les moindres apparences^ il faut cependant reconnaître que l'extériem' de cette maison, ce qu'on en pourrait appeler sa physionomie, avait un caractère assez pailiculier. pour être remarqué. Sa laçade montrait au rez-de-chaussée deux croisées Sv-parées par une porte. Au dessus de ce rez-de-chaussée régnait un
grenier mansarde^ éclairé par une seule croisée et auquel on arrivait par un escalier extérieur dressé comme une échelle sur le flanc du bâtiment.
Lorsque la porte du rez-de-chaussée restait entre-bâillée^ on voyait qu'elle donnait entrée siu* un corridor qui traversait la maison dans toute sa profondeur^ et qui^ par conséquent^ sépamit complètement les chambres éclairées chacune par une des croisées. Sans pénétrer dans ces chambres, on pouvait facilement deviner combien le caractère des personnes qui les habitaient devait être dissemblable.
L'une de ces croisées était ornée de pots de fleurs soigneusement tenus; point de fleurs mortes pendant à la tige, point d'herbes parasites montant au pied ; on voyait qu'ils étaient arrosés, taillés, épluchés avec l'exactitude la plus minutieuse. Les, vitres de cette croisée étaient nettes et brillantes, et laissaient voir des rideaux d'une blancheur irréprochable, tombant en plis d'une régularité parfaite.
L'autre croisée du rez-de-chaussée, au contraire de celleci, étalait im désordre et une malpropreté repoussante. Des bouteilles aux goulots ébréchés en garnissaient l'appui, et kfplupart des carreaux à moitié brisés et réparés avec du papier cachaient mal les lambeaux d'un vieux rideau de damas jaune tout taché d'huile.
Quant à la croisée de la mansarde, elle était nue de cette parure et de ce désordre; on n'y voyait ni fleurs ni rideaux sales ou propres ; on apercevait seulement, posée devant cette fenêtre, une table chargée de livres, avec quelques cahiers de papier, et au fond du grenier un grabat et une chaise.
Tous ces petits indices extérieurs ne disent pas sans doute ce qu'étaient les habitants de cette maison, mais lorsqu'on savait qu'elle était occupée par une vieille femme, sa fille et son fils, on s'étonnait que l'ordre et la propreté qui régnaient dans la chambre de la fille n'eussent pas pénétré dans celle de la mère, et que l'espèce de confortable que
possédait la sœur fût refusée à la pauvre mansarde du
frère.
11 est donc nécessaire de dire quelles étaient ces trois personnes.
En 4793, et tout près de Grenoble, des paysans ramassèrent dans un fossé une pauvre femme évanouie portant dans ses bras une petite tille d'un an tout au plus. Cette femme pouvait avoir vingt-cinq ans et était d'ime beauté remarquable ; ses habits misérables eussent pu faire croire qu'elle appartenait à la classe la plus pauvre du peuple, si la blancheur de ses mains et la délicatesse de ses. pieds n'eussent ffiontré qu'elle n'était point faite aux rudes travaux qu'impose la misère.
Du reste, on ne put savoir quelle était cette femme ni d'où elle venait , car lorsque ces paysans l'eurent rappelée à la vie, ils s'aperçurent qu'elle était complètement folle. On fut obligé de lui arracher son enfant qu'elle voulait luer : bientôt la petite fîUe fut placée dans un hospice où elle reçut le nom de Rosalie, et cette femme fut enfermée dans la maison des fous et inscrite sous un numéro qui devint son nom : on l'appelait le numéro 101.
Cependant, au bout de quelque temps, on s'aperçut que cette femme était grosse, et en effet, au bout de neuf mois elle accoucha d'un garçon, qui fut placé comme sa sœur dans l^Tmaison des orphelins, sous le nom de Brutus (on était en 1794). On réintégra cette femme dans l'hospice des aliénés, et il jie fut plus question de ces trois individus pendant une dizaine d'années.
Cependant, au commencement de l'Empire, lorsqu'on organisa les lycées en régiments, l'hospice des orphelins proposa au proviseur de lui céder le petit Brutus pour en faire le tambour de sa troupe d'écoliers. L'arrangement fut accepté, et[Bmtus fut admis en cette qualité au lycée de Grenoble.
L*existence du pauvre Brutus fut dès cette époque une longue et rude épreuve. Il semblait que ce ne fût pas un enfant comme les autres, un cire humain qui devait vivre selon laloi commune; c'était, pour ainsi dire, une chose, un meuble appartenant au lycée. Chacun s'en servait, maîtres et écoliers, selon ses besoins ou son caprice, battu et raillé par les enfants, puni et menacé par les supérieurs.
Dès l'abord il avait essayé de résister à cette tyrannie brutale des uns et des aytres ; et dans les combats à coups de poing qu'il avait soutenus contre les grands, et les représentations justes qu'il avait portées jusqu'au proviseur, on avait pu reconnaître dans cet enfant une nature courageuse et une raison qui n'admettait pas sans discussion un traitement non mérité.
Mais peu à peu tout cela avait cédé devant l'implacable méchanceté des écoliers et le froid abandon de ceux qui ne se faisaient ses .jiiges que pour le condamner.
Brutus en était donc arrivé, à l'âge de quinze ans, à se considérer lui-même comme on le considérait, et le pauvre souffre- douleur regardait comme des jours heureux ceux qu'il passait sans être battu ou sans être mis au pain sec et à l'eau. Il ne se défendait plus, il ne raisonnait plus.
La seule chose qu'il eût gagnée au lycée, c'était une sorte d'instruction bâtarde, mêlée de français et de latin, une assez bonne écriture et un véritable talent sur Je fifre et le tambour.
Parmi les grossièretés dont Brutus était poursuivi, celle qu'on lui épargnait le moins était de lui reprocher l'élal de sa mère, toujours enfermée dans la maison des fous. L'enfant, à qui toute affection manciuail au monde, en avait cherché une près de cette femme et ne l'avait pas trouvée là plus qu'ailleurs.
Ce n'est pas que cette mère fût assez privée de tout souvenir pour méconnaître son fils, elle se rappelait les circonstances de son évanouissement sur la route ^ celles de
Le MâItrë b^cOLÊ t)
Son accoucheiiM^nt; elle ne niait pas que Brutus fût son fiU, mais elle le di^testait^ et lorsqu'il venait lui parler, elle le traitait avec un mépris cruel ou s'obstinait à ne lui pokit répondre.
Cette haine pour son enfant ne pouvait non plus être considérée comme un résultat de sa folie, car elle avait pour sa fille Rosalie radection la plus passionnée, et toutes les fois que celle-ci venait voir sa mère, c'étaient des transports de joie si bien sentis , de sages conseils si bien donnés, des questions si tendres sur son état, qu'on eût vraiment douté que cette femme pût tomber bientôt après dans les divagations les plus étranges et faire les actes de la plus absurde folie. Du reste, elle n'avait gardé aucun souvenir de ce qui avait précédé son évanouissement sur la route de Grenoble, et quand on la questionnait à ce sujet, elle prenait un air étonné, comme si elle n'eût pas vécu avant cette époque.
Quant à Rosalie, elle avait appris ce qu'on enseignait alors dans les hospices. Elle savait lire et écrire, et était la meilleure ouvrière de Grenoble. C'est ce qui l'avait fait demeurer à l'hospice, où elle avait été attachée à la lingerie, tandis que son frère, qui avait atteint dix-huit ans, avait passé de l'état de tambour à celui de chien de cour ou de pion, comme disent les écoliers.
Un hasard heureux l'avait sauvé de la conscrrption, et la Hfislauration le trouva surveillant la classe des élèves de {^eptièofie, toujours malheureux, toujours bafoué, toujours triste et morose.
Ce fut à cette époc[uc qu'il se fît un notable changement dans l'existence de Brutus.
L'aumônier du lycée, vieillard de soixante-dix ans, préféra avoir des ouailles plus attentives qu'une troupe turbulente d'enfants; il demanda et obtint la cure de Bour^oing. Monsieur Dulong, c'était son nom, avait pris depuis long-
temps Brulus en pitié, et il montra cette bienveillance pour lui, en arrachant le pauvre diable à la vie de supplices qu*il menait.
Le vieux curé avait résolu de doter sa commune d'une école primaire; et comme son grand âge ne lui permettait pas de remplir les fonctions d'instituteur avec la régularité' nécessaire, il avait appelé Brutus près de lui comme suppléant. C'était une bien pauvre existence que celle qu'il lui offrait, mais toujours valait-elle mieux que sa position précaire au collège.
Le recteur de l'académie avait alloué à Brutus cent cinquante francs et un diplôme de capacité; la commune avait fourni sa quote-part au salaire de l'instituteur en le logeant gratis dans la maison dont nous avons parlé plus haut, à la charge par lui de la tenir en bon état, ce qui représentait par an un loyer de soixante francs et quatrevingts francs de réparation. Enfin, le revenu de Brutus se complétait avec la rétribution payée par les garçons et les petites filles, et qui était de vingt sous par mois, dont dix sous étaient affectés aux frais de l'école attenante au presbytère, et dix sous aux appointements de Brutus. En somme, tout cela pouvait constituer une place de trois cent cinquante francs.
Cef fut avec ces faibles ressources que ce jeune homme se décida à retirer sa mère de l'hospice où elle vivait depuis vingt ans, et à appeler sa sœur près de lui.
Il lui semblait que l'accomplissement de ce devoir sacré obtiendrait sa récompense dans le bonheur qu'il trouveraitau sein de sa famille; mais il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour se désabuser.
Sa mère lui témoignait une aversion qui ne faisait que croître tous les jours, quoique les transports de sa folie se fussent changés en une sorte d'idiotisme morne.
Quant à Rosalie, c'était une belle jeune tille d'une nature hautaine et décidée, qui avait pris de prime-abord le com-
mandement de la maison, et qui disposait sans contiôle, non-seulement de tout ce qu*elle gagnait, mais encore de tout ce que gagnait Brutus, qui n'en détournait pas un sou à son usage.
Ainsi Rosalie avait fait meubler et arranger sa chambre de la manière la plus coquette qu*eUe pût imaginer dans sa pauvre position; puis elle avait logé sa mère, en lui procurant quelques vieux meubles en étoffes jadis brillantes, ce qui ravissait la vieille folle.
Quant à Brutus, on l'avait relégué au grenier, avec une couchette, une table et une chaise. Peut-être, si on lui eût fait bonne mine, ne lui en eût-il pas fallu davantage; mais à l'heure des repas on Texcluait de la table sous prétexte que sa présence empêchait sa mère de manger. On lui mettait sa part, viande, soupe, légumes pêle-mêle dans une assiette avec un chiffon de pain, et le pauvre garçon allait dévorer sa pitance dans le verger quand il faisait beau, ou le plus souvent dans son grenier ou dans le corridor.
Nous n'avons pas besoin de dire que les bons morceaux n'étaient pas pour lui, et ces morceaux n'étaient pas toujours assez largement coupés pour l'appétit d'un jeune liomme de vingt ans, d'une taille de cinq pieds six pouces et d'une carrure herculéenne. Ils étaient d'autant moins suffisants que Brutus avait un commensal particulier auquel lui seul accordait quelque pitié.
Ce commensal était un chien.
Ce chien, Brutus l'avait trouvé errant sur la route, maigie, pelé, hagard ; des enfants le poursuivaient à coups de pierres. Brutus l'avait sauvé de leur fureur et avait emmené le chien .dans sa maison, et depuis deux mois il était son seul ami et le seul compagnon de ses longues promenades solitaires.
On s'étonne quelquefois de l'afTection des hommes pour les chiens; mais elle nous semble bien naturelle. Quand
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nous avons du chagrin ou de la joie dans le cœur^ noire meilleur ami discute notre chagrin ou raisonne notre joie. La consolation la plus commune qu'on donne aux info^ tunés, c*est d'essayer de leur prouver qu'ils ont tort de soulTrir et qu'ils manquent de courage ou de résignation; la félicitation la plus sincère a toujours une restriction où l'on vous avertit de ne pas croire trop facilement à ce qui vous rend heureux. Le chien, au contraire, est un étho lidèle qui vous répond juste selon l'état de votre cœur. Si vous êtes triste, il est triste; si vous êtes joyeui,il est joyeux ; il n'accuse ni ne conseille, il sent comme vous sentez, et vous aime comme vous êtes et non comme vous devriez être.
Or le chien de Brutus était cela pour son maître, celui qui le suivait partout et qui venait toujours à sa voix, empressé et soumis.
Gomme on doit aisément l'imaginer, celui qui était le favori de Brutus devait être détesté de la mère et de la sœur du jeune homme, et le pauvre animal l'avait si bien compris, qu'il ne rentrait jamais à la maison avec son maitre ; il attendait à une certaine distance, puis il tournait autour du verger fermé d'une haie ; puis, quand il croyait pouvoir passer sans être vu, il courait en toute hâte vers la maison, gravissait en deux bonds l'escalier de la mansarde, et allait se coucher sous le lit.
Du reste, le nom du chien avait qu(>lque chose de particulier comme celui du maître. L'animal était borgne, et Brutus avait employé le peu qu'il savait de sou histoire romaine à donner à son chien le nom d'un des plus fameux héros de Tantiquité, à qui une infirmité pareille avait valu le surnom de Codés. Donc le caniche de Biiitus«s*appelait Goclès, comme l'Horatius qui défendit seul le pont du Tibre contre les soldats de Porsenna.
Quant aux deux femmes, dont l'une n'avait point de nom et dont Tautrc ne s'appelait que Rosalie, on s*accoutuma
peu à peu à leur donner le nom de celui qui semblait le chef de la famille, et la vieille folle était connue dans le pays sous le nom de la mère Brutus. et sa fille sous celui de mademoiselle Rosalie Brutus.
Maintenant que nous avons suffisamment dit quels étaient les personnages qui demeuraient dans la maison qu*on voyait'à gauche de la route, il faut nous occuper de Tau- Ire côté.
Précisément en face de la chaumière de Brutits se terminait le nmr d'un parc qui s'étendait à plus d*un quart de lieue le long de la route, et .qui remontait de même dans les terres jusqu'au somuiet d*une petite colline sut laquelle était situé un château de la plus belle apparence.
Ce château appartenait au comte de Lugano, sénateur de rEmpire, ex-conventionnel, et jouissant, disait-on, d'xme fortune très-considérable, surtout en la qualité de tuteur de mademoiselle Van Owen, sa nièce, fille de sa sœur, morte depuis dix ans, et de monsieur Van Owen, fournisseur du bon temps, qui avait laissé à sa fille Paméla un héritage colossal.
Monsieur le comte de Lugano, qui devait ce titre à la munificence impériale et qui Tavait accepté avec d'autant plus de reconnaissance qu'il lui servait à faire oublier un nom odieusement célèbre dans la Révolution, n'avait presque jamais habité son château de la Sapinière durant tout l'Empire; mais, en 1814, il avait cru prudent de sVloigner de Paris, où sa qualité de régicide l'avait fait exclure de la nouvelle Chambre des pairs, malgré ses talents administratifs. Depuis le mois de mai, il s'était établi à la Sapinière, avec sa nièce Paméla et sou fils Hector de Lugano, ex-auditeur au conseil d'État, jeune homme de fort bonne mine, et qui avait acquis à la cour impériale cette fatuité que donnent les succès facile?, succè? qui ne lui avaient
iO LE MAITRE d'ÉCOLE
pas manqué, grâce à la pénurie de beaux hommes et d'hommes aimables causée par les guerres de Napoléon^ qui les emmenait presque tous à ses armées.
Il ne semblait pas que les moindres relations pussent s'établir entre cette famille si opulente et celle de Bnitus ; mais le hasard en décida autrement.
La propriété de la Sapinière était régie, en Fàbsence du comte de Lugano, par un intendant dont la maison était située dans le parc et assez près de la route.
Ce régisseur avait deux fils, bambins de huit à dix ans, fort laids, très-méchants, louches et bossus. Leur père ne voulait pas les envoyer à Técole du village où on les poursuivait des plus cruelles railleries, lorsqu'ils n'étaient pas exposés à quelques mauvais traitements de la part des petits paysans, qui vengeaient quelquefois sur les enfants les rancunes de leurs pères contre la rigidité de monsieur Langefay, l'intendant. Celui-ci avait donc prié Brutus de venir donner des leç(ftis particulières de lecture et d'écriture à ces deux charmants marmots, et le maître d'école avait trouvé que c'était pour lui une bonne fortune incommensurable, [car monsieur Langefay ne lui avait pas offert moins de six francs par mois pour ses bons soins; et encore arrivait-il à Brutus d'attraper, par-ci par-là, ime place à la table de l'intendant, lorsque celui-ci était en humeur de faire une partie de dames ou de dominos.
Mais peut-être tout cela n'eût-il point suffi pour rapprocher le richard du misérable sans une circonstance bien méritoire.
Eu partant de la maison de Brutus, il fallait, pour arriver au château, longer tout le mur du parc en entier pour aller retrouver la grande avenue, puis traverser le parc en entier pom* revenir à la maison de l'intendant. Celui-ci avait abrégé ce long trajet en donnant au précepteur de ses fils, conune il l'appelait, la def d'une petite porte qui ouvrait du parc sur la route, en face de la demeure de Bru-
lus, qui ne pouvait donner ses leçons quele soii*, quand il en avait fini avec ses écoliers publics.
Or, un soir de juin 1814, le comte de Lugano se promenait seul dans la partie la plus reculée de son parc, il passait devant cette porte qui ouvrait sur la route, lorsqu'il entendit introduire une clef dans la serrure; il vit ouvrir la porte, et iounédiatement il se trouva en face de Brutus.
Quoique le comte de Lugano fût déjà un homme assez âgé et usé par les plaisirs du monde, et surtout par les travaux, il n'éprouva aucune crainte en se voyant, lui faible et chétif, en face d'un homme dont l'apparence eût paru redoutable à des hommes ijeunes et vigoureux. Mais il n'en fut pas de même de Brutus : à l'aspect de cet éminent personnage, il se sentit pris d'une frayeur et d'un embarras si comiques, qu'ils appelèrent un sourire sur le visage sec et sur les lèvres minces et arides du vieux sénateur.
— Qui êtes-vous, lui dit le comte d'un ton sévère.
— Je suis Brutus.
Le comte fronça le sourcil.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Brutus?...
— C'est moi, monseigneur.
Monsieur de Lugano se reprit à rire et lui dit d'un ton plus bienveillant :
— Mais que faites-vous, et pourquoi entrez-vous dans mon parc par cette porte ?
Ici Brutus commença un récit fort embrouillé pour expliquer ce que nous avons dit plus haut. Il parlait toujours; mais le comte ne )' écoutait déjà plus, il semblait réfléchir et arranger un projet dans sa tête.
Tout à coup il interrompit Brutus et lui dit :
— Donc vous avez une bonne écriture ?
— Oui, monseigneur.
— Vous savez l'orthographe?
42 LE MAtTRE 0*ÊC0Li:
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, venez me voir demain à sept heures du matin, je vous proposerai peut-être quelque chose qui tous conviendra.
Le comte s*éloigna, Brutus resta immobile, et se bâta d^aller chez Tintendant pour lui faire pari de sa bonne fortune.
Le lendemain de ce jour, dans un salon du chââeau de la Sapinière, mademoiselle Van Owen et monsieur Hector de Lugano, assis chacun de son côté, se livraient à une rêverie inspirée par un sentiment commun ; ils semblaient tous deux s*ennuyer à périr.
Paméla prenait et quittait en bâillant un. travail de broderie, tandis que son cousin parcourait quelques journaux qu*il rejetait avec impatience sur la table. Du reste, il ne s'occupait pas plus de Paméla qu'elle ne s'occupait de lui; bien que jeunes et beaux tous deux, ils n'avaient rien à se dire.
En effet, ils étaient tellement sûrs de s'appartenir l'un à l'autre, qu'ils ne prenaient pas le soin de se plaire et de se mériter ; leur union, arrêtée depuis dix ans, devait s'accomplir dans deux mois, dès que la future aurait seize ans accomplis, et si elle soupirait quelquefois tout bas en trouvant ce délai bien long, c'était en pensant à son mariage et non pas à son mari. Quant elle avait quitte le pensionnat pour suivre le comte à là Sapinière, elle avait d'abord accepté ce changement avec joie, espérant tous les plaisirs qui dans le monde font cortège à la jeunesse et à la beauté ; mais ceux qu'on trouvait à la Sapinière étaient si tristes, qu'à peine avait- elle cessé d'être un enfant, qu'elle désirait devenir femme, et cela pour un seul motif;
LE MAITRE D*ÉCOL« i3
pour ne pas s*ennuyer comme elle s*cnnuyait entre son oncle et son cousin.
Cette disposition d'une fille de seize ans n*a rien de bien extraordinaire, tandis que Tindifférente fatuité de monsieur Hector de Lugano était véritablement très-remarquable ; non pas en ce sens qu'elle eût un caractère particulier et original, car il n'avait qu'une fatuité commune, mais elle était si énorme qu'elle le faisait distinguer.
Il en était de sa fatuité comme de ces hommes d'un visa[;c vulgaire et d'une tournure sans grâce, mais que les âmes rêveuses appellent de beaux hommes parce qu'ils ont cinq pieds onze pouces ou six pieds. Ainsi, ce monsieur était si sûr de plaire et de triompher, qu'il s'était trouvé de pauvres femmes qui s'étaient rendues tout de suite sur parole, comme s'il eût été inutile de se débattre contre cet invincible Lovelace.
Nous sommes bien fâché de le dire à ces dames; mais, près d'elles, il y a mille à parier pour un fat en rivalité avec un galant homme. Ce n'est pas que les hommes soient plus exempts qu'elles de cette niaise crédulité, et entre le talent modeste et la sottise arrogante, la chance a touJQurs été et sera toujours pour la sottise qui se loue, de quelque sexe qu elle soit et à quelque sexe qu'elle s'adresse.
Cependant la prodigieuse fatuité d'Hector n'avait fait aucune impression sur Paméla ; d'abord, il ne s'était pas donné la peine de lui apprendre ce qu'il valait; et ensuite, l'eût- il accablée du récit de ses bonnes furlunes, qu'elle n'y eût rien vu d'étonnant et qu'elle se fût imaginée qu'il en était ainsi de tous les hommes. Moubieur Hector de Lugano, qui allait s'emparer maritalement de cette belle enfant de seize ans et de ses quatre millions de dot, était habitue, depuis dix ans, à considérer cela comme une créance bien hypothéquée dont l'échéance approchait.
Ils étaient doue tous deux s'ennuyant dans le salon de la
Sapinière depuis une demi-heure, lorsque Hector se leva et sonna ; un domestique painit.
— N'a-t-on pas averti mon père que le déjeuner l'attendait?
— On a sonné le déjeuner comme à l'ordinaire.
— Il fallait sonner de nouveau; peut-être est-il au fond du pafc et n'a-t-il pas entendu.
— Monsieur le comte a dû entendre, car il est dans son cabinet.
— Alors, il fallait entrer chez lui.
— Monsieur le comte est enfermé, et il a défendu qu'on allât l'interrompre.
— Je vous en avais averti, Hector, dit Paméla; ce matin, j'ai vu entrer chez lui une espèce de paysan, et depuis ce temps ils sont ensemble.
— Quoi ! repartit Hector, ce grand ours en bas bleus, en souliers à rosettes de cuir et en redingote marron, ce malotiii que j'ai rencontré ce matin dans le parc, c'est lui qui est encore avec mon père ?
— Oui, monsieur, répondit le domestique, monsieur Brutus est avec monsieur le comte depuis sept heures du matin..
— Monsieur Brutus? fit Hector en donnant à son exclamation interrogative un ton de mépris si superbe, qu'il s'imagina que tant de dédain valait de l'esprit.
— Oui, monsieur, le maître d'école du village.
— Le maître d'école du village ? répéta Hector.
Il faut avouer notre impuissance à faire nos lecteurs juges du mérite de monsieur Hector de Lugano ; ce mérite consistait dans une impertinence de prononciation, une supériorité de grimace que la lettre écrite ne peut rendre; mais il semble cependant que ce devait être fort drôle, car Paméla se mit à rire tout haut, et le domestique l'imita tout bas. Il en est des sots comme dés grandes co-
quettes : tous les hommages leur sont bons. Une de nos hautes célébrités d'amour disait qu'elle était aussi fière d'être admirée par un Auvergnat que par un homme élégant. Le rire de son valet de chambre ravit Hector ; il se sentit en verve et continua.
— Est-ce que mon père veut apprendre à lire ?
Le domestique continua à rire; mais Paméla haussa les épaules; monsieur Hector fut piqué, et l'invita à passer dans la^ salle à manger sans attendre son père.
A l'instant même parut monsieur de Lugano, précédant Brutus et lui disant :
—Restez, monsieur, vous déjeunerez avec nous; je vais faire avertir chez vous que vous ne rentrerez pas de la journée.
— Louis, ajouta le comte en s'âdressant au domestique, allez chez monsieur.
Le domestique sortait quand Brutus l'arrêta en lui disant:
— Ne vous dérangez pas, monsieur, c'est inutile, on ne m'attend jamais.
— Ck)mme il vous plaira, dit le comte de Lugano ; allons nous mettre à table.
Et sans faire attention à Brutus, il alla embrasser Paméla, en s'excusant de l'avoir fait attendre, et lui offrit la main.
Pendant ce temps, Brutus restait immobile à sa place, et Hector le lorgnait comme une victime dont il se réservait la jouissance.
Le comte et Paméla quittèrent le salon, et Hector pria Binitus de vouloir bien passer, avec cette affectation de politesse qui devient une insolence quand on peut la comprendre; mais Brutus n'y vit qu'une si affable prévenance, qu'il se sentit plus à l'aise en face du jeune homme si empressé, et qu'il poussa la hardiesse jusqu'à lui dire :
i6 LE MAITRE D ÉCOLE
— C'ebt que, voyez-vous, monsieui', j*aimerais autant ne pas déjeuner au château.
En parlant ainsi, le pauvre jeune homme avait presque les larmes aux yeux, et son air désolé eût attendri tout autre qu'un monsieur de la nature d*Hector, qui reprit d'un air de confusion affectée :
— Quoi ! monsieur Brutus nous refuse' Thonneur de sa compagnie?
— Oh î ce n'est pas pour ça, repartit naïvement le paître d'école, mais c'est pour quelque chose que je puis bien vous dire, car vous avez l'air d'un bon enfant.
Le bon enfant fit bondir le superbe Hector; mais il voulait savoir le secret de Brutus, et il lui demanda quel obstacle l'arrêtait ; celui-ci répondit :
— C'est mon chien ; si je ne rentre pas, la pauvre bête n'aura pas à manger de la journéei ma mère et ma sœur le détestent.
Hector trouva cela si admirablement plaisant, qu'il se mit à éclater de rire en disant à Brutus :
— Allez donc déjeuner avec votre chien, mon cher monsieur, je comprends que vous préfériez sa compagnie à la nôtre.
Et il laissa Brutus, qui se mit à traverser le parc à toutes jambes, pour revoir son cher Coclès; en même temps Hector entrait dans la salle à manger en poussant des éclats de rire si immodérés, que son père lui demanda ce qu'il avait.
— C'est ce monsieur, répondit-il, qui voulait me prier d'inviter son chien à déjeuner.
Monsieur de Lugano s'occupait fort peu de la sottise de son fils, mais il le Connaissait parfaitement, et lui dit assez sèchement :
— Que signifie cette grossière plaisanterie, Hector, et qu'avez- vous dit à ce jeune homme ?
Monsieur Hector^ à qui son père permettait tout excepté
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de lui manquer de respect, voulut bien raconter la chose comme elle s* était passée.
— Et vous avez trouvé cela sans doute fort ridicule ? lui dit le comte*.
^Mais il me semble qu'il ne fallait pas grand effort pour
cela.
— Eh bien, dit le comte, si vous aviez fait ce grand effort, vous auriez trouvé que le plus ridicule des deux^ c'était vous.
— Ridicule pour m'être moqué de monsieur Bmtus ! fit Hector avec humeur.
— Vous avez raison; ridicule n*est pas le mot, mais brutal.
— Mon père, dit amèrement Hector à qui la leçon paraissait trop vive, je vous demande pardon de n'avoir .pas apprécié la politesse de ce rustre comme elle le méritait.
— C'est vrai, monsieur, dit le comte; ce jeune homme n*apas suivi les lois de la politesse en refusant mon in- Tîtation, et vous n'eussiez certes pas manqué à ce point de savoir-vivre; mais si son excuse est d'un rustre, comme il vous plaît de l'appeler, elle est d'un bon cœur.
Hector laissa échapper une exclamation d'impatience.
— Elle est d'un honnête homme, ajouta monsieur de Lugano avec une sévérité tout à fait étrange.
Paméla regarda son cousin eu dessous^ comme ravie de la leçon qu'il venait de recevoir, et celui-ci garda un silence furieux, bien décidé à punir Brutus de la mortification qu'il avait siô)ie à son sujet, mais sans oser répliquer à son père qui semblait d'une humeur à ne pas le ménager, et que la présence de ses gens n'arrêtait point, quoi qu'il eût à dire.
Le déjeuner s'acheva sans qu'un mot fût ajouté de part ni d'autre ; seulement le comte, en se levant, dit à un domestique :
— Quand monsieur Brutus sera de retour, vous le conduirez chez moi.
Dès qu*il fut parti, Hector chercha quelqu*un à quereller; et comme Pamëla était demeurée seule avec lui^ il lui dit d'un ton aigi*e :
— H parait que monsieur Brutus a séduit tout le monde ici, et probablement vous êtes aussi de son parti ?
— Moi, répondit Paméla en se levant pour gagner le salon, je n*ai pas dit un mot.
— Sans doute, mais vous aviez Tair charmée du sermon que me faisait mon père.
Paméla était en général d'une nature fort douce, et elle répondit sans s'émouvoir :
— Je vous jure que je n'y ai pas fait attention.
— Et je vous en remercie, reprit le fat avec dédain, vous n'avez pas à vous occuper de ce qui me blesse ; vous pen- , siez sans doute à monsieur Brutus.
L'outrecuidance dépassait les bornes, et Paméla se retourna vivement en disant :
— Je pensais... oui, je pensais que; ce que mon oncle vous disait était fort juste.
— Fort juste ! s'écria monsieur Hector furieux.
Et de cette réplique commença une. querelle Irès-animéc et très-longue dans laquelle Paméla, comme le doit toute femme, défendit l'homme qu'attaquait celui qu'elle regardait déjà comme son mari.
Or que faisait Brutus pendant ce temps ? Il avait à soutenir de son côté une lutte contre sa sœur Rosalie. En effets le maître d'école avait oublié sa classe, et le curé avait envoyé successivement chez lui une demi-douzaine de ses écoliers les plus turbulents pour savoir ce qu'il était devenu.
Brutus n'avait rien dit à sa sœm* de l'espérance magnifique qui se présentait à lui ; il voulait savoir le résultat
• LE MAITRE d'ÉCOLE ift
de sa conférence avec le comte, pour arriver tout triomphant avec celte grande nouvelle. Ainsi fit-il; car monsieur de Lugano lui avait offert une somme de douze cents francs par an. Certes, c'était un grand argument en sa faveur, et qui eût apaisé bien des clameurs s'il avait pu le produire ; mais le malheureux n'en eut pas le temps ; il fut accueilli par une tempête d'injures et de reproches accumulés depuis plusieurs heures dans le sein de Rosalie, a C'était un paresseux, il perdait son état, il voulait rester à la chai-ge de sa sœur et de sa mère infirme. . . )k
Le pauvre diable les nourrissait toutes deux ; et lorsqu'il voulut dire, poui* s'excuser, qu'il avait été retenu par le comte de Lugano et qu'il était venu pour déjeuner, on lui ferma la porte au nez en lui disant :
— Eh bien, va manger d'où tu viens !
Bmtus se retourna vers Coclès qu'il avait trouvé à la petite porte du parc, et qui avait vu à son maître ^n air si triomphant, qu'il s'était hasardé à le suivre ; le regard que le maître jeta sur le chien avait une expression si cruelle de désespoir sur lui-même et de pitié pour le pauvre animal qu'il avait associé à sa misère, que Coclès se mit à pousser un long hurlement plaintif.
Aussitôt la fenêtre de la vieille folle s'ouvrit, elle saisit au hasard une des bouteilles posées sur l'appui de la croisée, et la lança avec force. Brutus voulut garantir son chien, et la bouteille ébréchée le blessa assez profondément à la main droite. La douleur qu'il éprouva dut être vive ; mais il sembla ne pas l'avoir ressentie, il regarda tristement sa main ensanglantée, et dit :
— Bien ! voilà douze cents francs de perdus.
Rosalie^ qui était demère sa mère, mit la tête à la fenêtre en entendant cette parole, et lui cria aigrement :
— Qu'est-ce que tu veux dire avec tes douze cents francs? Ça ne te coûtera pas si cher : une toile d'araignée et un chiffon feront les frais du pansement.
— C*est possible, dit Brutus ; mais comme d*ici à huit jours je ne poiuTai pas écrire, le comte de Lugano cherchera un autre secrétaire, et les douze cents francs qu'il m'avait promis seront pour un autre.
A peine Brutus avait-il fini sa phrase, que la porte de la maison s'était rouverte et que Rosalie lui demandait d'un ton plein d'intérêt ce qu'était cette place de secrétaire/ces douze cents francs; et lorsque enfin Brutus eut pu s'expliquer, ce furent les soins les plus attentifs et les plus empressés pour sa blessure.
On le pansa, on lui donna à déjeuner, on brossa son chaptau, on lui fit même un conte à débiter pour expliquer sa blessure à monsieur le comte. La transition était si brusque, qu'il semble que Brutus n'eût pas dû s'y laisser prendre ; mais, pour certains hommes, il en est de ce qui flatte leur cœur, comme pom* d'autres de ce qui flatte leur vanité : ils sont aveugles et crédules. Brutus se livra donc à toute la joie que lui inspirait cette tendresse toute nouvelle, et il retourna chez le comte de Lugano.
En traversant le parc, il rencontra Hector qu'il salua humblement, et qui se contenta de lui tourner le dos. Paméla, qui était à la croisée du salon, vit cette impolitesse^ et, sans autre sentiment que celui de faire juste le contraire de son cousin, elle sortit de manière à être rencon trée par Brutus, et elle lui rendit son salut avec une grâce, un sourire^ un regard qu'un autre que Brutus eût pu traduire en ces mots : a Si vous avez un ennemi dans cette maison, vous y avez aussi une amie. »
Le maître d'école ne se connaissait point assez en pantomime féminine pour comprendre si juste ce que voulait dire celle de mademoiselle Van Owen. 11 ne vit qu'une seule chose qui, jusque-là, lui était restée inconnue : c'est qu'il y avait dans le monde des êtres appelés femmes qui souriaient et regardaient gracieusement; il se dit qu'une femme qui souriait et regardait ainsi était si channante, que
LE BtAiTRE D^ËCOLE 24
sa sœur Rosalie avait grand tort de ne pas faire de même. Puis il entra chez monsieur de Lugano, qui s'arrangea à ce qu'il parait de l'explication que lui donna Brutus^ car ils restèrent enfermés ainsi jusqu'au soir.
Pendant un mois ce fut ainsi tous les jours.
Brutus venait tous les matins et restait toute la journée au château; le soir seulement^ vers six heures, il le quittait pour aller donner leur leçon aux enfants de l'intendant, leçon que celui-ci ne payait plus. Cet homme était dans les grands principes de l'intendance, il avait compris tout de suite que du moment que son maître payait quelqu'un, ce quelqu'un devait servir l'intendant pour rien.
Un seul petit événement patent troubla le repos monotone de ce mois ; et nous en demandons pardon à nos lecteurs, mais ce fut encore à l'occasion de ce misérable Coclès.
Deux jours après l'introduction de Brutus au château, la bête, qui crut comprendre que son maître y était bien reçu, pensa pouvoir l'y accompagner. Coclès se glissa donc dans le parc à la suite du secrétaire , et rôda longtemps autour des communs.
Tant qu'il se tint à distance respectueuse, personne ne se douta de la présence de l'imprudent animal; mais ayant eu le malheur de s'approoher du chenil où l'on tenait deux ou trois chiens que monsieur Hector s'était donnés sous prétexte de chasse, et quoiqu'il fût incapable de tuer un moineau posé sur un miu*, ces deux ou trois chiens, dis-je, se mirent à hurler d'une si rude façon, que leur maître, qui faisait une partie de billard avec mademoiselle Paméla, voulut aller voir par lui-même ce qui arrivait à sa meute.
A l'aspect du cslniche misérable qui fourrait son nez sous la porte, il devina le chien de Brutus, et la charmante idée de le faite étrangler par ses chiens arriva en mêane temps au beau jeune homme. 11 ouvrit la porte du chenil, et aussitôt les chiens s'élancèrent à la poursuite du caoiche
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qn\, en fuyant, se réfugia dans la cour d'honneur du château.
Le pauvre animal y fut bientôt cerné, et d'horribles morsures commençaient déjà à le déchirer pendant qu'Hector excitait les chiens à ce carnage, lorsque la fenêtre du cabinet de monsieur de Lugano, placée au rez-dechaussée, s'ouvrit, et Brulus y parut; il la franchit, et de deux ou trois eoups de pied laidement appliqués il envoya rouler loin de lui les antagonistes de Goclès.
— Qu'est-ce que c'est que ce drôle qui ose toucher à mes chiens! s'écria Hector en s'avançant contre Brutus.
Ce ne fut pas la grossièreté du mot drôle qui irrita Bmtus, il ne savait pas encore la valeur in.sultante de ce mot; mais Hector, qui avait gardé à la main la queue de billard avec laquelle il jouait, la leva pour l'en frapper. ^
Brutus la lui aiTacha et la brisa avec une violence qui fit reculer Hector.
— Insolent! dit-il en le menaçant d'un soufflet.
— Ne me touchez pas, s'écria Brutus, ou je traite le maître comme les chiens !
Les aboiements des animaux, les hurlements de Coclès^ avaient attiré Paméla sur la porte du billard ; quelques domestiques s'étaient montrés aussi, et tous avaient pu voir l'expression exaspérée du visage de Brutus ; quelque chose d'une nature presque féroce élait monté du cœur de cet homme à son visage, c'était l'instinct de la bête fauve qu'ont soumise la captivité et les mauvais traitements, et en qui l'odeur du sang réveille tout d'un coup des instincts endormis. Hector en pâlit, et Paméla demeura les yeux fixés sur ce jeune homme, dont elle eut peur aussi.
Mais tout cela ne fut que l'affaire d'un moment, et presque aussitôt Bmtus se courba sous cette chaîne de soumission qui avait pesé sur toute sa vie. Il laissa tomber de ses mains les débris qu'il tenait encore, et dit humblement^ fiecior :
— Pardonnez-moi, monsieur, mais c'est que je n'ai que mon chien, moi, et...
— J'exige des excuses ! s'écria Hector en se posant en matamore.
— Je vous en fais, monsieur, dit naïvement Brutus, je vous en fais pour mon chien et pour moi : je vais l'emmener, et je vous promets qu'il ne reviendra plus.
— Faites-y bien attention, dit Hector, ou je vous coupe le visage à coups de cravache.
La menace était inutile, car Bmtus, appelant Coclès, s'éloignait déjà à grands pas; pcut-êlrc l'enlendail-il et peut-être ne lui sembla-telle pas une injure.
Cet éclair d'homme qui avait jailli de son cœur s'était éteint dans cette habitude de misère, de servitude et d'insulte qui l'avait depuis longtemps dégradé. Cependant ce transport n'avait échappé ni à monsieur de Lugano, ni à Paméla.
Le comte, (fiii était resté immobile à la croisée de son cabinet, la ferma froidement, et lorsque Hector alla proposer à Paméla de continuer sa partie, elle lui répondit qu'elle en était incapable, et que cette querelle lui avait fait tellement peur, qu'elle en tremblait encore. Cette réponse donna l'occasion à Hector de commencer une suite d'impertinences sur le manant, le drôle, le rustre, le goujat, qu'il regrettait de n'avoir pas corrigé de sa main, attendu la distance énorme qui les séparait.
Sur ces entrefaites, monsieur de Lugano entra, et avec une douceur qui n'était pas dans ses habitudes, il dit à son fils:
— Hector, pour des raisons que vous saurez plus tard, j'ai besoin pendant quelque temps de ce jeune homme, il est nécessaire qu'il vienne au château. Je conçois qu'il vous déplaise; mais vous déplaire c'est supposer qu'il vous occupe; ef^ en vérité-, il n'en vaut pas la peine; laissez-le
donc en paix^ j e vous en prie ; je vous le recommande aussi; Pamëla.
— Moi ! dit-elle, le reproche est injuste, et je ne lui ai jamais rien dit qui puisse le blesser.
— Et je vous en remercie... Songez, Hector, que penser une minute de plus à ce qui vient de se passer, ce serait descendre au-dessous de ce que vous vous devez à vousmême. '
Hector assura à son père qu'il se tenait pour satisfait, et Paméla ne comprit pas mieux que lui le sentiment secret qui avait dicte la conduite de monsieur de Lugano.
Le comte ne se dissimulait aucun des défauts de son fils, et dans cet esclandre il avait reconnu que le manant avait eu le beau rôle sur le fat. Cette impression, il ne voulut pas la laisser à Paméla, non qu'il pensât que Brutus fût pour rien dans Topinion de son fils; il eût agi de même si Hector avait montré la même pusillanimité en face d'un accident, et il lui apporta, en présence de la femme qu'il lui destinait, le témoignage de ce qu'il faisait semblant de lui croire dans le cœur.
Monsieur de Lugano avait eu raison; car dès qu'il fut soi-ti, Paméla supplia son cousin d'oublier sa rancune, et Hector eut tous les honneurs d'une condescendance contre laquelle son courage semblait se révolter.
Cependant cette paix n'eût pas été de longue durée sans d'autres petits événements cachés qu'il nous faut aussi raconter.
Monsieur Hector ne vivait pas dans un profond ennui à la Sapinière sans avoir essayé d'y échapper. Pour cela, il était sorti de la réserve hautaine de son caractère pour questionner de temps en temps son valet de chambre sur ce qu'étaient les environs.
Pai'mi toutes ces questions^ il y en eut quelques-unes qui concernaient monsieur Brutus^ et qui, de TindiVidu passant à la famille, rencontrèrent pouf réponse un éloge empiiatique de mademoiselle Rosalie Brutus, qui était assurément la plus jolie fille du pays.
La suite d*une pareille confidence se devine aisément.
— Pardieu ! se dit Hector, je verrai ce que c'est que mademoiselle Brutus ; ce sera fort amusant.
Ce qui se passa entre monsieur Hector et mademoiselle Rosalie se découvrira plus tard; mais voici quelle était, après ce long mojs dont nous avons parlé plus haut, la vie apparente du château et de la chaumière : Brutus arrivait tous les matins chez le comte et restait enfermé avec lui quelques heures; il assistait au déjeuner qui se passait trèsrégulièrement et sans discussions fâcheuses. Monsieur de Lugano lui-même y apportait une sorte de bonhomie et même de gaieté, il laissait Hector raconter et mentir, sans le persécuter comme autrefois d'un cruel persiflage, acceptant comme vraies toutes ses forfanteries. Paméla seule devenait triste.
Par une raison cachée ou un caprice de femme, elle s'occupait beaucoup de son cousin, qui s'occupait encore moins d'elle qu'autrefois. Il s'en était aperçu et se laissait adorer, tant il trouvait cela juste et naturel, et il daignait s'expliquer à lui-même que cela ne fût pas arrivé plus tôt en se disant que sa cousine était une enfant.
Après le déjeuner, monsieur de Lugano donnait presque toujours une heure ou deux à la promenade ou à ses affaires de fortune, et Paméla et Brutus restaient seuls ; car tous les jom*s, à cette heure, Hector quittait le château et ne reparaissait qu'à l'heure du dîner, au moment où Brutus retournait chez lui.
Ce qui se passait entre Brutus et Paméla mérite aussi d'être raconté en détail, comme ce qui s'était passé entre Hector et Rosalie.
D'un autre côté, la vie de Brutus était tout à fait changée... Ce n'étaient plus ni querelles ni cris qui Taccueillaient chez lui ; c'étaient les caresses les plus empressées de la part de Rosalie; et comme elle s'était faite la protectrice de Brutus près de sa mère, la haine de la vieille folle pour son fils semblait avoir diminué d'intensité : aussi Brutus était-il si heureux, qu'il en parlait seul tout haut lorsqu'il n'avait personne à qui le confier.
Il s'était aperçu aussi que plus d'aisance et de bien-être s'était introduit dans sa pauvre maison, et il savait lH>n gré à sa sœur d'avoir compté sur sa fidélité à lui apporter ses appointements -pour solder toutes les petites dépenses extraordinaires. Aussi fut-il très-surpris le joiu* où il arriva avec ses cent francs, de voir sa sœur les refuser en lui disant :
— J'avais fait quelques petites économies que j'ai cm pouvoir dépenser, et maintenant que nous sommes plus riches, garde ton argent ; car il faut te faire mieux habiller.
Brutus n'en revenait pas ; il regardait ses cent francs sans savoir ce qu'il en pourrait faire; et tel était l'enfantillage de ce grand jeune homme, qu'il courut au bouig, ravi de l'idée qui venait de lui venir: il voulut acheter une paire de bottes.
L'histoire de cette paire de bottes est un des événements les plus graves de ce récit, il est donc nécessaire de dire avant toute autre chose pourquoi il en fut ainsi.
On se souvient des questions que monsieur Hector de Lugano avait adi*essées à son valet de chambre, et de la résolution qu'elles lui avaient inspirée.
Ce qui distingue les grands capitaines et les grands se-
LE MÂITRF. D*£COLR 27
ducteurs, c'est la rapidité dans l'exécution d'un plan , une fois qu'il est arrêté.
Deux heures après que monsieur Hector eut décidé qu'il serait fort amusant de savoir ce qu'était mademoiselle Rosalie Brutus^ il était en quête de l'apprendre. Une chose l'embarrassait : ce n'était pas de séduire cette fille si elle en valait la peine^ mais de lui parler une première fois; cependant il se rendit du côté de la chaumière de Brutus, après avoir apporté à sa toilette un soin tout particulier. Par une précaution bien digne de lui, monsieur Hector avait revêtu un habit de chasse de la plus grande simplicité et d'une élégance arriérée; cebeauPhébus avait voilé autant que possible l'éclat rayonnant de sa personne, de façon que Ton pût le regarder sans être ébloui.
— Il faut que cette Rosalie ose penser à moi, se disait-il. Je ne veux pas lui paraître un amant imfiossible.
Ainsi Jupiter prenait les traits d'un simple mortel pour que Sémélé ne tombât pas en cendres sous son regard olympien. Hector n'était pas moins avisé que le maître des dieux, et il devait réussir comme lui.
Il prit un fusil, un chien d'arrêt, et s'en alla battre les bniyères qui entouraient la nmison de Brutus.
Cette maison était close, et rien n'avertit Hector que sa présence y eût été remarquée ; il tira quelques coups de fusil assez près du verger pour que la curiosité la plus endormie regardât qui se donnait le plaisir de la chaese dans un endroit si peu convenable ; mais les coups de fusil n'y firent rien, et la maison demeura muette et aveugle.
Hector pensa tout de suite qu'il n'y avait personne; ne pas se mettre à une croisée par oii on pouvait le voir, du moment qu'il daignait être visible, ne lui paraissait pas possible. Qu'eût-il dit s'il avait deviné qu'il avait été vu, qu'il avait été reconnu pour monsieur Hector de Lugano, et qu'on ne se montrait pas; et cependant on Tattcndait.
On Tattendait : ce mot exige un très-long commcataiic.
Conàment se fait-il, dira-t-on, qu'on attendît monsieur de Lugano? 11 avait donc fait part de ses projets à quelqu'un qui les avait redits à Rosalie ? Point du tout. Mais Rosalie avajt interrogé Brutus sur la famille de monsieur de Lugano, et s'était fait expliquer le père et le fils, autant que Brutus avait pu les comprendre.
Les confidences de Brutus avaient longtemps fait réfléchir mademoiselle Rosalie; un vieillard usé, ennuyé et fort riche; un jeune cavalier très-avântageux, et qui avait fait des femmes sa seule occupation : un de ces deux hommes devait nécessairement appartenir à Rosalie, e\ elle s'étonnait déjà que l'un ou l'autre ne se fût pas présenté pour la séduire. Elle s'était même imaginé, dès le premier jour de l'introduction de Brutus chez monsieur de Lugano, que la place donnée à son frère n'était qu'un prétexte pour arriver jusqu'à elle.
Mais bientôt, en apprenant que c'était un emploi sérieux, elle n'espéra plus en monsieur de Lugano, et tourna toutes ses espérances du côté d'Hector. Ce ne fut pas sans regret qu'elle abandonna le vieillard.
Entre un grand seigneur et une pauvre fille, quand la jeunesse et la beauté manquent au premier, ce qui serait libéralité chez un jeune amant devient obligation chez le vieillard amoureux ; on n'attend plus, on exige ; et Rosalie avait une haute idée du taux possible à ses exigences.
Si l'on nous demande où cette fille, qui devait être si ignorante du monde, avait appris ces abominables choses, nous répondrons par d'autres questions.
Où et comment tous ces sabotiers qui encombrent le commerce ont-ils appris, sans savoir lire, les calculs les plus compliqués des intérêts de l'argent, de façon que les banquiers les plus experts ne sont que des prêteurs désintéressés à côté d'eux ? Comment se fait-il que mieux que les économistes les plus habiles, mieux que les politiques les plus prévoyants, ils sentent les besoins de la société, pré-
Tiennent les événements et disceraent, sans se tromper, la spéculation qui doit réussir de celle qui doit être onéreuse ? •
Comment se fait-il que la chose du monde la pl^ capricieuse, la plus aristocratique, la plus insaisissable, la mode, appartienne à Tappréciation la plus vulgaire et la plus ignorante? et que ce soient douze Auvergnats qui, dans Paris, vendent à la fois des peaux de lapin et ce que le luxe a de plus raffiné pour orner un boudoir tle duchesse ?
D'où vient que, dans la vie commune, les esprits les plus éclairés par Téducation sont quelquefois les plus aveugles en face des faits, et que les plus incultes sont souvent les plus perspicaces ?
C'est qu'il faut le reconnaître, la nature donne parfois à certains individus des instincts fabuleux qui les conduisent mieux que l'oxpérience la plus consommée. Heureusement que ces individus sont des exceptions fort rares; mais enfin ces exceptions existent, et Rosalie en faisait partie.
Mais pour qu'on ne se trompe pas sur l'idée que nous en voulons donner, il ne faut pas qu'on pense que ce fût le moins du monde une de ces misérables créatures qui, entre le travail et le vice, choisissent le vice pour échapper à la misère, et cela sans passion, sans égarement, par fainéantise et lâcheté.
Ce n*était pas non plus l'entraînement d'une jeunesse folle et amoureuse de plaisir qui donnait ces pensées à Rosalie; il n'y avait en elle Hen de ces deux causes communes de la perte de tant de pauvres filles. C'était im corps et un cœur froids ; et si quelque chose brûlait en elle, c'était un désir immodéré de domination, de fortune et de grandeur; mais ce désir était dirigé par un calme sec, égoïste, impitoyable.
En effet, décidée à chercher une meilleure fortune dans l'amour qu'elle pourrait inspirer, elle n'avait pas hésité à
la demander à un autre scnlimenl tant qu'elle n*avait pas eu cette dernière chance. Brutus avait été le premier instrument de cette avide ambition^ de cette sourde pei'sonnalité ; |out le finit des labeurs du pauvre maître d*école avait été sa proie.
Mais il faut le dire, pour qu'on ait une idée exacte du caractère de Rosalie, elle était aussi rude envers ellemême qu'elle Favait été envers son frère, elle ne s'imposait pas une tâche moindre que la sienne ; et, comme elle n'était qu'une ouvrière, elle passait les jours et les nuits au ti*avail pour se mettre autant que possible au-dessus dçs tilles de sa condition. Seulement, ses propres efforts et ceux qu'elle dirigeait n'avaient qu'un but, elle, et elle seule.
Ce cai*actère est moins rare qu'on ne pense, quoiqu'il soit contraire à toute raison. Il semble que ceux qui ont des besoins très-exigeants doivent comprendre eeux des autres et en tenir compte; cependant il n'en est rien. C'est plus souvent le dissipateur que l'avare qui laisse tout ce qui l'entoure manquer du nécessaire , et l'on verra plus souvent un glouton qu'im homme sobre refuser un morceau de pain au misérable qui a faim. C'est que de tous les vices, le plus lourd, le plus aveugle, le plus implacable, c'est l'égoïsme; et Rosalie était égoïste.
Ce que cette jeune fille avait de pei*spicacité et d'adresse pouvait tempérer en apparence ce que ce vice avait en elle d'absolu; mais on se serait trompé en donnant un motif de bienveillance à ce qui semblait avoir ce caractère ; il y avait toujours une raison personnelle qui dictait ses meilleures actions : c'était un prêt qu'elle faisait à l'avenir, mais seulement quand elle était sûre qu'il lui rapporterait de trèsgros intérêts.
Voilà donc quelle était la personne que monsieur Hector de Lugano comptait subjuguer en passant et pour se désennuyer.
Comme nous Tavons dit, Rosalie avait reconnu le beau chasseur, et cependant eUe ne s*était pas montrée ; elle ne Toulait pas que leur première rencontre eût Fair d*un hasard dont il profitait pour Taborder ; elle voulait que ce fût une manifestatton non équivoque de ses projets. Du reste, il ne fallait pas être aiv>si habile que Rosalie pour savoir que ce monsieur était là à son intention.
Il regardait trop souvent du côté de cette maison pour ue pas laisser voir qu'il voulait ]f éveiller Tattention de quelqu'un ; d'ailleurs on ne chasse pas deux heures durant dans une bruyère où il y avait pour tout gibier des mésanges et des fauvettes.
Rosalie avait observé tout cela à travers son rideau, et, quoique sûre des desseins de monsieur Hector, elle se tint immobile; car elle ne voulait entamer la pai'lie qu'avec un avantage. Cet avantage, le lendemain devait le lui donner.
Monsieur Hector, qui ne se souciait point de recommencer l'exercice de la veille, et qui voulait cependant arriver jusqu'à la belle, trouva qu'il était bien plus simple de se présenter lui-même. Sous quel prétexte, il Tignol'ait encore; mais il s'en rapporta à son admirable présence d'esprit pour en inventer un quand il serait en face de Rosalie.
Le lendemain donc, et vers le milieu du jour, il se rendit chez Rosalie, lorsqu'il rencontra un obstacle auquel il était loin de s'attendre.
La veille, il s'était toujours tenu à une certaine dislance de l'enclos, et d'ailleurs il était accompagné de ses chiens de chasse qui avaient failli dévorer Codés, et quoique celui-ci fût à son poste le long d'une haie, gravement étendu au soleil, il s'était tenu coi et n'avait pas bougé.
Mais ce jour, en voyant arriver de loin monsieur Hector seul, le rancunier animal s'était redressé pour examiner son ennemi; tant que celui-ci avait marché dans la pro-
priété commune^ Tanimal^ qui avait un sentiment trèsexact de son droit, s*était contenté de gronder sourdement; mais dès que monsieur Hector eut passé la haie qui bordait le domaine de Goclès, il se précipita au-devant de lui, l'œil en feu et les dents toutes prêtes à le déchirer.
Assurément il n'y a rien de dés^réable et de ridicule comme d'être obligé de défendre âes mollets contre un chien hargneux; mais il y a des gens à qui cela n'arrive pas ; soit que la bonhomie de leur allure n'excite pas la colère de ces animaux, soit (pie leur assurance les intimide, il ne leur advient jamais de ces fâcheux démêlés.
Hector, au contraire, était un de ces êtres malencontreux à qui ces petits accidents étaient réservés; il se trouva donc en face de Coclès, assez embarrassé d'avance contre un ennemi jpersonnel si exaspéré, et sachant bien que, s'il voulait le fuir, il ne ferait qu'épargner ses tibias aux dépens de ses talons. D'ailleurs une belle et charmante personne s'était présentée à la porte de la maison en entendant les aboiements du chien, et ce n'était pas le cas de faire une retraite honteuse.
Hector sortit de son embarras selon son caractère; il s'écria >
— Rappelez votre chien si vous ne voidez pas que je lui fasse mal.
— Ma foi, monsieur, répliqua Rosalie, vous pouvez l'assonuner si cela vous convient; vous nous débarrasserez d'une méchante bêle.
Hector fit un geste pour chasser le chien; mais Coclès redoubla de fureur, et Hector n'osa faire un pas. Il était fort ridicule, il le sentait, et Rosalie, au lieu de venir à son secours, ajouta, en élevant la voix :
— Si, au lieu de traverser l'enclos, vous aviez tourné tout autour, Coclès ne vous aiu^it rien dit.
— Mais , dit Hector, comment entre-t-on alors chez vous?
LE MAITRH D ÉCOLE 33
— Est-ce que c'est ici que vous veniez, ifionsieur ?
— Oui vraiment.
— Alors, c*est bien.
Et Rosalie rappela le chien, qui s'échappa en jetant sur Tun et sur l'autre un regard où il semblait les confondre dans une haine commune.
Hector avança aussitôt en triomphateur, et salua Rosalie, qui le reçut sur la porte sans lui offrir d'entrer.
— Qui demandez-vous, monsieur? lui dit-elle.
Hector se crut très-adroit en disant :
— N'est-ce pas ici que demeure monsieur Brutus?
— Oui, monsieur, mais il n'y est pas.
Monsieur Hector laissa achapper un Ah!... qui çiontra à Rosalie que l'adroit galant était à bout d'invention; elle loi vint donc en aide en lui disant :
— Si vous voulez me dire Taflaire qui vous amène, monsieur, j'en ferai part à mon frère.
— Avec grand plaisir, mademoiselle, j'ai même à causer ass0E longuement avec vous.
Une idée venait d'arriver à Hector, une idée qui n'eût pas été si maladroite qu'elle l'était s'il l'avait eue la veille, où même s'il l'avait eue avant ce ah!,., stupide qui donnait un démenti anticipé à tout ce qu'il avait à dire.
Rosalie introduibit monsieur de Lugano dans sa chambre, et, malgré ses habitudes de luxe, il en admira la bonne tenue et l'éclatante blancheur. Puis il commença son discoiu's d'introduction.
— Je suis, lui dit-il, le fils de monsieur de Lugano; mon père a pris votre frère à son service, et je sais qu'il compte lui faire un sort*; mais avant de s'engager vis-à-vis de ce jeune homme, il désire avoir quelques renseignements sm* son compte, et il m'a chargé de venir vous les demander.
Deux choses avaient frappé Rosalie dans celte phrase : la niaiserie qu'il y avait à aller demander des rcnteigne-
ments à une sœiir sur le compte de son frère, et le mot pris à son service, qui l'avait profondément humiliée ; elle lui répondit donc:
— D'abord, monsieur, je ne savais pas que Brutus fût ce qu'on appelle au service de monsieur le comte de Lugano, et ensuite, comme voti'e père ne m'a pas consultée poju" le prendre, je ne conçois guère qu'il s'adresse à moi pour le garder, à moins que la conduite de mon frère n'ait pas été ce qu'elle devait être.
La réponse n'était pas engageante; mais Hector était lancé, et il continua :
— Vous ne refuserez pas de répondre cependant à quelques questions. Monsieur Bmtus est un galant homme ?
— Si vous entendez par galant homme un honnête homme, je vous en réponds.
— 11 est capable...
— De faire ce que monsieur le comte exige de lui, c'est ce que je ne puis vous dire, car je ne sais pas ce qu'il va faire au château.
— C'est que mon père éprouve le plus vif intérêt pour lui, et cet intérêt il veut l'étendre à toute la famille de monsieur Brutus , et depuis que je vous ai vue, je sens que je suis tout prêt à le partager.
Ici Rosalie joua admirablement la grosse naïveté et répondit :
— Est-ce que vous avez de l'ouvrage à me commander? Hector se mit à rire et repartit d'un air suffisant :
— De l'ouvrage pour ces mains charmantes, ce serait un bien pauvre intérêt à vous témoigner ! Non, séduisante Rosalie, quand on est belle et gracieuse comme vous, on n'est pas faite pour travailler.
— Et pourquoi est-on donc faite, monsieur?
-^Pour inspirer la plus vive tendresse, pour être aimée
et pour sortir^ grâce à Tamour d'un homme comme il faut, de cette position indigne de vous.
La déclaration était claire^ et il n'y avait pas à s'y tromper; il fallait donc l'accueillir de manière à l'encourager^ ce qui était se livrer im peu vite, ou la repousser du haut d'une vertu imprenable, ce qui pouvait rebuter complètement le poursuivant. Rosalie évita les deux diffîculés par une réponse admirable.
Elle rougit, baissa les yeux, et d'un ton de dignité modeste elle répliqua :
— Votre proposition m'honore, monsieur; j'en ferai part à mon frère et à ma mère.
Le séducteur fronça le sourcil en murmurant :
— Peste soit de la sotte qui s'imagine que je veux Têpouser !
Mais Rosalie, en disant ces paroles, s'était montrée si jolie, une si douce émotion avait percé dans sa voix et animé ce regard qu'elle avait si pudiquement voilé, que monsieur Hector se dit encore :
— On n'est pas plus niaise, mais on n'est pas plus belle, et cette niaiserie la rend encore plus agaçante.
Il reprit donc :
— Non , il est inutile d'avoir d'autres confidents que nous; pour s'aimer, il faut mieux se connaître, et ce que je suis venu vous demander aujourd'hui, c'est le droit de faire connaissance avec vous.
— Toutes les fois qu'il vous plaira de venir, monsieur, vous serez le bienvenu.
Ce qui se dit pendant la fin de cette visite est inutile à répéter; mais le point important avait été établi des deux parts.
Hector avait conquis son droit d'entrée dans la maison,
et le reste lui semblait la chose du monde la plus aisée. Il
. se promettait bien de dissiper cette illusion de mariage
q[ui avait passé par la tête de cette idiote; quelques pro-
^6 LE MAITRE d'ÉCOLB
messes, beaucoup d*amour qu*il inspirerait en feraient l'afTaire. Du côlé de Rosalie, c'était tout le contraire,. A notre sens , l'inspiration dite plus haut avait été sublime.
Dans ses rêves de fortune, et loi'squ'elle attendait la séduction de monsieur Hector, Tidée d'un mariage avait bien appai'u quelquefois à Rosalie, mais la difficulté d'aborder un pareil sujet lui avait paru presque toujours insurmont|tble, et ce n'était qu'en face du danger qu'elle avait trouvé ce mot admirable.
Plus tard , lorsqu'une familiarité plus grande eut régné entre elle et Hector, ce mot devenait impossible. Il avait été dit au moment précis oii il devait l'être. C'est le propre des génies instinctifs d'avoir de ces soudaines illuminations en face des circonstances décisives.
Hector avait donc ses entrées dans la maison deBrutas mais il les avait achetées du litre d'épouseur; et Hector, qui n'en prenait nul souci, ne se doutait pas où on poui^ rait le mener par ce petit Al d'araignée qu'on venait de lui attacher adroitement au pied.
Cependant, margré son avantage, Rosalie comprenait qu'il y avait encore beaucoup à faire pour elle ; il fallait, pour que ce fil devînt une lisière pour conduire monsieur Hector à toutes sortes de sottises, rendre cet homme très-amoureux; et rendre un fat amoureux n'est pas chose facile. Mais Rosalie était une nature supérieure, et elle employa un moyen qui n'est pas ordinaire en amour, surtout de la part d'une femme vis-à-vis d*un homme : ce moyen fut la flatterie.
^ Ton ne savait pas que la vanité est un des gouffres les plus insatiables de l'esprit humain, on aurait peine à coo' ce voir qu'un homme osât accepter toutes les ridicules adulations dont elle l'enivra : tout ce qu'il faisait et disait dénotait un grand cœur, un grand esprit, un grand homme. Ce n'était qu'une pauvre fille de rien qui le pensait. Mais jà. ce dieu- ventre qu'on appelle la vanité, tout est bon.
D'ailleurs cet hommage de Rosalie n'était pas si peu délicat qu'on pourrait se l'imaginer.
Elle donnait de Tesprit aux moindres roots de monsieur Hector, et quand ils n'en avaient pas, elle en mettait da sien ; et puis elle croyait en lui, elle ne doutait pas d'une seule de ses prouesses galantes; elle les comprenait, elle sentait que rien n'avait pu lui résister ; puis tout à coup, se faisant humble et timide, elle remerciait ce .dieu tout-puissant d'avoir abaissé vers elle sa souveraineté ; et alors, quand elle le tenait sous le charme de cette ivresse, elle laissait échapper un mot de crainte sur la réalité de ses projets, et elle se demandait si elle devait croire qu'il pût penser sérieusement à épouser une fille comme elle.
Assurément la pensée n'en venait pas plus à Hector après ces apologies qu'elle ne lui était venue le premier jour; mais lorsqu'il se sentait si bien apprécié, si hautement compris, il prétendait en soi n'avoir pas le courage d'enlever à cette pauvre enfant le rêve dont elle se berçait.
Hector était si vaniteux qu'il se trompait lui-même. En ne désabusant pas Rosalie, c'était sa propre satisfaction qu'il ménageait. Toute cette adoration pouvait s'en aller devant la triste vérité, et cette adoration était aussi le rêve d'Hector. C'était ainsi que devait être aimé un homme comme lui, et Rosalie était la première femme qui eût réalisé ce rêve.
Ce côté du rôle de Rosalie était le plus facile à jouer; celui qui l'embarrassait fort était celui de la résistance. Tout refuser à un homme si respectueusement adoré ne paraissait pas logique, il fallait donc en finir. Ce n'était pas la chute qui épouvantait la belle, mais la crainte de tomber sans résultat.
Elle avait sufQsamment éprouvé le grand moteur avec lequel elle menait Hector, et partout où elle l'avait appli-
qué^ la machine avait répondu à Fimpulsion donnée. Quelques éloges emphatiques sur sa générosité probable, et le lendemain il s'était montré généreux.
Il y avait même une fortune assez passable à espérer en s*en tenant à ce procédé ; mais Tambition de Rosalie avait grandi avec les circonstancee^ comme celle de tous les ambitieux. On ne part pas du pied gauche pour devenir empereur ; mais quand on est lieutenant on veut être chef de bataillon^ puis général^ puis consul^ puis empereur. Napoléon n'a pas été autrement.
Donc^ pour la chétive ouvrière, ce n'était plus une espérance de mariage qu'elle voulait se faire racheter bien cher, mais un mariage réel auquel elle tendait. Hector avait bien, dans le jargon d'opéra-comique qu'il avait appris à Paris, parlé plusieurs fois d'un serment qu'il tiendrait plus tard, quand il serait libre ; mais rien de tous ces propos n'avait un caractère certain, et il fallait mieux que cela à Rosalie pour être tianquille. Quoiqu'elle n'eût pas grande foi dans les écrits, elle eût voulu en posséder quelqu'un de la main d'Hector ; mais comment établir une correspondance entre gens qui se voient tous les jours ?
Hélas ! il n'y avait qu'à y penser, et cela devait venir de soi-même.
Un certain soir, Rosalie, à qui Hector prêtait à lire d'assez piètres romans, se prit à dire à son héros que cela ne la touchait pas, que personne n'écrivait d'amour comme il en parlait, et qu'elle voudrait bien lij'e de sa prose.
Le lendemain de ce jour, Hector arriva avec une lettre de quatre pages qu'il se fit lire tout haut, et que Rosalie épela avec des émotions si charmantes, qu'il tomba dans le ravissement de lui-même ; il pensa que monsieur de Chateaubriand étant devenu un homme politique, il laissait une belle place à prendre dans la littérature.
Voilà donc Hector écrivant des choses incroyables de passion, et cela tous les matins; mais voilà aussi qu'un jour
Rosalie lui remet un petit papier d'un air embarrassé et très-émue, en lui disant :
— Ne vous moquez pas de moi, mais tenez, j'ai essayé de vous répondre.
— Voyons, fit Hector.
Il sourit de pitié.
— Pauvre enfant, lui dit-il, ce n'est pas cela, il n'y a pas d'amour dans ces phrases.
— Eh bien , lui dit-elle, écrivez-moi comment il faut que je vous écrive.
— Vous verrez.
Et voilà que le lendemain le bel imbécile répond une lettre qui commençait ainsi :
« Non, Rosalie, vous ne m'aimez pas, le ton glacé de votre lettre me l'apprend, vous ne m'aimez pas ou vous doutez de moi, etc. »
A ceci, Rosalie répondit à son tour, et toujours avec une retenue si adroitement niaise, que monsieur Hector de Lugano répliqua par une épître où il y avait des phrases comme celle-ci :
« Avez- vous oublié les serments que je vous ai faits ? Oui, ma vie est à vous, etc., etc. »
Lui faisant toujours de Topéra-comique, elle poursuivant ime affaire sérieuse, il se trouva engagé dans une correspondance qui au bout d'un mois avait mis dans les mains de Rosalie la preuve de la tentative de séduction la plus frénétique, et qui n'avait laissé dans celles d'Hector que le témoignage d'une résistance profondément vertueuse.
Voilà où en étaient Rosalie et Hector au bout d'un mois; il faut voir maintenant où en étaient Paméla et Brutus.
Gomme nous Tavons dit, une fois le travail du matin terminé, et aussitôt après le déjeuner, monsieur de Lugano donnait deux heures au soin de ses affaires ou à la promenade. Hector, de son côté, quittait le château, et Brutus et Paméia demeuraient seuls.
La première fois que cela arriva, Paméia, bien qu'elle n'eût aucun sentiment de malveillance contre Brutus, s'assit d'assez mauvaise humeur dans un coin du salon, se voyant réduite à la société de ce grossier paysan. Quant à lui, il se plaça à une autre extrémité, sur le siège le plus étroit qu'il put trouver.
Il faut se sentir à sa place quelque part pour venir s'y mettre à son aise. Brutus avait bien regardé les larges fauteuils, les profondes bergères, les vastes canapés ; mais s'y asseoir lui eût paru une impertinence, et probablement il fût resté debout s'il n'eût découvert derrière le piano un petit tabouret très-modeste ; il s'y assit et s'y tint immobile.
Paméia, qui travaillait à un ouvrage de tapisserie, se laissa aller à la pensée de son ennui, et oublia tout à fait Brutus. Quant à lui, il ne pensa à rien.
Au bout d'une demi-heme, Paméia avait répété en elle tous les reproches qu'elle avait à faire à sa position solitaire, à la négligence de son oncle, à l'indifférence d'Hector; mais comme, en définitive, tout cela devait se terminer dans deux mois, elle se leva avec l'intention d'échapper à l'ennui, autant que possible, durant ces deux mois, et ne voulut pas rester dans les dispositions fâcheuses où ses réflexions Tavaient plongée.
Conune tous les jeunes cœurs qui commencent la vie avec confiance, elle éprouvait du déplaisir à mal penser des au-
LE MAITRE d'ëCOLE 4i
1res, et elle voulut échapper à ces pensées; elle chercha donc une occupation qui pût l'y arracher, cl se feva pour faire de la musique et se mettre à son piano. Alors elle aperçut Brutus droit et immobile sur le tabouret; elle Taperçut, voilà tout, mais elle n*y prit point garde. Elle chercha dans son casier une partition nouvelle et s'avança vers son piano; Brutus ne bougea pas.
Alors seulement elle remarqua qu'il était à la place qu'elle voulait prendre, et supposant qu'il ne l'avait pas entendue se lever, puisqu'il ne s'était pas levé, elle s'avança doucement deiTÏère lui, et dit avec une voix où perçait l'intention de donner au maître d'école une leçon de politesse :
— Pdrdon^ monsieur, mais je désirerais me mettre à mon piano.
Brutus ne liougea pas davantage ; elle se pencha alors vers lui pour le regarder, il dormait profondément.
11 fallait moins qu'une si bonne raison pour excuser Bratus- de n'avoir pas cédé sa place avec l'empressement d'un galant cavalier.
Elle se prit à rire de la figure qu'il avait; car, à la posture raide qu'il gardait dans son sommeil, on pouvait voir qu'il avait tout fait pour n'y pas céder. Paméla ne pensant pas plus loin qu'à ce qu'elle voulait, s'approcha de l'oreille de Brutus, et lui cria de toute sa petite voix douce et flruée ; •
-Y Hé î monsieur Brutus ! monsieur Brutus !
Le maître d'école se leva par un mouvement si brusque, quilfit reculer Paméla; il porta autour de lui ses regards presque effarés ; puis il aperçut devant lui cette jeune fille souriant encore, mais d'un sourire où la crainte se mêlait à la moquerie, tandis qu'elle mesurait du regard ce jeune colosse qui avait crié, lui aussi, d'mie voix puissante :
— Hein! qui m'appelle?
En voyant Paméla, il devint rouge comme un enfant pris en fapute, et se mit à balbutier des excusei».
— Oh ! lui repartit PaméJa en riant, je ne suis pas comme Hector; je ne demande pas d'excuses : je voulais ma place^ je Tai : c'est tout ce qu'il me faut.
Brutus la regai'dait faire ; il était désolé de s'être endormi; il ne savait pourquoi^ mais il voulait s'en excuser. Alors il reprit d'une voix tremblante :
— J'ai été bien malhonnête, n'est-ce pas, mademoiselle Paméla? •
— Vous aviez envie de dormir, vous avez dormi, c'est tout simple, lui répondit-elle en le raillant, mais si doucement que cela ne le troubla pas.
— C'est que, mademoiselle, quand monsieur le comte m'a dicté son histoire toute la journée, je recopie à la maison tout ce qu'il m'a dicté pour qu'il puisse mieux le lire et le corriger. Alors il faut que je passe toute la nuit au travail; en voilà deux de suite que je n'ai pas dormi du tout... c'est pour ça, voyez-vous, que j'ai eu la malhonnêteté de m'endormir.
Pendant qu'il s'excusait ainsi. Paméla le regardait en dessous; mais ce regard, d'abord plein d*une malice d'enfant, s'était adouci peu à peu et s'était empreint de pitié ; elle regrettait presque d'avoir éveillé ce pauvre garçon.
— Il n'y a pas la moindre malhonnêteté à cela, lui ditelle. » ^
— Je vous demande pardon, fit Brutus d'un ton Ifèssérieux, je sais très-bien que ce n'est pas honnête de s'endormir en société.
— En société ! dit Paméla en riant du mot et de la prétention de Brutus à la science du savoir-vivre. Mais à la campagne, ajouta-t-elle, quand on est chacun dans son coin, c'est très- permis, et en tout cas je vous le permets. Mettez-vous là-bas dans cette bergère, ou passez dans- le petit salon à côté, vous y ferez votre méridienne dont vous
LE HAITRE D*ÉCOLE 43
avez besoin^ et le bruit de mon piano ne vous troublera pas.
Tout cela avait été dit simplement, sans autre intention que d'envoyer dormir ce pauvre garçon à son aise.
Brutus^ qui avait sur le cœur le remords de Ténorme incongruité qu'il venait de commettre, quitta le salon tout triste et s'en alla dans celui qu'on lui avait désigné. Paméla ne vit rien de tout cela, elle était déjà tout à sa musique, et bientôt elle ne pensa plus à autre chose.
Quelque temps après, monsieur de Lugano entra et dit à sa nièce :
— Savez-vous ce qu'est devenu monsieur Brutus? Paméla lui répondit sans quitter son piano :
— Je crois qu'il est de l'autre côté qui dort.
— C'est vrai, dit le comte, il doit î^re fatigué.
Paméla continua à déchiffrer sa partition. Qu'on éveillât ou qu'on laissât dormir monsieur Brutus, cela lui était fort indifférent.
Cependant, au bout de quelques minutes, le comte, qui sans doute dans la promenade avait fait provision d'idées, Youlut reprendre son travail, il ouvrit la porte du second salon pour appeler Brutus et le vit debout, l'oreille tendue et avec une expression de ravissement étonné.
— Hé! dit le comte, vous ne dormiez donc pas?
L'émotion que Brutus éprouvait devait être bien puissante, car elle le sauva de l'embarras qu'en toute autre occasion il eût éprouvé à être ainsi surpris en flagrant délit de curiosité.
— Oh non ! monsieur, je de dormais pas, répondit-il avec l'air d'un homme dont l'ivresse n'était pas encore dissipée.
— Vous écoutiez, à ce que je vois.
Toute la timidité de Brutus lui revint à cette parole qu'il prit pour un reproche, et il repartit en baissant les îeui :
4t LE MAITRE D'ÉCOLE
— Oh non ! monsieur le comte, je ne m'étais pas mis là pour dcouter, c'était seulement pour mieux entendre.
Qui avait appris à cette i*udc nature la finesse de celte distinction si vraie ? Car il y a une grande dilTërence entre Thomme qui fait acte de sa volonté pom* écouter, et celui qui se laisse entraîner par le bonheur qu'il éprouve à entendre.
C'est que le cœur est le meilleur diseur qu'il y ait au monde quand il ose parler.
Si cela avait été dit par un de ces hommes qui ont assez d'esprit pour qu'on leur fasse des mots^ on eût trouvé celui-là d'une rare délicatesse ; mais dans la bouche de Brutus, le comte n'y vit qu'une grosse niaiserie qui le fit sourire.
Paméla seule lui 4)rêta9 sinon son véritable sens, du moins une intention dont elle lui sut gré. Pour elle il s'ésait excusé de l'avoir écoutée comme de s'être endormi, et elle en tira cette conclusion bienveillante, que le pauvre garçon faisait tout ce qu'il pouvait pour ne pas être en faute, et qu'il fallait l'y encourager.
Monsieur de Lugano emmena Rrutus , et le lendemain retrouva Brutus et Paméla, seuls encore en face l'un de lautre.
Cette fois-là il ne s'était pas mis sur le tabouret, et comme Paméla allait et venait dans le salon sans savoir à quoi s'arrêter et sans lui parler, il lui dit :
— Ce n'est pas moi qui vous empêche de faire de la musique, mademoiselle?
— Oh ! mon Dieu non, lui dit-elle avec un petit bâillement. Je m'en suis rassassiée hier.
— Oh ! tant pis, dit Brutus.
— Il paraît, se dit Paméla, que j'aurais amusé monsieur Brutus; en se disant cela, elle le regarda assez dédaigneusement par-dessus l'épaule* Brutus lui déplut souverainement.
— Ah çà ! lui dit-elle avec l'élourderie d'un enfant qui croit ne pas être blessant pai ce qu'il traite d*ëgal^ à égal ce qui est au-dessus comme ce qui est au-dessous de lui; ah çà ! est-ce que vous allez rester là tous les jours à tourner vos pouces pendant deux heures?
L'attaque était si vive^ et elle fut si poignante pour le malheureux jeune homrae^ qu'il ne sut que répondre et qu'il se leva et sortit du salon.
Jamais il n'avait souffert quelque chose de si douloui*eux, aux jours même où on lui avait fermé la porte de sa maison. Cependant^ si on lui eût demandé ce qu'il souffrait, il n'eût pu le dire, et peut-être serait-il difflcile de l'expliquer. Il y avait cette différence entre ses premières peines et celle-ci, que ce n'était pas tant une douleur qu'on venait de lui infliger, qu'un bonheur qu'on lui avait arraché.
Autrefois, quand on se montrait dur et injuste envers lui, il se résignait, en se sentant fort pour souffrir et lutter contre sa souffrance. A ce moment, il lui sembla qu'il lui prenait une défaillance de l'àme, comme si la vie lui avait manqué tout à coup.
Il ût quelques pas hors le salon^ et tomba assis sur son banc, où il resta immobile.
Paméla n'avait pu s'empêcher de le suivre des yeux, et se dit:
— Allons, le voilà qui va s'endormir là, en plein soleil, il y a de quoi le tuer. Je m'en vais le faire revenir.
Et comptant sur l'attrait qui l'avait si bien séduit la veille, elle se remit à son piano. A peine en entendit-il les premiers sons, qu'il se leva et s'enfuit comme un homme poursuivi par u5 véritable danger,
Paméla était trop candide pour supposer autre chose que de la bêtise à toute cette pantomime.
Elle quitta son piano, assez piquée d'avoir eu une bonne intention sans résultat, et elle se remit à s'ennuyer et à penser que son-cousin, qui savait vivre, était beaucoup plus
grossier que ce rustre de la laisser ainsi toute seule. Elle ne s'ennuyait pas moins quand il,y était, mais elle ne l'en accusait pas.
Elle fut très-aigre pour le fat durant toute la soirée, lorsqu'il reparut au château; et comme ils jouaient une partie de billard, et que monsieur Hector la gagnait impitoyablement en la raillant sur sa maladresse et en vantant sa supériorité, elle quitta la partie en lui disant qu'il était insupportable, et alla s'enfermer dans sa chambre où elle se mita pleurer.
Pourquoi pleurait-elle ? C'est que, sans qu'elle pût s'en rendre compte, l'espérance du bonheur, cet ange gardien qui accompagne la vie humaine en la précédant, s'était comme arrêtée dans la route qu'elle suivait pour lui dire :
— Tu ne seras pas heureuse où tu vas.
Ce n'était rien, rien qu'un moment de tristesse, et le lendemain il n'y paraissait plus ; mais le cœur avait été atteint, le soleil s'était voilé d'une vapeur; et si légère, si promptement dissipée qu'elle fût, il y avait commencement de doule. Or le lendemain, cependant, rien n'en restait, et Paméla, au contraire, était dans les dispositions les plus heureuses. Hector avait manqué le déjeuner; monsieur deLugano avait quitté la table pour recevoir une visite d'affaires. Paméla se leva, et Brutus fit de même. Mais au lieu de la suivre au salon, il sortit par la porte du billard. Paméla, qui s'en voulait de l'avoir renvoyé la veille, se retourna et lui dit en coiu*ant vers la salle :
— Est-ce que vous savez jouer au billard, monsieur Brutus?
— Hélas ! non, mademoiselle.
— Tant pis ! nous aurions fait une partie. Vous devries apprendre.
— Je ne pourrais pas.
— Et pourquoi ça? Est-ce qu*on ne joue pas au billard dans ce pays-ci?
LE HilTRE d'école 47
'- Oh si î il y en a un au café du bourg.
— Et 11 ne vous a jamais pris fantaisie de jouer?
— Oh ! jamais, je vous le jure, dit Brutus, comme s'il repoussait une très-grave accusation.
— Jamais! répéta Paméla; c'est étonnant; c*est pourtant bien amusant.
— Je ne sais pas, repartit Brutus ; mais c'est que, voyezvous, mademoiselle , si j'avais essayé pendant que j'étais maître d'école, ça aurait fait mauvais effet; on aurait dit que je n'avais pas de conduite.
— Poiu* jouer au billard? Mais moi, mon oncle, mon cousin, nous y jouons bien.
— Oh! repartit Brutus avec un sourire naïf, c'est bien différent; vous autres, vous êtes riches, vous pouvez perdre votre temps ; au lieu que, parmi nous autres pauvres gens, il n'y a que les paresseux et les mauvais sujets qui passent leur journée au billard. Dame! c'est que quand on n'a que son travail pour vivre et qu'on ne travaille pas, on n'est pas un honnête homme.
Pour la première fois Paméla regarda Brutus sans trouver à le prendre en pitié ou en rire ; il lui sembla qu'il venait de dire gravement et convenablement une vérité grave, et pensa qu'il fallait être sérieuse avec cet honnête homme.
Elle lui répondit donc doucement :
— Je comprends cela , monsieur Brutus ; mais ici cela n'a pas le même inconvénient; et puisque vous n'avez rien à faire , si vous vouliez essayer, je vous enseignerais, moi.
Brutus accepta; il fut d'abord bieu gauche, et malgré sa belle résolution d'être très-indulgente pour Brutus , Paméla se moqua de lui , riant de tout son cœur quand il faisait quelque grosse maladresse 5 mais cette gaieté était l)onne et franche; Paméla était heureuse de rire, et Brutus ravi de la faire rire si joyeusement.
Et puis c'était dëj^i entre eux un commencement de familiarité. Ils se parlaient et se répondaient sans s'écouter, sans s'observer, et il se trouVait que Brutus savait très-bien parler des choses indifférentes. D'où venait donc qu'il y eût des circonstances où il avait l'air si en^arrassé? C'est que dans ce moment il ne sentait plus Thumilité de sa position; c'est que rien ne le troublait, pas même le bonheur qu'il éprouvait ; il se sentait joyeux comme on est joyeux par un beau jour, parce que l'air est facile à respirer et que le soleil vous réjouit les yeux. Il en fut ainsi pendant quelques jours , Paméla donnant ses leçons, Brutus les recevant et en profitant si bien, que bientôt il en savait plus que son maître; et cependant Pamcia gagnait toujours.
C'est que ce gros paysan avait mieux compris que le fat élégant qu'il y a de petites vanités qu'il faut savoir ménager. Et cependant ce n'était pas un défaut que Brutus voulait flatter, c'était un plaisir qu'il laissait prendre à cette jeune et charmante enfant qu'il aimait.
C'est nous qui écrivons ce mot, mais ce n'est pas Brutus qui le pensait. Lui, aimer Paméla ! Ah ! s'il eût eu ce soupçon contre lui-même, il n'eût pas été si heureux, si calme, si ravi.
Et cependant, s'il se fût inteiTogé sérieusement, il eût reconnu que sa vie présente n'était plus ce qu'avait été sa vie passée. Ce n'était pas sa meilleure position de fortune qui l'avait changé ainsi, car de ce côté il n'y avait pense que pour les autres.
Mais pom^quoi était-il si discret pour ce bonheur ineffable et profond qu'il éprouvait ? Pourquoi s'en allait-il le soir seul à travers la campagne, marchant rapidement, la poitrine ouverte et le front haut? Pourquoi montait-il ainsi sur les hautes collines des environs pour se cacher au pied d'un arbre et attendre la nuit, sans pensée, sans désir, sans raison ?
Et cependant ce n'était pas l'image de Paméla, ce n'était {îas sa personne qui le préoccupait ainsi, quoique ce fût elle qui lui eût donné cette vie; il aimait, mais sans conscience de sa passion, et l'on peut dire qu'il vivait dans son amour comme on vit dans l'atmosphère, sans la voir et la toucher. Il en buvait le parfum sans avoir pensé que c'était la fleiu- qui vivait près de lui qui embaumait ainsi son existence.
Et c'est ce qui fit son mal; car s'il l'avait rêvé un moment, il se fût éloigné comme s'il eût profané cette fleur en la respirant, même de loin.
Quant à Paméla, elle n'était ni heureuse^ ni émue; seu*» lement ses heures lui paraissaient moins longues, et Brutus lui semblait être venu fort à propos pour l'aider à les remplir; voilà tout.
Cependant elle s'aperçut un jour du soin qu'il mettait à lui laisser toutes les victoires, et lui en fit une très- vive querelle : (( Il ne se donnait même pas la peine de jouer, il la traitait comme un adversaire indigne de lui : à ce compte, le jeu de billard devenait fort ennuyeux. » Après ce petit emportement, elle jeta les queues et les billes à travers la salle et s'en alla dans le salon. Brulus resta atterré et n'osa la suivre; elle revint sur ses pas, et lui dit avec encore plus de brusquerie :
— Eh bien ! est-ce que vous restez là ?
— Mais je ne savais pas... je n'osais pas... dit Brutus en balbutiant.
— Eh bien ! lui dit naïvement Paméla, que voulez-vous que je fasî>e toute seule ?
C'était là assurément un grand aveu ; mais ni elle ni Brutus ne s'en doutèrent, et cependant elle venait de dire que Brutus était devenu pour elle sinon ime nécessité, du moins une habitude ; cet homme, qui lui avait semblé un importun et puis un indifférent, s'était mêlé à sa vie asses pour la remplir quelques heures;
bO LE MAITRE D^ÉCOLE
Ccpendanl il y avait bien loin de là au ravissement qu*(> prouvait Brutus; et si Hector avait bien voulu rçveniràce moment^ on eût bien vite éloigné le pauvre maître d*éçole; mais Hector ne revint pas^ et les deux jeunes gens restèrent encore dans leur solitude.
Ce qui faisait que Paniéla supportait la société de Bmtus ne tenait à aucun sentiment d'affection, d'intérêt ou même d'estime pour ce jeune homme; elle n'avait ni bonne ni mauvaise opinion de lui ; elle n'avait pas pensé à le juger.
Quelquefois, il est vrai, elle lui trouvait des reparties qui lui semblaient spirituelles, parce qu'elle ne savait pas que le plus élevé et le plus fécond de tous les esprits, c'est le bon sens. Plus souvent elle comprenait que le cœur de cet homme devait être bon, mais ce n'étaient que des impressions passagères qui ne duraient pas plus que la circonstance qui les avait fait mitre.
Gomme personne ne l'avait interrogée sur le compte de Brutus, et qu'elle était bien loin de penser à s'interroger elle même, Paméla n'avait pas d'avis sur ce qu'il pouvait être, elle ne s'en occupait pas; elle passait son temps avec lui, il est vrai, mais seulement parce qu'il était là, comme son piano, sa tapisserie, ses crayons ; et sans doute, si Brutus s'était éloigné, il n'eût pas fait un vide beaucoup plus grand que si on lui eût enlevé un de ces objets qui faisaient son occupation de tous les jom's.
Mais il ne devait pas en être ainsi; Brutus demeurait, et mieux valait Brutus encore que les autres choses, pour lesquelles d'ailleurs il lui restait toujoms plus de temps qu'elles n'en pouvaient remplir.
LE MALtRË b'ÉCOLE 51
Or comme le billard avait été déclaré emiuyeux, il fallait recourir à un autre amusement.
Ce n'était pas facile à trouver, et les deux ou trois jours qui suivirent la petite scène que nous avons dite plus haut furent plus languissants que les précédents, la conversation y prit plus de place et Brutus fut obligé plus d'une fois de raconter quelle avait été sa vie.
Si Brutus eût fait un pas dans le cœur de Paméla, si elle Feût considéré comme un personnage d'importance, si minime qu'elle fût vis-à-vis d'elle, un pareil récit eût fait beai^oup de tort au maître d'école. 11 était trop franc pour ne pas dire toute la vérité, et ceUe vérité n'était pas de nature à le relever aux yeux d'une fille inexpérimentée.
Nulle femme n'apprend sans honte pour elle-même que l'homme à qui elle s'intéresse a été longtemps dans une position servile et humiliée ; la pitié que ce malheur peut lui inspirer ne saurait entrer en lutte avec le dépit qu'elle en éprouve. Mais, pour que cela soit ainsi, il faut, disonsnous, que cet homme la touche en quelque chose, et Paméla n'en était pas, vis-à-vis de Brutus, à te sentir blessée d'avoir permis sa compagnie à un pauvre diable qui avait été toute sa vie l'objet du dédain de tout le monde. Elle ne vit dans tout cela que deux choses bien diff'érentes, c'est l'étrange résignation de Brutus d'un côté, et de l'autre qu'il savait jouer du fifre.
Sur le premier chapitre, l'imprudente laissa échapper de ces mots d'enfant dont la portée lui échappait^ mais qui, recueillis dans le cœur de Brutus, y devaient germer et grandir en sentiments tout nouveaux.
•~ Comment, lui disait-elle, quand les écoliers du lycée vous battaient ainsi, vous ne le leur rendiez pas?
— Non, disait Brutus. Que vouliez-vous que je lisse, moi qui n'avais ni Camille ni personne pour me soutenir
52 LE MAITRE D*ÉCOLt
contre ces jeunes gens^ qui m'auraient fait punir si j'avais voulu me venger?
— Ah bien ! reprenait Paméla, ça m'eût été bien égal à moi;- et si vous leur aviez donné quelques bonnes leçons, ils y auraient regardé à deux fois.
— Vous ne savez pas ce que c'est, reprenait Brutus, que de n'être rien, que de ne tenir à rien.
— Je sais, je sais, disait Paméla d'un ton délibéré et en faisant une petite moue menaçante, que si j'avais été garçon, je ne me serais pas laissé mener comme cela; je me serais battue contre le fils du roi, s'il avait voulu me toucher; et, après tout, un homme en vaut un autie, surtout quand il s'agit de se défendre.
Voilà les paroles insouciantes que Paméla disait au hasard ; phrases toutes faites qu'elle répétait sans y attacher d'importance ; paroles graves, phrases brûlantes qui recevaient, sans qu'elle s'en doutât, une application immédiate: prononcées par la jeune fille comme un propos indifférent, reçues par le jeune homme comme un enseignement de ce qu'il devait être.
Non que Brutus, en se sentant pris du désir de s'estimer autant qu'un autre, fît monter cette estime de lui-même jusqu'à penser que Paméla pourrait la partager; ce n'était encore que pour quelques grossiers paysans qui abusaient de sa bonhomie qu'il trouvait qu'il pouvait et devait se relever ainsi; mais avant d'aller plus loin, il fallait d'autres lumières à cette âme obscure où aucun jour n'avait encore pénétré.
Cependant, Paméja n'avait pas oublié le talent de Brutus sur le fifre, et elle voulut en juger. Brutuis obéit, et le lendemain il apporta son fifre.
On ne peut se faire une idée de la folle gaieté de Paméla en entendant et en regardant le msdtre d'école jouant, avec un aplomb imperturbable, un pas redoublé des plus gothiques, tandis qu'il marquait la mesure en se balançant
d'un pied sur l'autre, comme un cheval qui piaffe; elle s'était jetée dans un fauteuil en se bouchant les oreilles et en lui criant : — Assez ! assez !
— Est-ce que ce n'est pas bien ? dit Brutus.
*— Mais c'est à faire fuir un régiment ! reprit Paméla.
— Ah ! repartit le maître d'école en démontant son fifre et en le remettant impassiblement dans sa poche, je ne sais que ce qu'on m'a appris.
— Je vous conseille alors d'étudier autre chose.
— J'ai essayé et je n'ai pas pu réussir.
— C'est donc trop difficile?
— Oh non I dit Biiitus, c'est que je ne l'ai entendu qu'une fois?
— Qu'est-ce donc ?
— Vous savez bien, celte musique que vous avez jouée un jour?
— la Vestale! s'écria Paméla en frappant dans ses mains, le second acte de la Vestale sur le fifre, ça doit être magnifique ! Je veux entendre ça !
— Je vous dis que je ne le sais pas bien.
— C'est égal, je veux l'entendre !
— Et puis, dit Brutus, c'est sur la flûte et non pas sur le fifre que je l'ai essayé.
— Ah ! dit Paméla, ça n'est plus si drôle. C'est égal, jouez-le-moi.
— Mais je n'ai pas apporté ma flûte.
— Puisque je vous avais prié de montrer votre talent musical, il fallait venir avec tous vos instruments. '
— Vous ne mej'aviez pas dit, repartit Biiitus ; d'ailleure je ne le sais pas.
— • Eh bien ! dit Paméla en le regardant en riant, vous i'étudierez, et si vous voulez je vais vous le jouer.
— Oh oui! oui! dit Brutus.
Et pour la première Cois de sa vie il manifesta un désir
5i LE MAÎTRE D*ÉCOLE
empressé, il ouvrit le piano, approcha le tabouret, apporta la partition et se ti^it près de F^améla.
Elle chercha le duo du second acte et se mit à en jouer avec un doigt la cantiiène, la Fille de Saturne entend mtre prière,
— Est-ce ça? dit-elle.
— Oui, c'est ça ! reprit Binitus les yeux animés.
Elle reprit quelques mesures avant, et au moment où elle allait jouer sur Tinstrument la phrase du chant, elle entendit Brutus qui la marmottait sans desserrer les dents, mais qui n*en manquait pas une note.
Elle se tourna vers Bmtus et lui dit d*un ton fort étonné :
— Mais vous savez la musique?
— Je crois bien que je la sais !... répondit Brutus avec Taccent d*un homme qui se rappelle d'affreux souvenirs. Imaginez- vous, mademoiselle, que nous avions poui* professeur de musique un vieil Allemand qui avait servi autrefois en Russie. Il me disait toujours :
« Ah ! troHe, trolle, che te ferai chouer jiste. Je t'apprentrai à tégiffrer, trolle ! »
Et là-dessus il me donnait trois ou quatre giffles et m'envoyait en prison, au pain et à l'eau, jusqu'à ce que je susse mon morceau sur le bout du doigt.
— La méthode est un peu rude, dit Paméla, mais aujourd'hui vous devez lui en savoir gré.
— Lui savoir gré de m'avoir traité comme un nègre!
— Non, dit Paméia, mais de vous avoir donné un talent fort rare, car je vous jure qu'il y a fort peu de gens capables de lire ainsi la musique à livre ouvert.
— Bah ! fit Brutus, stupéfait de ce qu'il se trouvait avoir un talent.
— Mais, fit Paméia, je vais peut-être bien vite, ce motif vous est peut-être resté dans la tête ; voyons si je ne me sim
LE MAITRE d'ÉCOLE o5
pas trop pressée de vous acccrdcr du lalent. Voici un morceau que vous n'avez pas entendu.
Elle chercha dans la partition et lui indiqua Tair de Cinna, au premier acte.
Non-seulement Bmtus lut la musique, quoique les intonations en soient assez difficiles, mais même il lut encore les paroles. Paméla raccompagnait avec un sî)in, une attention extrêmes, le suivant avec complaisance, marquant la mesure par des mouvements de tête, donnant la note d'avance quand elle prévoyait que le lecteur serait embarrassé. Puis, lorsqu'il eut fini, elle se tourna vers lui le visage radieux, en s' écriant avec une joie charmante :
— Ah! que c*est gentil!... que c'est gentil... nous ferons de la musique ensemble !
— Je veux bien, dit Bnitus, nous chanterons le grand duo du second acte... ah! ça sera charmant!
Et l'idée qu'elle avait trouvé quelqu'un avec qui faire de la musique la ravit tellement, que ce fut pour elle une journée charmante passée sur une espérance de plaisir que le lendemain devait réaliser.
Mais le lendemain il aiTiva que ni monsieur de Lugano ni Brutus ne quittèrent le cabinet de travail, et que monsieur Hector ayant déjà pris l'habitude de disparaître après le déjeuner, Paméla demeura seule.
Jamais Paméla n'en éprouva plus d'ennui et plus de dépit; mais ce dépit et cet ennui ne tournèrent pas du même côlé qu'autrefois. Quelque temps avant ce jour, quand Brutus l'avait laissée, c'était à l'absence d'Hector qu'eUe avait pensé ; cette finis, ce fut Brutus qui lui manqua et qu'Hector n'eût pu remplacer, car il ne savait pas la musique conmie Brutus. Le rustre avait donc déjà une supériorité sur le beau fat.
Paméla s'ennuya à périr^ et, ne sachant que faire, elle prit ses crayons et se mit à dessiner.
Les idées les plus sombres passent vite dans ilne jeune tête. Cette occupation, à laquelle elle ne s'était pas livrée depuis longtemps, l'intéressa comme toute chose nouvelle ou oubliée, ce qui est absolument semblable. Son dessin rintéressa d'autant plus qu'elle s'était imposé une tâche fort amusante, c'était de faire la caricature de Brutus jouant du fifre.
Ce grand gaillard de cinq pieds huit pouces, avec ses épaules d'Atlas, des m^ns à briser un arbre, un visage de tambour-major, posé comme un berger arcadien et tenant un petit fifre dans ses dix grands doigts, avait semblé à Paméla devoir être fort grotesque.
Elle se mit à l'œuvre et posa assez bien la tenue raide et lourde de son personnage; mais lorsqu'elle voulut cai'actériser ses traits, elle ne put y parvenir ; elle n'en avait aucun sentiment, et elle s'aperçut que depuis quinze jouis qu'elle voyait Brutus, elle ne l'avait pas encore regardé. Elle n'en continua pas moins son dessin en se disant : — Bon, demain je l'étudierai bien.
Le lendemain arriva, et à peine Brutus fut-il seul avec elle, qu'il lui dit :
— Aujourd'hui, monsieur le comte n'a pas à travailler avec moi; noiis pourrons faire de la miisique.
— Du tout, du tout, lui dit Paméla, qui avait couvé vingt-quatre heures son désir de le caricaturer et qui en était d'autant plus impatiente; une autre fois. Mettezvous là.
Et elle le fit poser comme s'il jouait du fifre, les bras en l'air.
Il faut l'avouer , l'ensemble de Brutus était tout à fait bête dans cette posture; mais ce n'était plus la posture , qu'il s'agissait de saisir, c'était ses traits, et Paméla regarda Brutus avec une vive attention ; Brutus avait une admirable tête, non pas pour Paméla, jeune fille ne regardant en
iuiqu*un paysan mal tenu, mal peigné et hâlé par le soleil, mais le regardant comme un modèle.
Toutes les lignes de ce visage étaient nobles et d*un caractère élevé. Elle .n*en témoigna d*autre surprise que de marmotter entre ses dents, tout en traçant^quelques lignes :
— Ça sera difficile!
Cependant, sans que Brutus bougeât, son regard avait été chercher sur le papier le dessin que faisait Paméla; il s'était reconnu, et reconnu ridicule.
Il laissa tomber ses bras, et ses yeux se baissèrent vers la terre; les plis de son front se serrèrent convulsivement, une pâleur mate se répandit sur son visage; et lorsque Paméla releva les yeux sur lui , elle fut si frappée de cette expression de douleur et de colère, que, par un mouvement involontaire, elle cacha son esquisse avec ses mains, et demeura immobile à considérer Brutus.
A ce moment il leva les yeux sur elle; le visage du pauvre diable reprit sou calme, et, voyant Çaméla ainsi immobile, il lui dit d*une voix qu'il essaya de rendre gaie ;
— C'est égal, mademoiselle Paméla, continuez, si cela vous amuse.
Paméla prit son papier, le déchira à l'instant, et dit affectueusement à Brutus :
— Non, non... c'est mal ce que j'ai fait là; je n'ai pas voulu vous faire de la peine. Mais si vous saviez, ajoutât-elle en frappant du pied, si vous saviez, quand on s'ennuie ! Oh ! tenez, je suis bien malheureuse.
— Malheiu*euse ! répéta Brutus , pour qui les mots de souffrance avaient leur juste valeur, et qui ne savait pas
, que les gens du monde appliquent les plus graves aux plus légers ennuis.
— Oui, reprit Paméla, qui ne s'aperçut pas de l'importance que Brutus avait mise à son exclamation; oui , mal-
heureuse! Eo Vérité, je ne sais plus que faire dans ce château !
— Hier, lui dit Brutus, vous aviez parlé de musique.
— La musique m'ennuie, dit Paméla, à qui ses distractions avaient manqué les unes après les autres, et qui n'en voulait plus quand elles se représentaient.
— Mais alors qu'allez-vous faire?
— Eh bien ! dit F^améla, allons nous promener,
Tls soiiirent tous deux dans le parc et se promenèrent d'abord assez paisiblement, Paméla disant à Brutus le nom des fleurs, Brutus disant à Paméla le nom des arbres.
Puis vint un beau papillon qu'elle voulut avoir, et en peu d'instants elle avait enveloppé le léger insecte dans les plis de son écharpe; mais, pour en venir à bout, il lui avait fallu courir, et elle revint toute haletante, tout animée de plaisir, en disant à Brutus :
— Voyez comme il est beau !
— H est superbe en effet, dit Brutus.
Et pour la première fois, en parlant ainsi, c'est Paméla qu'il regarda , Paméla dont le cœur battait, dont les cheveux volaient à l'air, Paméla qui lui prit familièrement le bras et qui dit en s'y appuyant :
— Ah! en courant, je me suis heurtée à une pierre; je me suis fait un mal affreux. §
Ils firent quelques pas et ils s'assirent sur un banc.
Brutus ne disait rien, Brutus était plongé dans un étonnemcnt inouï; il s'était assis parce qu'il se sentait chanceler, il lui semblait que l'air qu'il respirait l'oppressait, le parfum des fleurs lui montait à la tête, il se croyait malade.
PaméLi lui dit :
— Mais qu'avez-vous donc? <
— Je ne sais pas, répondit-il. Je n'ai jamais été ainsi.
— Eh bien, restons là un moment.
Us demeurèrent Tun près de Taulre.
Un oiseau chantait au-dessus de leurs têtes. Paméla se laissa aller à l'écouter.
Quant à Brutus^ il était abîmé dans le trouble nouveau qu'il e'prouvait.
— Quel est cet oiseau qui chante? dit Paméla.
Brutus ne répondit pas ; mais Paméla ayant renouvelé sa ({uestion^ il répondit comme un homme qui s'éveille :
— Ça ? c'est un chai*donncret.
— Ah ! ût Paméla^ cet oiseau qui a un si joli plumage ! Je voudrais bien en avoir un.
Brutus leva la tête^ et vit le nid perché aux branches les plus élevées d'un grand orme.
-^ Ça n'est pas difficile^ lui dit-il. Je vais vous en avoir deux ou trois.
Et, sans autre observation, il dépouilla son habit , et s*altachant au tronc do cet arbre, il le gravit avec rapidité.
— Que faites-vous? criait Paméla; vous allez vous blesser!
Mais il ne l'écoutait pas ; et avec l'agilité vigoureuse et hardie d'un athlète, il eut bientôt atteint le sommet de l'arbre, et puis le nid.
Paméla l'avait suivi des yeux avec cet effroi bien naturel quand on voit quelqu'un courir un danger quelconque. Cet eiîroi s'était calmé en voyant l'adresse avec laquelle Brutus avait réussi.
Mais quand elle le vit redescendre, tenant le nid d'une main et s'aidant seulement de l'autre, elle éprouva une véritable teri-eur, et elle ne cessa de crier :
— Oh ! prenez garde ! prenez garde, monsieur !... quelle imprudence !
Cependant, au moment où Brutus allait arriver à teri*e sans accident, le pied lui manqua, et il sembla qu'il allait être précipité et brisé sur le sol.
Paméla poussa un cci en s^ cactaapt les yeux. Mais près-
60 LE MAITRE D*ÉCOLB
que aussitôt elle entendit la yoIx de Brutus qui lui dit:
— N'ayez pas peur, ils ne sont pas tombés, je les tenais bien.
Paméla, tremblante et pâle, regarda en Vair ; elle vit Brutus qui s'était raccroché à une forte branche, et dont tout le corps était dans l'espace, suspendu par une seule main et tenant le nid de l'autre.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle. Mais tous allez vous tuer !
— Non, non, dit-il; tendez votre robe pour attraper le nid ; ces pauvres chardonnerets ! ils sont tout effarés.
Paméla fit machinalement ce que Brutus lui disait : elle reçut le nid dans sa robe ; puis elle le regarda se rattraper de ses deux mains à cette branche et regagner le tronc de l'arbre pour descendre jusqu'à terre.
Alors. seulement elle retomba assise sur son banc, aussi pâle qu'elle était animée un instant avant. Brutu» s'approcha, et, prenant les chardonnerets qu'elle avait posés près d'eUe, il dit :
— Bah ! ils n'ont rien du tout; ma foi, j'ai eu bien peur pour eux !
— Pour eux ! dit Paméla ; mais pour vous ?
— Pour moi, dit-il, oh ! j'étais bien sûr de me rattraper toujours quelque part ; heureusement que je n'ai pas perdu la tête et que je les ai bien tenus en équilibre ; enfin vous les avez, voilà l'essentiel.
Paméla, qui avait témoigné ce désir sans supposer que ce fût autre chose qu'une vaine parole dite au hasard, Paméla ne se remettait pas de l'émotion qu'elle avait éprouvée.
Quant à Brutus, il était redevenu tranquille, et ce fut son tovit de remarquer que Paméla était pâle, et il lui en demanda la cause.
— Oh! lui dit-elle, vous m'avez fait une peur affreuse; rentrons à la maison, je voua en prie.
— Et ces pauvres petits^ dit Brutus, yous fes laissez là ?
— MaiS; dit Paméla avec une impatience triste^ que Youlez-vous que j'en fasse ?
— Ah ! fit Brutus^ vous n'en vouliez donc pas ?
— Mais j*ai dit cela comme autre chose, et puis je ne pensais qu'à ce chardonneret qui chantait si bien.
— C'est bien, fit Brutus, je vais vous reconduire, puis je reviendrai et je les remettrai dans l'arbre.
— Oh ! pour cela, je ne veux pas, dit Paméla vivement. J'aime mieux les emporter.
— Non, non, dit Brutus, je les garderai, moi, je les élèverai, et quand ils sauront chanter, si vous les voulez, je vous les rendrai. Si vous n'en voulez pas, je leur donnerai la volée.
— Après les avoir élevés ?
~ Oh oui ! dit Brutus, quand ils seront assez forts pour voler et trouver leur pâture. Après tout, il ne faut pas que ces pauvres bêtes souffrent de ma bêtise.
— Non, monsieur, dit Paméla, c'est de mon étourderie qu'ils ne doivent pas souffrir ; donnez-les-moi, je les garderai, j'en aurai soin, je vous le promets.
Et comme Paméla disait cela avec un accent ému, et que Brutus la regardait avec étonnement, elle ajouta :
— Oh ! il ne faut pas penser que je suis dure et sans pitié ; vous ne me croyez pas bonne, ah ! monsieur Brutus, cela n'est pas bien.
En effet, la sollicitude de ce grand jeune homme pour ces frêles petites créatiu*es, quand Paméla disait ne savoir qu'en faire, avait semblé à Paméla un reproche indirect de son indifférence. Il n'y avait pas mis d'intention, mais Paméla l'avait ainsi senti.
Lorsque Brutus eut quitté Paméla après cette scène, elle resta longtemps à penser que c'était une bonne et simple nature que celle de ce jeune homme. Ce jour-là le sonuneil
Elle ne comprit pas comment elle pomrait le savoir; mais le soir venu^ elle entendit une nouvelle mélodie puisée dans ce riche trésor, mélodie que la nuit lui apportait et qu'elle écoutait en rêvant et en pleurant, ne sachant pourquoi; et tous les soirs elle restait près de sa croisée ouverte pour Tentendre.
Savait-il qu'elle Técoutait? Était-ce pour elle qu'il venait ainsi?
Brutus n'osa le demander de peur d'apprendre qu'elle ne l'écoutait pas. Elle n'osa le demander de peur d'être sûre que c'était pour elle qu'il venait.
Ce fut aTors qu'elle interrogea son âme, et telle en était la candeur, qu'elle n'y vit que le chagrin de l'abandon où la laissait Hector. Gomme si c'eût été un refuge, elle se toiuna tout entière vers ce chagrin; elle se dit qu'elle n'était pas aimée; et quoiqu'elle n'aimât pas, elle appelait cet amour à son aide ; elle en eût été si reconnaissante, qu'elle l'eût presque rendu. Mais Hector trouva charmant de faire le cruel.
Ce furent d'abord des colères dont il rit, puis des tristesses dont il fut fier. Toutefois Paméla les cachait encore, mais bientôt elle les laissa voir assez pour que Brutus devinât qu'elle pleurait souvent.
Un jour donc, Hector, prié par Paméla de demeurer, l'avait assez cavalièrement refusée; la jeune fille était affaissée dans une vaste bergère, et peu à peu de grosses larmes s'étaient échappées de ses yeux.
Binitus la contemplait; elle ne pensait pas qu'il fût là, elle ne pensait pas à lui, et eUe pleurait toujours.
— Mais, lui dit-il, mademoiselle Paméla, mon Dieu! qu'avez-vous ?
Elle le regarda sans cesser de pleurer, et eUe s'écria :
— Ah ! monsieur Brutus, cette fois, c'est vrai, jo suis bien malheureuse !
— Mais qui tous fait donc du chagrin? est-ce que c*est.. , Toute sa retenue de jeune fiile était revenue à Pamëla. Après ce premier cri de douleur arraclié au désespoir
d'un cœur pur qui se sent pris d*un vertige inexplicable^ et à qui on retire la seule main qui pût Ven anacher^ Pamêla se domina et répondit doucement, en Tempêchant de prononcer un nom qu'il avait deviné :
— Ce n^est rien, monsieur Brutus; je suis malade... Puis elle se mit à causer avec une vivacité et une verve
étonnante ; et parmi tout ce qu'elle dit à Brutus, elle lui glissa Tintention oîi elle était de savoir ce que devenait ainsi Hector tous les jours ,* elle était bien sûre que Brutus le saurait, car elle avait appris, par bien d'autres preuves, qu'un désir manifesté devant Brutus était un ordre auquel il obéissait.
C'était un esclavage étrange que celui de cet homme ; ce qu'on lui demandait, il le faisait ; mais il ne savait pas prévenir un désir, et cela tenait, il faut bien le dire, à l'humilité même de son dévouement. Obéir, c'est .faire sûrement ce qu'un autre désire, c'est ne se compter pour rien dans ce qu'on fait. Prévenir, c'est s'attribuer une part dans le plaisir qu'on donne, c'est supposer que si celui qui reçoit n'est pas heureux de ce qu'on lui offre, il le sera; de Tin* tention; et Brutus ne pensait pas que Paméla pût lui savoir gré de tout ce qu'il eût essayé de faire pour elle.
Or ce fut le jour où Brutus se rendit au bourg pour acheter cette fameuse paire de bottes, que Paméla iui demanda, conmie une femme sait demander ces chpsçs-là, ce que son futur, monsieur Hector, faisait tous les joun| pendant six hem*es qu'il passait hoi*s du château.
6* LE MAITRE D'ÊCcTlE
Qu'il y ait plus de vertus au village qu'à la ville, c'est une question qui sera controversée dui*ant des siècles^ sans arriver jamais à une solution.
Toutefois^ il est permis de croire à Thospitalité champêtre ^ à la bonne foi campagnarde , au désintéressement villageois, comine à Taustérité du barreau, à la confraternité littéraire et à la probité commerciale : ce sont là des généralités fort commodes pour faire des phrases, et qu'il est prudent de ne pas déprécier quand on est a[^elé à en faire un usage fréquent; mais en supposant au village toutes les vertus que nous avons dites, il faut reconnaître qu'il possède des vices qui lui sont très-pailiculiers par le degré auquel il les pousse.
Parmi ces vices, il y en a un qui fait exception dans les exceptions , c'est la haine envieuse et méprisante qu'on y professe pour tout ce qui est étranger au territoire du village et pour ce qui se distingue des habitudes de tous. Le paysan qui a vendu son bois et son vin à un nouveau venu , trouve que celui-ci est très-insolent et très-iuhumain de boire ce vin et de brûler ce bois qu'il a payés deux fois leur valeur ; c'est un homme qui insulte à la misci*e du pays.
Mais cette malveillance, qui ne fait que nlurmurer quand lé naturel de l'endroit est l'obligé de l'étranger, devient farouche et parie haut quand elle croit que c'est l'étranger qui vit aux dépens de la commune.
Aussi, tant que le maître d'école avait exercé, il y avait eu contre lui une vive opposition basée sur les prodigalités du conseil municipal à son égard. Au dire des plus modérés , (1 c'était un fainéant qu'on logeait dans uu ^ïm et
LE MAITRE d'ÉCOLE i57
à qui on prodiguait Targent que les habitants laborieux gagnaient à la tueur de leur front. »
Pour la moitié du peuple et pour beaucoup de déclamalcurs , tout métier où on ne sue pas est un métier de paresseux. « N*est-il pas d'ailleurs scandaleux qu*uu.maîlie d'école ait cent écus de revenu , quand de bons et honorables fermiers, chai'gés de famille, étaient loin de posséder une pareille fortune ! »
Dans cette dernière accusation, il faut le dire, la stupide ignorance entrait pour autant que la méchandteté.
11 serait très-difficile de faire comprendre à un paysan que ce qu*il boit du lait de ses vaches et du vin qu'il récolle, que ce qu'il mange de ses fruits et de son grain, que ce qu'il use de sa laine ou de son chanvre doit être compté dans ses revenus. Il se nourrirait et se vêtirait , lui et dix personnes de sa famille, sur la propriété qu'il exploite, qu'il ne regarde comme fortune que la portion de ses produits qui au bout de Tannée se condense en écus.
Or Brutus recevait ses trois cent cinquante francs en argent monnayé qui révoltait le paysan. Et de bonne foi il trouvait que celui qui peut s'acheter son pain est bien plus riche que celui qui se le fabrique à lui-même.
Ces fâcheuses dispositions contre le maître d'école avaient pris d'autant plus de développement, qu'il ne frayait pas avec les autres habitants.
— 11 faisait le fier, disait-on ; un misérable , qui sans eux serait mort de faim , tranchait de l'ari&tocrate et du grand seigneur; c'était intolérable !
Et probablement cela n'eût-il pas été toléré bien longtemps, lorsque Brutus obtint une place chez monsieur de Lugano.
Bmtus donna sa démission de sa charge de maître d'école; ce fut une infamie, il n'avait pas le droit d'abandonner les nombreuses éilucations qu'il avait commencées ; tout l'argent qu'il avait reçu éiait volé. Il paya le loyer de
la maison qu'on lui avait concédée autrefois^ ce fut une dérision , et il usurpait la jouissance des biens communaux; il avait douze cents francs chez monsieur de Lugano , c'étaient douze cents francs que ce vags^bond , qui n'avait ni feu ni lieu, enlevait au pays.
En effet, s'il n'était pas venu s'y établir, un autre que lui eût eu cette place ; le fils du charron, qui savait lire et écrire, aurait été secrétaire de monsieur le comte et eût épousé la fille du maire. Le neveu , le geudre^ le frère, l'oncle et le cousin de n'importe qui, l'eût obtenue et fût devenu riche et heureux.
De bon compte , Brutus avait empêché le bonheur et la fortune de vingt personnes , et en additionnant toutes les espérances fondées sur ces douze cents livres , il faisait tort à la population de Bourgoing d'au moins trente mille francs par an. On le haïssait donc en masse pour celte énorme somme.
Brulus savait très- bien qu'il n'était pas aimé; mais comme il vivait tout à fait en dehors du village , tous les mauvais sentiments qu'on nouiTissait contre lui ne lui arrivaient que de loin en loin, et alors encore il les recevait avec cette impassible résignation que ses premiers malheurs lui avaient donnée. Mais le jour où il se rendit au bourg , il était déjà moins disposé à se laisser insulter, tandis que les fâcheuses dispositions des habitants contre lui s'étaient accrues par d^ raisons dont on jugera bientôt.
Quand Brulus pamt à l'entrée de la grande rue de Bourgoing, les rares habitants qui s'y trouvaient s'ai'rètèrent pour le regarder passer, puis se rejoignirent pour se le montrer au doigt et chuchoter entre eux d'un air indigné; il n'en vit rien, tant il marchait leste et joyeux.
Mais il n'était pas encore arrivé chez le cordonnier où il allait, que déjà deux ou trois gi^oupes s'étaient foimëset
que les mënagères^ restées dans les maisons^ s*étaient enquises du sujet de ces colloques animas ; et en moins d*un quart d'heure on savait dans tout le village que Brutus y avait paru. Cependant cette petite rumeur n*eût peut-être pas eu d'autres résultats que d'exciter à un plus haut degré les caquets qu'on faisait sur son compte^ sans la grave circonstance des bottes.
Quelques curieux passèrent devant la boutique et virent Brulus attelé de ses deux bras à une paire de bottes à la SouvaroW; qu'il ne pouvait faire entrer malgré tous ses efforts.
Tout aussitôt un de ceux qui avaient assisté à cet étrange spectacle courut aux groupes déjà plus nombreux de la place du Marché, pour leur faire part de cette importante nouvelle.
— Monsieur Brutus achète des bottes !
— Ce n'est pas possible ?
— C'est comme ça.
— Je ne le croirai que quand je l'aurai vu. Ceci fut dit par un grand garçon de charrue, espèce de tyran champêtre qui avait fait un sceptre de son poing !
-- Bon, dit un gamin, voilà Grand-Louis qui s'en mêle. Ça sera amusant.
Tout le monde partagea l'opinion du gamin, car tout le monde suivit Grand-Louis.
— Qu'est-c« que tu vas faire? lui disait-on de tous côtés.
— Rien, répondait-il en se carrant sur ses hanches, rien; je vais voir.
— Bon ! repartit le gamin , il va lui donner une rmiffle !
Grand-Louis entendit le mot et sourit au gamin.
Une jeune villageoise murmura à demi-voix : — Oh ! j'ai peur; mais elle suivit Grand-Louis de plus près, tandis qu'une autre lui disait en la rappelant :
70 LK MAITRE d'ÉCOLE
— Bah! ce n'est pas la peine d'y aller, il n'y aura rien.
— Viens voir tout de même ! et elles y allèrent toutes deux.
Tout d'un coup cette bande de quinze à vingt personnes s'arrêta devant la boutique du cordonnier, dans laquelle Grand-louis entra tout seul. Brutus fut très-surpris de cette apparition ; mais il était à mille lieues de s'en crdre le sujet.
Cependant Grand-Louis se planta devant lui et se mit à le regarder en ricanant , tandis que les autres curieux obstruaient la porte et la fenêtre.
-- 11 pai'ait, dit Grand-Louis, qu'on gagne gros au nouveau métier que vous faites?-
Brutus continua à tirer ses bottes.
— Ce n'est pas au métier qu'il fait, dit une voix de temme, c'est à celui que fait sa sœur qu'on gagne gros.
Biaitus ne répondit pas davantage ; Grand-Louis continua :
— Ma foi, que ce soit l'argent du père ou l'argent du fils, c'est toujours du bien mal acquis.
A cette dernière parole seulement Brutus se releva et repartit, mais avec un reste de cette crainte qu'il n'avait pas encore secouée :
— Il n'y a pas de bien mal acquis que celui qui est volé, et il n'y a pas de voleur chez nous, entendez-vous?
— 11 n'y a pas de quoi s'en vanter, reprit Grand-Louis, et j'aime encore mieux une voleuse qu'une...
Le mot fut prononcé ; car les scrupules de langage ne sont pas encore descendus au village, et la signitîcation du mot n'était pas douteuse.
— De qui parles-tu? s'écria Brutus, la pâleur sur le visage.
Le regard et l'accent de Brutus avaient interdit Grand- Louis; mais une femme répondit pour lui :
LB NAITRI d'ÉCOLI 71
^ Est-ce que vous croyez qu*il existe à Boui'going une autre fille que votre sœur capable de faire ce qu'elle fait!
— Et qu'est-ce qu'elle fait donc? dit Brutus en jetant autour de lui des regards menaçants.
— Allez le demander à monsieur Hector de Lugano^ il vous le dira, répondit-on «d'un côté.
— Il le demande comme s'il ne le savait pas ! s'ëcria-t-on d'un autre..
Puis de toutes parts :
— C'est ça qu'il ne leur laisse pas la maison libre tous les jours !
— Yendez-luL de bonnes semelles au maître d'école^ pour qu'il ne prenne pas d'humidité pendant qu'il est dehors et qu'ils sont dedans !
— C'est une honte pour le pays !
— Et ça met des bottes par-dessus le marché !
Et mille autres propos qui pleuvaient sur la tête de Brutus^ que Grand- Louis considérait toujours en ricanant, sans trop savoir comment il pourrait entamer une querelle avec lui; mais Brutus lui en donna vite l'occasion en s'écriant :
— Ceux qui disent ça sont de la canaille !
Ce fut un haro général au milieu duquel s'éleva la voix de Grand-Louis disant :
— Je le dis, moi! et je voudrais bien savoir si tu m'appelleras canaille?
Encore une fois, l'abaissement dans lequel avait vécu Brutus fut plus fort que lui ; il jeta de côté les botteâ qu'il essayait, il reprit ses souliers en disant d'un air sombre :
— Voyons, laissez-moi tranquille !
11 y avait, disons-nous, dans cette parole de Brutus un reste de ce sentiment par lequel il laissait prendre à tout le monde le droit de le molester sans raison^ car il s'était
72 LE MAITBB D'ÉGOLE
imaginé que ce qu*on lui disait était tout simplement une grossière plaisanterie inventée pour le faire enrager, et il ne voulait pas prêter le flanc à la.méchanceté des villageois en discutant avec eux.
11 quitta la boutique, mais on le suivit dans la rue, et Grand-Louis lui cria :
— N*allez donc pas si vite, vous pourriez les déranger. Brutus haussa les épaules, puis tout d*un coup il poussa
une es|)èoe de cri, se frappa le front et s'anêta.
L-i foule se recula de lui comme d*un fou. Véritablement il avait le visage bouleversé, et cette fois il regardait autour de lui d'un air hagard et incertain; enfin il rencontra le visage de Grand-Louis, il mai'cha droit au paysan :
— C'est toi, lui dit-il, c'est toi qui as dit que Rosalie était...
Encore une fois Grand-Louis eut peur; il répondit en balbutiant :
— J'ai dit, j'ai dit que monsieur Hector passe toutes ses journées avec elle dans la maison, et que le soir ils vont se promener ensemble dans les chemins.
Brutus baissa la tête; en effet, ce qui l'avait arrêté tout à coup, c'était le souvenir de ce que lui avait dit Pamélaet des informations qu'elle l'avait chargé de prendre pour savoir ce que faisait son futur époux qui quittait le chftteau tous les jours, et c'est cette conduite d'Hector qui venait d'être expliquée d'une manière accablante pour Brutus.
Le fait lui apparut dans une si grande vérité, qu'il baissa le front comme un homme anéanti. Peut-être fût-il resté là une heure immobile, abîmé sous le poids de cette pensée, si on n'était pas venu l'y arracher.
Grand-Louis avait repris courage devant la stupeur de Brutus, et il lui dit insolemment :
— C'est comme ça que ça se passe, et c*est comme ça que les gueux deviennent assez riches pour acheter des bottes, quand les honnêtes gens vont pieds nus !
— Eh bien ! s'écria Brutus, puisque c'est toi qui l'as dit, tu le répéteras devant elle ; et si c'est vrai, nous verrons !
Il prit Grand-Louis pour l'entraîner; celui-ci se dégagea en répondant :
— J'irai si ça me plaît !
— Je te dis que tu viendras! lui dit Brutus en le prenant à la gorge et en le tirant après lui.
— Voulez-vous me laisser! voulez-vous me laisser! s'écriait Grand-Louis, qui malgré sa force ne pouvait résister au bras de fer qui le tenait.
— Viens donc ! viens donc î répondait Brutus qui le tfrait toujours en le faisant avancer malgré lui.
Cependant Grand-Louis se défendait en allongeant des coups de pied à Bmtus.
Au bout de quelques pas il trébucha et tomba; mais cela n'arrêta pas Brutus qui se mit à le traîner comme il eût fait d'un enfant. A ce moment Grand-Louis se mit à crier :
— Au secours ! il m'étrangle, à l'assassin !
Les femmes et les enfants poussèrent des cris d'épouvante. Brutus était effrayant; les yeux lui sortaient de la tête, une pâleur livide couvrait son visage, et quelques hommes ayant essayé de l'arrêter, il les renversa avec violence.
Alors tout se mit à crier, à hurler autour de lui; le reste de la population qui n'était pas aux champs se précipita aux poi-tes et aux fenêtres, et Brutus parcourut un bon tiers du village au milieu d'un désordre et d'une .épouvante pareils à ceux que jetterait la présence d'un loup enragé. Grand-Louis hurlait en se tordant ; mais Brutus l'eût sans doute traîné ainsi jusqu'à sa maison si le curé, attiré par ce bruyant tumulte, n'était sorti de chez lui et ne se fût placé devant Brutus.
A Taspect du vieillard qui avait été son bienfaiteur, le forcené s'arrêta.
74 LE XAITRE d'école
— Qa'est-ce que œU? dît le prêtre.
Mille Yoix lui répondirent, toutes accusant Bnitus de crîmes qui pouvaient se résumer ainsi :
— Oui, il Teut tuer Grand-Louis parce que celui-ci a Toutu lui faire honte de Tinconduite de sa sœur!
Et les épithètes ne manquaient ni à Rosalie ni à Brutus.
— Vous les entendei, monsieur! vous les entendez! dit Brutus.
— Oui, il laut ks chasser du village ! disaient les femmes.
— Il faut Tassommer ! disaient les hommes.
Mais Brutus n'était plus un homme à assommer. Il ne répondait plus que par un coup d*œil à ces menaces; mais il y avait maintenant dans ce coup d*œil un dédain et une force qui eussent arrêté les plus intrépides.
Le curé cherchait à calmer la fureur braillarde des paysans; mais n'y pouvant parvenir, il essaya de mettre un terme à cette scène en faisant entrer Bnitus chez lui. C'était le seul moyen d'en Qnir, du moins pour le moment; mais on lui cria qu*il lui faudrait hien sortir tôt ou tard^ et qu*on Tattendrait à sa sortie.
Brutus ne prit point garde à ces propos; il n*était inquiet que du silence du curé, qui n*avait pas démenti Taccusation portée par les paysans.
Cependant, revenu de ce premier mouvement où elle lui était apparue comme une certitude, il essayait d'en douter encore, et il dit au vieillard, d*un air triste et résigné:
— Mais qu'est-ce que je leur M fait pour me dire des infamies comme ça?
— Certes, répondit tristement le curé, ils ont eu tort de te le dire en t'in.>ultant; mais enfin, c'est la vérité.
— La vérité? répéta Brutus.
— Oui, tous les joivs monsieur Hector va chez Rosalie pendant que tu n*y es pas, et il y demeure jusqu'au soir.
— Eh hien ! après? dit Brutus.
LE MÀiTAE d'École 75
-- Après? dit le curé tristement ; je voudrais croire qu'il n*y a rien de mal dans tout cela ; mais ça n*est guère possible; un homme comme monsieur de Lugano ne va pas chez ime pauvre fille comme Rosalie pour le plaisir de causer avec elle.
Brutus ne concevait pas trop cela dans sa naïve hon-* nêtetë ; mais le curé ajouta :
— Est-ce que tu connaissais ces visites?
— Non ; c'est la première fois que j'en entends parler.
— Eh bien, mon pauvre Brutus, on ne se cache guère que pour mal faire.
Cette raison rendit à Brutus sa conviction, mais non plus sa colère, et il se laissa tomber sur une chaise en pleurant et en disant :
— Ah! mon Dieu, mon Dieu! est-ce bien possible !
— Le mal n'est peut-être pas sans remède.
— Mais, monsieur le curé, qu'allons-nous devenir? où Toulez-vous que nous nous cachions? Quel malheur, mon Dieu ! quel mal heur ! . . . .
C'était bien toujours l'homme misérable habitué à souffrir, et qui retombait sur lui-même sans penser à accuser. 11 n'avait pas encore une pensée de malédiction pour sa sœur ni une idée de vengeance contre Hector.
— 1] faut parler à Rosalie, lui dit le curé ; 11 faut lui faire des remontrances.
— Elle ne m'écoutera pas, monsieur, elle ne m'écoutera pas ! Vous devriez venir la prêcher, vous. Oh ! je vous en prie, venez ! Que voulez-vous que je lui dife^e, moi?
— Eh bien , soit, j'irai demain la voir, je lui parlerai I
— Oui, il n'y a que vous qui puissiez la sauver.
Le curé leva les yeux au ciel ; il lui sembla qu'il n'y avait rien à dire à un frère qui n'aNait pas une plus haute idée de ses droits sur sa sœur ; et il lui promit alors d'y . aller le lendemain.
Brutus le quitta que la nuit était déjà venue.
Il $*eii alla lentement, le désespoir dans Tâme, et décidé à ne rentrer que fort tard dans la nuit, à Theure où il ne |)ourrait pas voir Rosalie. Il gagnait déjà un sentier détourné qui devait le conduire vers la colline où il allait tous les soirs, lorsqu^il fut tout à coup assailli par cinq ou six hommes armés de bâtons, qui l'attaquèrent avec une telle violence qu'il était tombé évanoui avant d'avoir pu se défendre.
La nuit était avancée lorsqu'il revint à lui. Le souvenir de ce qui s'était passé au village ne lui revint que très-confusément ; mais il i*econnut Codés qui lui léchait les mains et le visage. Il se i^leva comme un homme ivre et gagna ï^a maison en chancelant.
La fièvre battait dans son cerveau et il n'avait vérita^ Mement conscience ni du passé, ni du présent, lorsque, arrivé au pied du petit escalier qui menait à sa chambre, il crut entendre le bruit d'une fenêtre ; il regarda, et il lui sembla qu'un homme soi*tait de la chambre de Rosalie* Coclès aboya avec fureur ; la voix de Rosalie cria :
— Ici, Coclès, ici !
Le chien se tut, l'homme disparut, la fenêtre se ferma, et Brutus, de nouveau épuisé de fatigue et du sang qu'il perdait, tomba encore sur le sol.
VU
Au jour levant, Brutus était encore évanoui au pied de Tcscalier qui conduisait à sa chambre.
Cependant deux ou trois paysans étaient passés rapidement en jetant un regard furtif du côté de la maison, mais ils s'étaient éloignés plus rapidement encore en voyant ce corps sanglant gisant sur la terre. Ceux-là sans doute faisaient partie des misérables qui avaient attaqué Brutus, et ils venaient savoir ce qui se passait dans sa maison, quels
cris^ quel tumulte, quel désordre ce malheur y avait apporté.
Grand-Louis, plus imprudent que les autres, s*était même arrêté à quelque distance de la demeure de Brulus. Blotti derrière une haie, il regardait avec une attention exti*ême dans rintérieur du verger.
C*est qu'au moment de s'éloigner il avait entendu ouvrir une porte, et qu'il était intéressé à apprendre si le crime auquel il avait sans doute participé était irréparable, et à quel article du Code pénal il devait appartenir d*après ses résultats. Chacun est bien aise de prendre ses précautions en pareille circonstance, et les paysans n'ont pas besoin de maître d'école pour savoir ce que vaut un meurtre ou une volée de coups de bâton.
Alors Grand-Louis fut témoin d'une scène tout à fait extraordinaire.
La mère de Brutus était sortie de la maison comme elle en avait l'habitude pour se promener de grand malin.
Dans les premiers temps de son séjour à Bourgoing, elle sortait indifféremment à toutes les heures du jour, et c'avait été un grand diveilissement pour les enfants du village de venir l'épier, de rire d'abord en la voyant marcher d'un pas rapide et avec des gestes et des mots désordonnés, puis, quand cet amusement n'était plus assez vif, de lui jeter des pierres pour l'agacer et îa faire courir : c'était le mot consacré.
En effet, un jour, une de ces pierres ayant atteint la pauvre femme à la tête, elle po^a la main à l'endroit frappé et la retira pleine de sang. A cet aspect elle s'était mise à fuh* en poussant de grands cris, et il avait fallu toute Tagllité de Brutus pour la rattraper et toute sa force pour la ramener dans la maison.
Depuis ce temps, par un reste d'instinct de prudence, la folle ne sortait que loi^qu'elle se croyait seule; d'ailleurs elle n'excitait plus de curiosité: le jeu delà folle était passé
de mode au village, et quand on rapcrcevait le matin dans le verger, on la laissait errer tranquille.
Ce jour-là comme les autres, %lle prit la première allée qui se présenta devant elle, et marcha pendant quelque temps à travers le verger, avec cette rapidité indifl'érenle qui caractérise l'allure de certains fous, et qui montre que Taspect des objets extérieurs ne leur apporte ni sensations ni idées.
Cefut après dix minutes de cette promenade que Grand- Louis la vit s'engager dans Tallée qui devait la mener directement à Tendroit où son fils était resté mourant. Grand-Louis se redressa pour épier Timpression qu*un pareil spectacle allait faire à cette malhem^use femme et pour^^s'assurer de l'état de Bratus; mais il vit la folle arriver jusqu'auprès de ce corps, le regardant un moment, puis reprendre sa marche comme si elle eût aperçu une plante ou une pierre qui se fût trouvée sous ses pieds.
Cependant on eût pu remarquer que le désordre de son geste s'était calmé, que sa marche était moins rapide; après quelques pas dans une direction qui devait Téloigiier du corps de Brutus, elle s'arrêta tout à coup, et revint d'elle-même vers cet objet qui lui avait semblé si inditTérent. 1
Alors elle s'arrêta et le regarda avec plus d'attention, , puis Grand-Louis l'entendit crier comme quelqu'un qui J veut en éveiller un autre :
— Bmtus * . . . Brutus ! . . .
Rien ne répondant à cet appel, la folle s'éloigna encore, comme si tout ce qu'elle pouvait donner d'attention à un pareil spectacle fût épuisé ; mais il parait toutefois qu'elle eu avait une conscience confuse, car elle s'arrêta de nouveau et revint encore une fiis à la même place.
Cette fois elle se pencha ^1U' le corps immobile deBrului et le secoua asbcz rudemeiit; mais le toucher ne piodui' sant pas plus d effet que la voix, elle se releva encore pour
s'ëloigner ; ce fut à ce moment qu'en regardant ses mains elle s'aperçut qu*elles étaient pleines de sang. Aussitôt cette vue lui rendit ce délire furieux qui l'avait saisie dans une circonstance pareille, et elle se prit à pousser des cris déchirants en s'enfuyant avec rapidité du<;ôté des collines, et en répétant d'une voix effrayante :
— Mort ! mort ! mort !
Elle passa près de Grand-Louis qui Tentendit, et qui s'éloigna furtivement en disant :
— C'est bon î le maîti'e d'école est mort, et la vieille folle passera poiw l'avoir tué.
11 ne se dit pas : « Au besoin, je l'en accuserai, » mais il ne fallait pas qu'il eût besoin de ce mensonge pour sa défense; car il n'eût pas hésité à le prononcer après tous les serments possibles de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité* —
Cependant les cris de sa mère avaient éveillé Rosalie, elle était sortie de la maison et avait vu son frère étendu par terre .
11 y a des spectacles devant lesquels les premiers mouvements de l'âme sont à peu près les mêmes chez tous les individus. Quelque froid, quelque sec que soit un cœur, il s'émeut et s'anime lorsqu'il est frappé par un coup si violent et si inattendu.
Rosalie, à l'aspect de son frère, fut frappée de pitié et d'épouvante, et oubliant les cris de sa mère, elle essaya de le relever; ses efforts furent inutiles : alors elle appela au secours, et tandis que quelques paysans quittaient la route pour accourir à la maison d'où partaient les cris, elle parvint à tirer Brutus de son évanouissement en lui jetant de l'eau froide au visage. Les paysans étant enfin arrivés près de Rosalie, elle put s'occuper de sa mère ; elle parcourut tout le jardin en l'appelant.
Quelqu'un lui apprit qu'on venait de la voir s' enfuyant à travers la campagne, et Rosalie expédia plusieurs pay-
sans à sa recherche, en leur promettant de les payer largement quand ils la lui ramèneraient. Pendant ce temps on avait transporté Brutus dans la maison.
Mais Rosalie avait donné à son frère tout ce qu'elle avait de pitié et de sensibilité; en effet, il était revenu à lui, il n*était pas mort, et elle trouva mauvais qu*on Teût établi dans sa chambre et couché sur son lit. Elle parlait déjà de le faire monter dans son grenier, lorsque le curé arriva,* il savait déjà Faccident de Brutus, et avait amené le médecin.
Les blessures du maître d'école n*avaient rien de dangereux, la perte de sang Favait seule plongé dans ce long évanouissement, et le médecin afûrma que ce n*est pas une chose rare que de voir. les hommes les plus vigoureux céder à la moindre émission sanguine et perdre entièrement connaissance.
Cependant cette visite parut contrarier Rosalie; mais elle n*osa montrer son mécontentement, et elle espéra que la visite serait courte et qu'elle serait bientôt débarrassée de la présence du curé et de celle de son frère; mais monsieur Durand demeura, et après avoir éloigné tout le monde, il annonça à la jeune ûUe qu'il avait une explication à lui demander.
Le curé avait dit cela d'une voix sévère où paraissait déjà la gravité du sujet qu'il avait à traiter. Rosalie en eut peur, cl croyant détourner cette explication^ elle dit assez cavalièrement :
— Vous feriez mieux de demander à Brutus quelle sottise il a faite au village pour se faire traiter ainsi !
— Vous ne le savez pas ? lui dit le curé.
— Qui voulez-vous qui me l'ait appris? répliqua Rosalie.
— Votre conscience, reprit solennellement Je curé.
Le mot sentait un peu le prêche fait aux petits enfants, et Rosalie regarda très-impertinemment le curé en rëpëtant:
LE MAITRE d'ÉCOLK 81
— Ma conscience ?
— Oui, reparut monsieur Durand, qui cette fois fut plus explicite ; car les fautes des sœurs retombent sur les frères, et le malheur qui est arrivé à Bioitus est le résultat de votre mauvaise conduite.
Alors il raconta à Rosalie tous les propos qu*on avait tenus sur son compte ; il lui apprit que c'était à cause d'elle qu'on avait injurié Brutus ; il lui dit comment son frère avait accueilli ces propos^ et comment il avait voulu en tirer vengeance en traînant Grand-Louis jusque devant elle.
Le curé s'imaginait qu'il avait confondu Rosalie, et que la malheureuse ûUe allait tomber tremblante et pleine de repentir à ses pieds ; il dut donc être surpris lorsqu'elle lui dit d'un ton résolu :
— Et puis après, qu'eût-il fait s'il l'avait traîné jusqu'ici ?
— Ce que j'eusse fait, s'écria Brutus qui s'était relevé et qui écoutait d'un air sombre le récit ducuié;ce que j'eusse fait? S'il avait menti, je l'aurais étranglé sans miséricorde !
— Biiitus ! dit le curé sévèrement.
— Ou je l'aurais foi ce à demander pardon, à genoux, de ses infamies, ajouta Brutus d'un ton plus soumis.
— Et s'il n'avait pas menti, dit effrontément Rosalie, est-ce moi que tu aurais étranglée ou à qui tu aurais fait demander pardon ?
Bi-utus regarda le curé, le curé regarda Brutus; le jeune homme et le vieillard demeurèrent désorientés en face de cette impudente résolution. Brutus fut le premier qui s'arracha à cette espèce de stupeur, et il répondit :
— Mais s'il n'avait pas menti, il aurait dit la vérité.
A cette naïveté échappée à l'indignation qu'éprouvait Brutus, Rosalie se mit à ricaner, et repartit :
— Voilà qui est parfaitement sûr!
Mais BiTitus n'était pas en humeur de se laisser traiter
comme un enfant, et pour la première fois de sa vie il dit à sa sœur, avec une autorité qui Tétonna :
— C'est que s*il a dit la vérité, c*est qu'il n*a pas menti, tu as déshonoré ton nom et le mien !
Rosalie répondit par un nouveau ricanement, puis elle ajouta :
— Et oïl voyez-vous ça ?
— Que vient faire ici monsieur de Lugano tous les jours? dit Brutus en avançant vers sa sœur.
— Eh bien, il vient me voir, repartit Rosalie en le toisant des pieds à la tête.
— Et pourquoi vient-il te voir? s'écria Brutus en s'approchant tout à fait de sa sœur. ^
— Probablement parce que cela lui plaît et à moi aussi, répondit Rosalie avec la même insolence.
— Mais ça ne me plaît pas, à moi, et je te jure qu'il ne remettra pas les pieds ici.
— Et qui l'en empêchera ?
— Moi, s'écria Brutus, qui, dominant Rosalie de toute la tête, la tint un moment immobile et vaincue sous son regard.
Elle ne répondit pas et parut céder à une volonté plus puissante que la sienne. En effet, l'accent de Brutus avait quelque chose de trop déterminé pom* que Rosalie ne comprît pas qu'il était poussé en ce moment par une force particulière. Cette force, elle était loin de la supposer personnelle à son frère; elle crut qu'il la devait aux conseils du curé, et pensa que dès que celui-ci se serait retiré, elle reprendrait aisément son ascendant et que Brutus retomberait dans cette obéissance apathique dont elle ne l'avait jamais vu sortir. Toutefois, comme elle ne voulait pas que son silence fût accepté conune un acte de soumission complète, elle reprit d'un air de victûme :
— Est-il possible de traiter ainsi une pauvre fille, parce
LE MAITRE d'ÉCOLB 83
qu'elle reçoit, au vu et au su de tout le monde, un jeune homme qui veut Tépouser !
— Vous épouser? dit le curé.
— répouser ? répéta Brutus.
— Et vous avez cm cela ? reprit monsieur Durand d'un air stupéfait.
— Dame ! il me Ta dit, fît Rosalie en pleurant ou du moins eu essuyant ses yeux assez rudement pour les rendi'^ rouges.
— Tu savais pourtant, lui dit Brutus, qu'il devait épouser sa cousine, je te l'avais dit.
— Mais s'il me préfère à mademoiselle Paméla, ce n'est pas ma faute ! s'écria Rosalie .en éclatant en fausses larmes.
— Mais que va dire monsieur le comte? reprit Brutu9 d un air désolé.
Le curé lui fit signe de le suivre et l'emmena dans le jardin.
— Bmtus, lui dit-il dès qu'ils furent seuls, il faut être honnête homme jusqu'au bout, il faut aller chez monsieur de Lugano et lui avouer tout. Son autorité seule peut empêcher son fils de rentrer dans ta maison.
— Je n'oserai pas, dit le jeune homme.
— Ne pas l'avertir, repartit le curé, ce serait justifier les soupçons des habitants qui prétendent que tu savais cette intrigue et que tu en profitais.
— Mais il me renverra et je perdrai ma place !
— C'est un sacrifice que lu dois faire à ton honneur.
— Mais moi, je n'ai rien fait de mal !
— Pourquoi as-tu quitté ta place de maître d'école ? lui dit le curé. Pourquoi as-tu voulu être plus que tu n'étais? C'est ton ambition qui vous a perdus. Jamais monsieur Hector de Lugano n*aurait pensé à ta sœur si lu n'avais pas été chez son père.
Il est des êtres destinés à être accusés^ c*ebt un état qu'on leur fait, et loisqu ils Tacceptent comme'^iiilus,les hommes les plus justes >e laissent aller à les blâmer comme les auti^es. C'est si commode de faire de la morale seutentieuse qui n'est point discutée ! Cela donne une haute idée de sa sagesse et de son éloquence; les hypociites le savent si bien , qu'ils trompent souvent les plus habiles et les plus vertueia, en leur disant : « Je comprends ma faute maintenant; votre parole m'a éclau'é et je suivrai vos conseils. » Le lendemain ils recommencent leurs méfaits; mais éclairés par une nouvelle lumière, ils se repentent encore; puis ils recommencent à mal faire le lendemain, et ce n'est presque jamais qu'après de longues années d'épreuves qu'on finit par être bien persuadé que Tautorilé et la persuasion 9i*on se suppose n'existent pas, et que le triomphe qu'on atteint n'est qu'une comédie qui a pour complice notre vanité. Toutefois ce n'e^jt pas de celte façon que Brutus se laissa persuader; il y ci^^it de la foi, sinon de la conscience, dans le repentir qu'il éprouvait. IL croyait encore plus aux autres qu'en lui-même, et du moment qu'un homme comme monsieur Durand lui traçait son devoir, Brulusse fût cru coupable d'hésiter à l'accomplir.
— Soit, dit-il; mais puisqu'il en e»l ainsi, il vaut mieux en finir tout de suite; je vais chez monsieur le comte.
Alors seulement Brutus s'aperçut qu'il n'était pas dans un état présentable, et après avoir promis au curé de rester fidèle à sa résolution , il rentra dans sa chambre pour rétablir im peu le désordre de sa toilette. Il redescendit bientôt, mais Bo^alie, qui avait entendu les conseils que le ciu'é avait donnés à Brutus, l'attendait de pied ferme au bas de son escalier; et lorsqu'il paml, brossant son chapeau avec la manche de son habit, elle lui dit hardiment :
— Où vab-tu corameça?
— Je vais où il me plnît.
— Je veux le «avoir, dit Rosalie.
Bnilus la regarda de travers et passa devant elle sans lui répondre.
— Je te dis que tu ne sortiras pas, s'écria Rosalie, sans ra*avoir dit où tu vas !
Bnitus sentit se remuer en lui cette violence brutale qui ne connaissait pas de bornes quand elle éclatait, et il répondit en s'éloignant :
— Je vais où j'ai affaire !
— Tu vas aller dépenser ton argent et recommencer quelque nouvelle querelle, et tu oublies notre pauvre mère qui s*est échappée ce matin et qui mourra de faim dans la campagne.
— Est-ce vrai ? s'écria Brutus en revenant sur ses pas. Brutus avait déjà jugé sa sœur, car il se précipita dans
la maison, entra dans la chambre de sa mère, dans celle de Rosalie pour s'assurer de la vérité. Une heui'e avant il l'eût crue au premier mot.
— Et tu ne me l'as pas encore dit ! s'écria-t-il en menaçant Rosalie lorsqu'il eut reconnu l'absence de sa mère.
— Vous étiez si pressé de faire votre morale, que je n'ai pas eu le temps.
— Et tu ne l'as suivie, toi !
— Est-ce que je sais où elle est? répliqua Rosalie. Cette odieuse indifférence dépassait de trop loin tout
ce que Brutus pouvait imaginer de honteux; il faut comprendre le mal pour le discuter; d'ailleurs, il n'avait plus qu'une pensée, celle de sa mère, et il partit avec rapidité dans la direction que lui indiqua Rosalie.
Il monta sur la plus haute colline des environs pour voir au loin , et eut bientôt découvert sa mère courant dans une vallée, poursuivie et traquée par une douzaine de paysans.
Brutus se sentit pris de pitié et de colère à cet aspect, car les misérables avaient presque fait un jeu de cette poursuite ; ils entouraient la fugitive de loin en se resser-
86 LE MAltRE D^ÉCOLË
rant et en jetaat des pierres du côté où elle voulait passer, pour Tarrôter et Fépouvanter. Brutus poussa des cris pour les faire cesser ; mais il sembla que sa mère seule entendit sa voix^ car aussitôt, au lieu d*aller et de venir d*un côté à l'autre, s'aiTêtant quand elle voyait un paysan s*avancer vers elle et revenant sur ses pas, elle prit un élan rapide, comme si celle voix eût été un aiguillon qui la pressait, elle échappa à ce cercle qui commençait déjà à se resserrer, et parut bientôt au sommet d'une colline voisine.
Brutus descendit dans la vallée et dit aux paysans qu'il se chargeait seul du soin de ramener sa mère.
Alors il commença une de ces poui'suitcs patientes que le cœur rend ingénieuses. Comme il voyait sa mère s'éloigner à mesure qu'il approchait, il renonça à l'atteindre, mais il dirigea pour ainsi du*e sa fuite. Il lui faisait obstacle quand elle voulait s'éloigner du côté de la campagne, et la poussait lentement en avançant pas à pas lorsqu'elle prenait le chemin du village.
Plus de deux heures se passèrent dans ce manège, et les forces de Brutus commençaient à se perdre lorsqu'il parvint à mener sa mère jusque sur la grande route. Il espéra qu'arrivée là elle suivrait d'instinct ce chemin battu, et que, parvenue en face de sa maison, ce même instinct l'y l'amènerait.
En effet, la folle, quoiqu'elle regardât souvent derrière elle, marcha quelque temps sans pai-altre vouloir s'échapper. Cependant il lui fallait passer devant la grande avenue du château de monsieur de Lugano, et lorsqu'elle fut en face de cette avenue elle s'arrêta. Brutus s'arrêta aussi.
La folle regarda longtemps la grille qui fermait cette avenue, le château qu'on voyait au fond, et demeura immobile. Brutus fit quelques pas pour la décider à continuer: mais au lieu de suivre son chemin, sa mère entra dans l'avenue et marcha droit au château. Brutus accouru^ rapidement pour fermer la grille derrière elle et l'empêcher
de sortir du parc^ où il serait plus facile de s*en emparer.
A peine était-il arrivé à cet endroit quMl entendit un cri perçant et quMl vit accourir vers lui Paméla éperdue, que la folle poursuivait avec fureur.
La jeune fille tomba presque défaillante dans les bras de Brutiis^ en disant :
— Qui est ça, mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que cette femme?
La folle s'était arrêtée à quelques pas de son fils, en regardant toujours Paméla d'un air menaçant.
— Hélas ! dit Brutus, c'est ma mère, ma pauvre mère qui s'est échappée, et que je voudrais ramener à la maison.
Paméla ne quittait pas la folle des yeux, fascinée par ce regard ardent qui restait attaché sur elle.
— Oh ! monsieur Brutus, lui dit la jeune fille, défendezmoi, j'ai peur!
— Rendez-moi ma robe ! s'écria la folle, je veux ma robe !
Elle avança en parlant ainsi, Paméla se cacha derrière Brutus, et sa mère s'arrêta.
Alors il sembla que l'idée d'avoir cette robe l'abandon-^ naît tout à coup, et elle reprit sa marche et alla droit au château; Brutus et Paméla la suivaient avec anxiété.
Lorsque la folle fut entrée dans la cour d'honneur, quelques domestiques l'aperçurent, et bientôt toute la valetaille fut sur pied autour d'elle.
— Oh ! mademoiselle, fit Brutus, dites qu*on ne lui fasse pas de mal.
Paméla avança, et cria de sa douce voix :
— Ne la touchez pas ! laissez-la faire !
La mère de Brutus, comme si elle n'avait pas entendu, continua à marcher à travers les domestiques, qui s'éloignaient d'elle avec épouvante, et entra dans le salon. Tout le monde se mit aux fenêtres et aux portes pour la regarder.
Elle parcourait le salon avec un air imposant, puis elle
examina toutes choses avec une curiosité particulière; seulement, un rire saccadé cl joyeux lui échappait quand elle rencontrait quelque objet élégant. Elle alla ainsi de meuble en meuble, jusqu'à ce quVlle anivât en face du piano ouvert. Elle s*y assit et y posa les mains; le bruit confus que rendit Tin^trument la fit tressaillir : elle retira ses mains avec effroi, puis elle y toucha de nouveau, comme si elle allait mettre la main sur un fer rouge; elle écouta longtemps la vibration du son, puis elle descendit une gamine en la frappant d'un seul doigt.
Ce rire de joie qu'elle avait déjà laissé échapper plusieurs fuis éclata alors avec vivacité, et elle recommença plusieurs fois ; puis elle mit les deux mains sur le piano et joua quelque chose de confus, mais où on sentait la forme d*un air promené à travers cent fausses notes.
Cependant peu à peu cet air parut se mieux dessiner; bientôt il prit sa mesure, son rhythme,sa mélodie, et tout le monde put reconnaître le fameux air :Ah! ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne ! joué avec une netteté i-emarquable.
La folle accompagnait cet air de ce rire aigu et saccadé que nous avons ^dit, et, à mesure que cet, air se dessinait mieux, ce rire devenait plus bruyant, et entîn elle arriva à jouer cette mélodie féroce avec une fureur à briser le piano, tandis qu'elle se toîdait dans ce rire convulsif qui éclatait mêlé de cris furieux. Tout le monde était dans une horrible attente lorsque monsieur de Lugano entra tout à coup, pâle, les yeux hagards, et dit d'une voix brève :
— Qu'est cela ?
A ce inot la Colle s'arrêta, poussa un cri, et tomba sur le parquet, comme si elle avait été frappée de la foudre.
LE MAITRE d'ÉCOLB 89
A l'aspect de cette misérable femme évanouie, le comte de Lugano était demeuré un moment ii^nmobile, les regards attachés sur elle.
Ses traits, dont Je calme habituel n'était guère troublé que par un léger sourire d'ironie ou de dédain , étaient tout bouleversés; une pâleur livide, qui témoignait d'une profonde terreur, était répandue sur son visage, tandis que la contraction de sa bouche et le frémissement de ses lè- Tres décelaient comme un désir féroce de s'élancer sur ce corps inanimé et de le fouler aux pieds. Cette expression de sa figure était si effrayante que tous les spectateurs de celte scène restaient immobiles aussi , les yeux fixés sur ie comte qui contemplait toujours la folle.
Enfin il releva la tête, et tous les yeux se baissèrent devant le regard ardent et interrogateur qu'il promena autour de lui. Il arriva ainsi jusqu'à Paméla et Brutus, pressés l'un contre l'autre.
— Qu'est-ce que cela? dit-il d'une voix étouffée, en montrant du doigt cette femme gisante à ses pieds.
Paméla ^'avança vivement vers son oncle ; elle voulut sauver à Brutus le premier choc de cette colère qu'elle voyait éclater sur le visage du comte, et ne supposant pas qu'elle pût avoir d'autre cause que l'esclandre qui venait d'avoir lieu, elle lui répondit doucement :
— Hélas ! mon oncle , c'est une pauvre folle qui s'est échappée de sa maison, et qui en fuyant est entrée par hasard dans la cour du château, puis dans le salon.
Le comte jeta un nouveau regard sur cette femme, et repartit bru>quement :
— Une folle, en êtes-vous sûre ?
Brutus s'avança à son tour et répondit :
90 LE MAITRE b^ÉCOLE
— G*est ma mère^ monsieur le comte; vous savez?... ma mère...
Monsieur de Lugano passa la main sm* son front ^ et répondit comme s*il avait peine à reprendre ses souvenirs :
— C'est vrai, c'est vrai , vous m'aviez dit que votre mère était folle!... Oui, je m'en souviens; mais vous ne m'aviez pas dit que ce fût à cette époque qu'elle devint folle.
Personne ne fit attention à cette phrase qui répondait sans doute à une pensée non exprimée de monsieur de Lugano, mais qui devait vivement le préoccuper.
Déjà Brutus avait relevé sa mère et l'avait placée sur un fauteuil.
Les premiers symptômes de son retour à la vie eurent un caractère tout nouveau pour son fils : des sanglots violents sortirent péniblement de sa poitrine , et bientôt des larmes abondante» leur succédèrent, mêlées d'exclamations prononcées d'une voix désolée :
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait-elle, sauvez-moi, sauvez-moi !
Monsieur de Lugano , penché sur elle ainsi que Brutus, l'examinait avec une visible anxiété.
— C'est étrange , dit Brutus , jamais je ne l'ai vue pleurer.
— C'est étrange , en effet , répéta le comte d'une voix sombre, cette femme ici...
— Pardon, dit Brutus, qui ne voyait dans la préoccupation de monsieur de Lugano que le déplaisir que lui causait la venue d'une folle dans sa maison ; pardon^ je vais l'emmener.
— Mais elle est incapable de marcher, s'écria Paméla.
— Si vous étiez assez bon, reprit Brutus en s'adressant à monsieur de Lugano , pour dire à l'un de vos domestiques d'avoir un brancard , je trouverais quelqu*un pour m'aider à la transporter jusque chez nous.
Lk MaiTre d^ecolë 91^
Le comte ne répondit point , et Brutus prit ce silence pour un refus ; et il se hâta de dire :
— Elle marchera^ elle marchera ; et puis, après tout, je la porterai bien tout seul.
Il fît un effort pour relever sa mère ; mais tout à coup il deYÎnt pâle , chancela à son tour, et fut obligé de s*appuyer sur un meuble pour ne pas tomber.
Paroéla poussa un cri perçant , et s'élançant vers son oncle, lui cria :
— Mais le voilà qui se meurt aussi !
— Ce n*est rien, dit Brutus ; c*est que cette nuit j*ai été blessé... et la fatigue d'avoir poursuivi ma pauvre mère... rémotion de Tavoir vue là comme morte... Pardon, monsieur le comte, pardon, mademoiselle... mais ça ne sera pas long, nous allons nous en aller.
Pendant que Brutus parlait ainsi, le comte deLugano le regardait avec une attention, une curiosité dont il eût été impossible de définir le caractère. Puis il répondit à Brutus:
— Ah ! oui, je me rappelle aussi, on m'a dit ce matin que TOUS vous étiez battu avec des paysans.
— Je ne me suis pas battu, reprit gravement Brutus, on a voulu m*assassiner.
— Et pourquoi ?
Brutus montra d*un coup d'œil les nombreux témoins de cette scène, et il sembla que pour la première fois le comte s'aperçût que tous les gens de sa maison étaient restés aux portes.
— Que faites-vous là ? s'écria-t-il avec violence.
— Nous attendons les ordres de monsieur le comte, dit le plus résolu.
— Mes ordres ? n'avez-vous pas entendu qu'on vous a dit d'aller chercher un brancard pour porter... (sa voix hésita à prononcer ce qu'il allait dire, puis il reprit:) pour porter cette malheureuse chez elle ?
Les domestiques se retirèrent.
Le comte se promenait (Jans le salon d'un air très-agité. Cependant les larmes convulsives de la folle s'étaient calmées, et la lassitude de sa longue course et des violentes secousses qu'elle avait éprouvées l'avaient plongée dans un profond sommeil.
Les domestiques reparurent avec un brancard.
— Oh! dit Paméla, il y aurait de la barbarie à l'éveiller... ils vont attendre, n'est-ce pas mon oncle ?
Monsieur de Lugano ne répondit pas, mais il fit un signe pour éloigner les domestiques, puis il s'écria :
— Mais il n*y a donc pas de maison de fous dans ce département ? . X
— Pardon, fît Brotus, et ma mère y a été longtemps enfermée; mais je l'en ai retirée depuis que j'ai pu la nourrir.
— Et vous avez eu tort, dit viveràent le comte ; une bonne administration ne devrait pas souffrir de tels abus. La liberté laissée à des êtres pareils est un danger pour tout le monde.
— Je suis désolé de ce qui est arrivé, dit Brutus d*un air digne et triste ; mais la pauvre femme n'est pas méchante, je vous le jure, elle n'a jamais fait de mal à personne.
— Elle vous en aura fait du moins, reprit le comte qui se laii»>ait emporter à une impatience et à une colère meiplicables ; oui, elle vous en auia fait, car aprèb ce qui vient de se passer, vous comprenez bien que je ne puis plus vous garder près de moi.
— Ah ! mon oncle ! s'écria Paméla.
— Non, dit le comte, je ne veux pas ra'exposer à de pareils esclandres tous les jours dans ma maison ! Vous aurez donc s(»in de vous pourvoir ailleui's, monMeur, car^ toutes relations entre nous sont devenues impossibles.
Monsieur de Lugano disait tout cela en raarchioit vive-
ment^ et par phrases interrompues, mais sans regarder ni Bmlus ni sa mère.
Pamé!a Técoutait avec ime vive surprise ; ce qui venait d'arriver pouvait être compté pour un accident désagréable 4out au plus, mais qui n'était pas de nature à motiver l'expulsion de Brutus ; elle s'approcha de son oncle, et Tarrêtant doucement, elle lui dit d'un ton suppliaiît :
— Mais, mon oncle, ce n'est pas la faute de monsieur Brutus, et c'est se montrer bien sévère pour lui que de le renvoyer.
— Merci, mademoiselle, dit Brutus, tandis que monsieur de Lugano détournait la tête avec impatience; merci de votre bonne volonté pour moi, mais j'étais venu moimême pour dire à mon.>ieur de Lugano que je ne puis demeurer chez lui plus longtemps.
A cette parole, le comte se retourna vivement, et s'approihant tout à fait de Brutus, il lui dit d'un ton où la colère et la crainte semblaient parler ensemble:
— Et pourquoi, monsieur, pourquoi ne pouvez-vous rester chez moi? quelles raisons avez -vous de me quitter?
Brutus regarda Paméla, qui l'examinait avec un nouvel étonnement, et il repartit d'un ton humble :
— Puisque vous avez jugé vous-même que mes sei* vices vous étaient inutiles, il n'est plus nécessaire que je vous dise pourquoi je voulais me retirer.
Paméla laissa échapper un mouvement qui voulait dire : a Mais pourquoi s'en va-t-il ? » tandis que le comte reprenait \ivement :
— Mais je veux le savoir, moi, monsieur; car enfin je vous ai livré mes secrets ; vous avez encore des papiers h moi.
— Je vous les rendrai, monsieur le comte ; et quant à vos secrets, je n'ai fait qu'écrire sous votre dictée des mé-
moires qiie vous destinez à la publicité. Je ne sais que ce que tout le inonde saura bientôt.
Le comte frappa la terre du pied avec colère, et reprit sa promenade dans le salon.
Puis^ comme si dans ce moment de silence il eût amassé une nouvelle somme de curiosité et dUnquiétude, il s*écria tout à coup :•
— Je veux savoir... je saurai ce qui vous fait sortir de cbez moi ; je le veux, entendez-vous ?
— Soit, monsieur le comte, si vous rexigez,je vous le dirai.
— Parlez donc !
— Ce n'est qu'à vous, monsieur le comte, que je puis le dire.
— Paméla, laissez-nous, dit le comte.
— Pardon, reprit encore Brutus, mais voici ma mère qu\ paraît s'éveiller, et, quoique sa raison soit perdue sur l)eaucoup de choses, elle pourrait comprendre le sens de ce que je dois vous révéler, et pour elle ce serait un horrible malheur.
Ce nouveau mystère paiiit alarmer tout à fait monsieur de Lugano; mais il semblait ne pas oser quitter la folle; car il la regardait s'agiter déjà sur le fauteuil où on l'avait placée. Il s'approchait pour entendre les mots confus qu'elle laissait échapper; mais c'est à peine s'il avait entendu les mots de : a Lyon... guillotine... » que monsieur de Lugano s'écria violemment :
— Sortez tous les deux, sortez !
— L'accent épouvanté de monsieur de Lugano, le tremblement convulsifde son corps appelèrent enGn l'attention de Brutus ; poiu* la première fois il s'étonna de l'émotion extraordinaire que sa mère produisait sur cet homme ; et^ au lieu d'obéir comme il eût fait en toute autre circonstance, il demeura et lui dit :
— Monsieur le comte, ma mère a parlé de Lyon, de
LE MAITRE D*ÉCOLK 95
guillotine ; ces mots ont pu vous rappeler de pénibles souvenirs; permettez que je Temmène.
— Et quels souvenirs voulez-vous donc que cela me rappelle^ monsieur?
— Pardon, monsieur le comte, dit Brutus qui ne se doutait pas de Taflî'cuse portée de ses paroles; mais vous étiez représentant du pauple à Tépoque de la prise de Lyon : vous avez, voulu, je le sais, prévenir les sanglantes exécutions qui ont eu lieu ; mais votre volonté a été impuissante contre la volonté de touché, et je conçois que...
— Ce n*était pas Fouché, dit tout à coup la folle en se levant, c'était...
Elle sembla chercher un souvenir, et porta les yeux sur monsieur de Lugano et le regarda longtemps avec une attention qui le tint cloué à sa place.
Cet examen fut long, et un silence effrayant régnait entre tous les acteurs de cette scène.
Enfin, le regard de la folle perdit peu à peu de celte ardente fixité qui semblait pénétrer jusqu*aux entrailles de monsieur de Lugano; il reprit son* incertitude, sa mobilité, et elle dit d'une voix indifférente :
— J*ai faim.
Monsiem* de Lugano respira comme si un poids horrible venait de lui être enlevé de la poitrine, et il dit en entraînant Brutus :
— Paméla, faites donner à manger à cette pauvre femme. Vous, Brutus, venez.
U remmena dans son cabinet.
— Eh bien , dit-il à Brutus, quelle raison vous force k quitter ma maison?
— Vous savez, monsieur le comte, pourquoi je me suis battu?
— Non en vérité î
— Je vais donc vous l'apprendre, monsieur le comte. Ici Brutus commença le récit de tout ce qui lui était ar-
rivé au village^ les propos des paysans, sa propre colère, enfin VexpHcation avec Ro{>alic elle curé; et dans tout cela Brutus parlait comme s*il eût été le coupable. On eût dit qu*il s*accusait d'exister et de s*être trouvé sur le passage de monsieur de Lugaup pour faire faire une mauvaise action à son (ils> •
Depuis qu'il parlait ainsi, le visage de monsieur de Lugano avait pris un air de satisfaction ; et quand Brutus eut fini, il lui dit vivement :
— Je vous 1 emercie, Brutus , vous êtes un honnête homme, un brave homme, et je ne laisserai pas cette bonne conduite sans récompense. Mais il y a un meilleur parti à prendre que de sortir de chez moi, c'est de quitter tout à fait ce pays; allez vous établir ailleurs, loin d'ici, avec votre mère et votre sœur; de cette façon, tout sera rompu, il n'y aura plus rien à craindre pour personne.
— Vous oubliez, monsieur le comte, que je n*ai pas les moyens d'aller m'établir ailleurs ?
— Ah ! lui dit le comte, je vous les donnerai, je vous les fournirai. Je vous - assurerai de quoi vivre à vous, à votre sœur, à votre mère.
-* Mais on dira... fit Brutus.
— Que voulez- vous qu'on dise? reprit vivement lecorale de Lugano; c'est une chose toute naturelle et très-cunvenable. Je vous dois bien cela... mais il faut partir demain, ce soir, dans la nuit si c'est possible. Vous irez à Lyon... Non, pas à Lyon, à Grenoble. Je vous y ferai parvenir vingt, trente mille francs, puis vous achèterez une petite propriété aux environs, plus loin, du côté de Gap; c'est un bien bon pays. Mais il faut pourvoir à vos premiers besoins; rentrez chez vous, faites tous vos préparatifs... Ce soir je vous ferai tenir les premiers fonds nécessaires. Une de mes voilures ira vous prendre et vous conduira jusqu'à Grenoble.
— Mais, dit Biiitus qui , malgré tous les avantages de
LE MAITRE D^ÉCOLB 07
pareilles offres^ sentait quelque répugnance à voir ainsi disposer de son existence; mais je ne sais si je dois...
— Faites bien attention, dit le comte, que c*est le seul parti à prendre, pour vous surtout; que j'aurais le droit de me montrer irrité de ce qui arrive, car votre sœur a cherché à séduire mon fils, et cette conduite, si je la voulais qualifier...
Les plus habiles sont souvent les plus maladroits, et c'est ce qui arriva à monsieur de Lugano. Parce qu'il avait trouvé dans Brutus une condescendance absolue, une ignorance coDDiplète de ses droits, il s'imagina qu'il pouvait tout obtenir de cette disposition; mais il avait été trop loin.
Brutus se leva soudainement, et lui dit d'un ton où se ^ révélait toute cette partie cachée de son âme, dont personne ne soupçonnait la noblesse :
— Monsieur le comte, Rosalie n'est pas entrée dans votre château pour y séduire monsieur Hector; c'est votre fils qui s'est introduit furtivement dans ma pauvre maison pour y séduire ma sœur ; et si quelqu'un a à se plaindre ici, il me semble que ce n'est pas vous.
Le comte comprit sa faute et repartit plus doucement :
— Nous avons tous deux à nous plaindre, et j'ai eu tort de vous accuser. . . Mais enfin il faut que cela finisse, le moyen que je vous offfe est le seul praticable. En définitive^ vous ne pouvez pas rester dans ce pays... vous ne le pouvez pas... je ne le veux pas... Votre mère, c'est-à-dire voire sœur... Enfin je vous offre quarante mille francs^ voulez-vous partir?
Le premier mouvement de Brutus fut pour un refus. Sans qu'il pût bien se rendre compte de ce qu'il éprouvait, il lui semblait qu'il faisait marché de son honneur et de ses droits ; mais la misère de sa mère et l'audacieuse révolte de sa sœur se présentèrent à lui.
Rester dans le pays après sa querelle avec les paysans, et
98 I.B MAITRE d'école
redevenir maître d'dcole après ce qu'on avait dit de sa sœur, c'était impossible... Mais où aller ? que faire? que devenir? L'avenir y pourvoirait. Il ne répondit qu un mot :
— Nous partirons, monsieur le comte.
— Et je vous porterai moi-même ce soir le premier argent que Je vous destine.
— C'est inutile, monsieur le comte ; j'ai encore les cent francs que vous m'avez donnés, ce sera assez pour vivre jusqu'à ce que nous ayons trouvé da l'ouvrage.
— Non, non, dit le comte, qui parut ému par ce noble désintéressement; non, je n'accepte pas, je ne veux pas; ce seiuit me désobliger.
H regarda Bnitu<, et il sembla qu'une nouvelle idée vînt le frapper; il reprit cette promenade active d<»nt il avait ' rhabitude toutes les fois qu'il était préoccupé par quelque pensée qu'il cherchait à éluder.
Ënfm il s'arrêta devant Brulus, et lui dit en le contemplant avec un intérêt tout particulier:
— Mais quel âge avez-vouh au juste?
— Vingt ans, monsieur.
— Vingt ans ! dit le comte en tressaillant. Et jo\i êtes- Vous ne ?
— Hélas ! monsieur, dit Brutus, à l'hospice, et...
Et comme il allait continuer^ il aperçut sa mère qui quittait le salon et qui s'éloignait as>e2 paisiblement.
— Pardon, dit-il, voilà ma mère qui s'en va, si on la rencontrait ainsi, on pourrait la poursui\re encore et l'effï*ayer... Je vais la ramener à la maison.
— Eh bien , lui dit monsieur de Lugano avec une expression sérieuse, mais pleine d'affection, attendez-moi ce soir, j'irai vous trouver.
— Ce soir, dit Brutus^ chez nous ?
— Oui, reprit le comte, quand la nuit sera tout à fait closei vers dû heures.
tË Hàitre d^écolb 99
— Gomme il vous plaira, monsieur, je vous remettrai vos papiers.
Et tout aussitôt Brutus quitta le comte et rejoignit sa mère qui se laissa paisiblement aborder et diriger par son fils.
Brutus la menait doucement vers la petite porte qui ouvrait en face de sa maison, lorsque tout à coup il entendit UD léger bruit près de lui, et il aperçut Pamëla, dont les yeux étaient rouges comme si elle avait beaucoup pleuré.
—Monsieur Brutus, lui dit-elle en Tabordant rapidement, il faut que je vous parle.
— A moi?
— Oui, à vous.
— C'est que dans ce moment... fit Brutus en lui montrant sa mère.
— Ah ! nous n*aurions pas le temps. Mais ce soir je serai seule dans le parc, venez vers huit heures, je serai dans cette allée.
Et sans attendre la réponse de Bioitus elle s'éloigna*
Lors()Ue Brutus eut ramené sa mère dans sa maison, il se mit à réfléchir à tout ce qui lui était arrivé depuis quelques heures.
11 y a des moments où les hommes les plus habitués se trouver dans les conflits d'événements les plus pressés se sentent désorientés et ne savent de qurl côté se diriger.
Que devait-il donc arriver à Brutus, qui, pour la première fois, voyait sa vie mise en quei>tion; qui avait à prendre parti, non-seulement pour lui, mais encore pour sa sœur? Quoi qu'il eût de colère contie Rosalie, il concevait cependant qu'elle avait sur lui une grande supériorité dans tout ce qui concernait l'action de la vie, et il entra dans sa chambre pour s'oxi-liquer avec elle.
11 lui fil part de la proposition de monsieur de Lugano ; mais Rosalie la repoussa, non par le même sentiment de Brutus, non parce qu'elle ne voulait pas recevoir le prix
de Tabandon qu'elle ferait de ses droits sur Hector^ mais parce qu*à son dire ce prix n*était pas assez élevé.
— Oh non ! lui dit-elle, je ne partirai pas. Ce n*est pas pour si peu qu'il m*aura traitée comme il Ta fait. Ohl je le ferai passer par un petit chemin où il n*y a pas de pierres!
— Mais que prétends-tu faire?
— Je Ten ai averti, c'est plus que suffisant ; tu n'as pas besoin d'en savoir davantage. Seulement, mets-toi bien dans la tête que je ne partirai pas.
— Tu le déclareras donc toi-même à monsieur de Lugano, dit Brutus; car il viendra ce soir.
— Ici!
— Et tu ne me le dis pas! et tu ne m'avertis pas!.... Il trouvera la maison en désordre, il nous prendra pour des gueux; mais lu n'as pas plus de cœur, tu n'as pas plus d'amour-propre qu'un gardeur de moutons !
Toutefois ce n'est pas pour ajouter un trait au tableau des bonnes dispositions de mademoiselle Rosalie que nous avons parlé de cet entretien; c'est à cause d'un mot, d'un seul mot qui y fut prononcé et qui bouleversa tout le cœur de Brutus et apporta dans sa pensée plus de ti^ouble que n'eussent pu faire les événements les plus extraordinaires.
Comme il discutait avec sa sœur les droits qu'elle croyait avoir sur Hector, il lui dit:
— Non, vois-tu, je ne souffrirai pas qu'il abandonne mademoiselle Paméla.
— Oh! s'écria Rosalie, si tu n'étais pas uu imbécile!
— Plaît-il?
— Tu te serais fait aimer de cette Paméla.
— Moi?
— Eh oui, toi ! si tu n'étais pas si balourd et si bêle; mais tu n'as jamais osé lever les yeux sur une femme. Je suis sûre que tu ne sais pas même si elle est jolie.
LE MAITRE D*£COLE iOl
<— Ah ! que si^ elle est jolie ! s'écria-t-il avec chaleur.
— Mais peut-être bégueule?
— Au contraire, bonne, douce, charmante.
— Bah! 6t Rosalie, et tu n'en es pas amoureux?
— Amoureux ! répéta Brutus en haussant les épaules.
— Eh bien, oui, amoureux ! lui dit Rosalie ; où serait le grand mal?
— Amoureux ! répéta Brutus, lu es folle !
Puis ils se séparèrent, elle pour continuer les apprêts de la réception de monsieur de Lugano, lui pour rêver. A quoi rêva-t-il?
Les dieux s'en vont ; est-ce que Tamour, qui est un dieu aussi, ne s'en va pas? je ne sais ; mais il me paraît du moins qu'il se déplace, ou, si on l'aime mieux, qu'il se transforme.
Voyez plutôt : nous avons l'amour régulier, celui qui s'établit avec le consentement des prud'hommes de deux familles , sur des convenances de jeunesse, de caractères, de fortune, d'avenir; amour chaste, honnête, aux désirs contenus sans trop de peine, aux rêves solidement basés sur une réalité prochaine; amour mesuré et clairvoyant qui par un sentier battu mène juiqu'au mariage, entre dans la maison, et qui, s'il n'y demeure pas éternellement, ne^ la quitte du moins qu'après avoir laissé à sa place la confiance, l'habitude et la communauté d'intérêts. C'est cet amour qu'il faut souhaiter à son fils ou à sa fille pour leur bonheur et leur honneur.
Nous avons aussi l'amour extravagant, celui qui attache les natures les plus hautes aux organisations les plus viles, les esprits les plus sensés aux imaginations les plus fantastiques.
On trouve encore dans notre société l'amour forcené qui
tue, Famour aveugle qui perd, Tamoiu* qui se vend, Tamour qui achète, t*l cet amour dégradé, quoique jeune, et qui brûle dans la fange parmi les joie> biiitales du désordre. Nous avons tous les amours adultères, depuis celui qui se cache par les ruses les plus perverses et les plus assidues, jusqu'à celui qui porte sa houle le front haut. Nous avons bien aussi quelques nobles amours, soimiissions dévouées jusqu'au martyre, protections fidèles jusqu'à la tombe.
Il y a aussi un amour qui semble être siu*tout de notre époque , c'est celui des hommes qui ont usé leur jeuneï^se dans l'ivresse des plaisirs grosbiers ou dans la pratique des affaires ; c'est celui des femmes qui ont laissé dormk* trop tard leur cœur dans les occupations sérieuses ou frivoles d*une vie monotone et froide. Une heure vient où un rayon de ce feu qu'ils ont ignoré brille à leurs yeux, heure tardive qui leur montre le soleil quand il descend déjà à l'horizon.
Et cependant, pour ces voyageurs fatigués qui ont trop longtemps marché à l'ombre, Téclat de cet astre est si éblouissant, sa chaleur si vive, qu'ils s'en laissent aveugler et pénétrer, et voilà tout aussitôt des passions profondes et naïves qui commencent entre gens qui devraient savoir ce qu'ils font, et qui y sont aussi maladroits et aussi ingénus que des enfants; amour difficile, car il à besoin d'esprit pour pai'ier et d'élégauce pour n'être pa^ ridiculel
Mais ce que nous n'avons plus, ce que vous chercheriez vainement autour de vous, c'est l'amour adolescent, cet amour qui est beau seulement parce qu'il est de l'amour, cet amour du matin de la vie, qui prend dans toute sa virginité le cœur de deux créatures jeunes, belles, pures, intelligentes, pour les donner Tune à l'autre avec une foi sans bornes et une espérance illimitée ; amoiu* de jeune homme et de jeune fille où tout est charmant et gracieux, depuis les rêves les plus impossibles jusqu'aux enfantillages
LE MAITRE D*ÉCOI.E 103
les plus mièvres; et cela, parce que cet amour a si justement raison d'exi>t(r, que tout ce qu'il fait est Mcii faît.
C'est cet amour auquel il est permis de se mirer dans les étoiles à une heure convenue, d*intern>ger Toratle des fleurs, de se fairç des allumettes d'une feuille desséchée, d'appuyer ses lèvres où s'est appuyée une main, et de demander à genoux un ruban passé ou une violettfc qu'on a respirée; en6n c'est celui qui a la folle illusion de se croire immortel, et qin* jure de mourir plulôt que d'oublier.
Hélas ! entre nos belles demoiselles qui conceilent déjà au pe^^ionnat les coquetteries -avec lesquelles elles brilleront dans le monde, et nos jeunes gens qui semblent croire que le titre d'homme ne s'acquiert que dans le vice, ce bel amour n'existe plus; et beaucoup d'hommes aumnt vécu qui n'auront jamais été jeunes, et pour qui le récit d'un pareil amour sera un rêve de p'«éte dont ils riront comme on rit de toutes les religions dont on ne connaît plus les célestes mystères.
Quant à nous, qui sommes en face d'un pareil amour, nous hésitons à le raconter, car nous avons dit que Brutus s'était éloigné pour rêver. El combien trouverons- nous de lecteurs qui croiront qu'un jeune homme de vingt ans s'en alla le cœur bouleversé par un mut, pour se demander si Téritablenient il était amoureux?
— Amoui-eux! se dit-il. Mais, qu'est ce donc? Ma sœur prétend que monsieur Hector e:»t amoureux d'elle.
Et sans avoir été le témoin de cet amour, il lui sembla! qu'il ne pouvait y avoir dans son cœur et dans celui de cet homme des sentiments qui dussent porter le même nom ; et cet amour que Rosalie disait éprouver et dont elle parlait si haut d'une voix criarde et d'un air menaçant, si c'était de l'amour , Brutus n'eu avait point. Et cependant, qu'éprouvait-il pour Paméla?
Maintenant qu'ils'interrogeait,îl reconnaissait bien qu'elle ne lui 'était pas iiidillëfenle. Peut-être, s'il l'eut (Quittée
i04 LE MAITRE D*ÉCOLE
avant ce mot de sa sœur^ n*eût-il pas cru qu*il la regretterait^ peut-être eût-il simplement emporté son image et son souvenir, sans se douter qu*il y penserait au premier mot d*amour qui lui serait dit^ comme il arrivé quelquefois à un voyageur insouciant qui travei*se les plus beaux sites sans les contempler : si, longtemps après, on lui parle de quelque magnifique paysage, il se ressouvient tout à coup, se rappelle les beaux spectacles qu'il a vus, et sent nutre en lui un regret de ne pas les avoir admirés.
Mais il n*en pouvait plus être ainsi pour Brutus ; ses regards avaient été an^tés et tournés sur lui-même, et 1q pauvre jeune homme cherchait déjà à se comprendre. Oui, Paméla lui semblait un être doux, gracieux, elle lui semblait belle; si Paméla eût été menacée de mort, il se fût mis à sa place avec joie; si elle lui eût dit qu'il fallait devenir riche, il eût cherché et aimé la fortune, il fallait bien qull le reconnût.
Jusqu'à ce moment, il n'avait pensé à rien de tout cela; mais maintenant, à mesure qu'il s'interrogeait, il découvrait combien le bonheiu* de sa vie était soumis au bonheur d'une autre.
Mais parce qu'il ne s'occupait que d'elle, paice que, dans tout ce long examen qu'il faisait de son cœur, il ne mêlait pas une espérance pour lui, parce qu'il se sentait prêt à tout pour Paméla, sans oser désirer une récompense de ses sacrifices, il se disait qu'il n'éprouvait point d'amour; et enfin il en arriva à cette conclusion bien digne de ce cœur igtiofant : « Je l'aime, mais je n'en suis pas amoureux. »
Et cette conclusion n'était pas si niaise qu'elle semblait l'être ; car il y a aussi deux amours dans ce bel amour vrai dont nous parlions, celui qui aime pour être aimé, et celui qui n'aime que pour aimer.
Voilà donc où en était Brutus après une longue rêverie, ^ il se croyait bien assuré d'être dans la vérité lorsque
sonna l'heure où il devait aller trouver Paméla^ et alors tout ce bel édifice d'affection calme qu'il s'était retracé s'écroula tout à coup.
A l'idée de la revoir, il s'effraya de penser qu'il la regarderait; à la pensée de lui parler, il éprouva qu'il ne l'oserait plus; au moment de l'entendre, l'écho de cette voix d'enfant lui sembla une musique ouhliée dans son cœur, et qui l'enivrait par le souvenir, et dont il ne pourrait supporter les sons sans pleurer et en être heureux. 11 pensa à n'y pas aller, et si quelqu'un l'eût aiTêté, il Teût brisé sur sa route pour arriver plus tôt ; et comme il restait immobile sur la porte du parc, encore incertain s'il irait à ce rendez-vous, la peur qu'il eut qu'elle n'y fut pas venue ou qu'elle fût déjà partie, l'y fit courir avec rapidité.
Elle venait du bout de cette longue allée qu'elle lui avait désignée, et le soleil, qui se couchait à son extrémité dans un cadre sombred' épais tilleuls, éclairait cette forme aérienne d'une transparence élhérée. Ses jeunes cheveux, légèrement soulevés par la marche et la brise, s'éclah*aient des rayons jaunes du soleil et environnaient ce visage de jeune fille d'une auréole d'ange.
Brutus s'arrêta immobile ; il se sentit prêt à tomber à genoux, non pour adorer, mais pour demander pardon; il lui sembla qu'il était coupable ; il comprit un moment qu'il aimait comme il ne croyait pas aimer; et cela lui sembla un outrage, que lui, misérable enfant perdu, pénible lutteur dans une vie de pauvreté, si mal vêtu et si grossier qu il était, il eût osé regarder autrement que comme une divinité qui n'était pas de sa terre cette belle jeune fille blanche et frêle, et dont la vie délicate ne semblait pouvoir respirer que le parfum du luxe et le langage paré des sentiments les plus exquis.
Quant à Paméla, elle était tout à fait ignorante de son cœm*; et si quelqu'un lui eût dit qu'elle aimait Bjutus, elle eût pu s'interroger sans crainte; car si naïve qu'elle fût.
i06 LE MAITRE D*ÉCOLE
elle savait déjà assez du monde pour répondre que c*eût été ridicule. Elle aborda Brulus et lui paria la première.
Elle était agitée; elle avait encore pleuré, mais elle ne se mettait pas en peine de le cacher : cet homme était si loin d'elle, qu'elle n'avait pas de vanité vis-à-vis de lui. Et cependant elle eût caché ses larmes à nin valet, parce que de pai'eils i égards profanent la douleur où ils pénètrent; elle les avait cachées à son oncle, parce qu'il les aurait jugées et condamnées.
Pourquoi venait- elle donc si confiante les montrer à Brutus?
C'est que Brutus était à elle comme un esclave, comme un chien, comme un ami ; elle n'avait pas de nom pour cette confiance qu'elle accordait ainsi à cet homme; mais elle souffrait, et elle venait le lui dire, mais elle se croyait en danger, et elle n'hésitait pas à l'appeler à son aide.
Donc, quand elle fut près de lui, elle commença ainsi, d'une voix altérée :
— J'ai voulu vous voir, monsieur Brutus, parce qu'il faut que vous me disiez la vérité.
— Quelle vérité? répondit Brutus dont l'émotion changea de nature à cette question, car il prévit ce que Faméla allait lui demander.
— Vous ne voulez pas me mentir, je suppose, dit Paméla; car vous savez bien ce que je veux, vous dire.
— Je vous assure... dit Brutus.
— Ecoutez, dit Paméla vivement : hier, quand, après cette scène extraordinaire qui s'est passée au château, mon oncle vous a emmené chez lui, je suis restée, moi, près de votre mère.
— Eh bien? dit Brutus.
— Eh bien, savez-vous ce qu'elle m'a dit? Je vous le répète mot pour mot, pour que vous compreniez bien ce
que j*ai dû penser. La fureur qui Tavail d'abord saisie à ma vue s'était tout à fait calrnéo, et elle s'approcha de moi en me disant : « Ah ! vous êtes bien plus belle que votre frère. — Mais je n'ai pas de frère, lui dis-je. — Ah! si, vous en avez un, je le connais ; il vient tous les jours à la maison; il sera le mari de Rosalie, il le lui a promis. — Qui? m'écriai-je, Hector ! — Vous voyez bien , répliqua-t-elle, que vous le connaissez, et que c'est votre frère. Oui, oui, il épousera ma fille, et il sera mon fils à la place de celui qui est mort. — Mais monsieur Brutus n'est pas mort, lui dis-je. — Ah ! tant mieux ! » Et alors elle ajouta parmi beaucoup d'autres folies : « S'il n'est pas mort, j'aimerais mieux que ce fût vous. » le voulus lui faire expliquer cette phrase que je ne comprenais pas, et elle reprit : a Oui, j'aimerais mieux que ce fût vous qui devinssiez mon enfant au lieu de votre fière. Si vous épousiez Brutus, vous seriez ma fille, comme il sera mon fils quand il aura épou>é Rosalie. »
— Pauvre mère ! dit Brutus, à qui deux larmes vinrent aux yeux.
— Vous voyez bien, monsieur, que je sais tout. J'aurais pu ne pas croire aux paroles sans raison de votre mère, mais lorsque je me suis rappelée que vous n'aviez pas voulu dire devant moi les raisons qui vous faisaient quitter la maison de mon oncle, j'ai dû être certaine de la vérité, et c'est pour cela que j'ai voulu savoir de vous si c'était vrai.
Singulière pbrase où Paméla demandait qu'on lui affirmât ce dont elle avait la certitude. Mais Biiitus n'y prit pas garde et il repartit :
— Je ne vous i l'aurais pas dit, mais puisque vous le savez...
— C'est donc vrai ! s'écria Paméla. Je suis trompée, trahie, etti'ompée par vous. Ah! c'est indigne!
— Par moi! s'écria Brutus, par moi!
— Oui, par vous ; car il y a longtemps que vous le saviez. Vous ne pouviez pas ignorer que mon cousin allait chez votre sœur, qu'il lui avait promis de Tépouser, et vous ne m'en avez rien dit ! Et hier, quand je vous ai prié de vous informer de ce que faisait Heutor, vous n*avez pas répondu. Mais c*est affreux ce que vous avez fait là !
Et puis elle se mit à pleiurer avec les marques de la plus vive douleur.
— Mais, s'écria Brutus, je ne le savais pas; car ils m'ont trompé aussi, moi.
— Bien vrai? lui dit-elle.
— Mon Dieu, mon Dieu ! vous ayez bien mauvaise opinion de moi, reprit Brutus. Est-ce que je l'aurais souffert si je l'avais su? est-ce que j'aurais voulu permettre à monsieur Hector de vous faire ce chagrin-là ?
— Mais, dit Paméla, il aime votre sœur, et son bonheur doit vous être plus cher que le mien.
— Oh non ! dit-il vivement. Puis il ajouta d'un ton triste et soumis : Mais ce n'est pas ma faute, je vous jure !
— C'est qu'il promettait de l'épouser, et un tel avenir...
— Oh! ne vous moquez pas de moi! reprit Brutus; &stce que je ne sais pas que c'est impossible? Ma sœm* est une folle qui l'a cru; mais lorsque hier on m'a appris dans le village qu'elle le recevait tous les jours, j'ai si peu pensé que ce pût être vrai, que j'ai failli étrangler ce pauvre Grand-Louis.
— Et pourquoi l'étrangler, puisqu'il disait vrai ?
— Oh ! s'écria Brutus, c'est que ce n'est pas ainsi qu'il le disait.
— Et conunent le disait-il?
Brutus se détourna comme pom* domj^ter l'émotion qu'il éprouvait, puis il reprit d'une voix sourde :
— Oh ! ça ne regarde que moi, mademoiselle ; ils m'ont dit des choses bien dures et bien infâmes. Je ne suis qu'un pauvre garçon, c'est vrai^ je n'ai ni éducation ni foiiune;
Le MAITRE d'école i09
mais me dire que je prêtais les mains à la mauvaise conduite de ma sœur!... mais m*accuser d'en profiter!... Je ne leur ai pourtant jamais fait de mal à ces gens-là^ jamais^ je vous le jure^ et voilà pourtant comme ils m'ont traité.
— Aussi^ dit Paméla^ tout le pays en parle.
— Oui.
— Et que comptez-vous faire? reprit la jeune fille en se retournant vers Brutus.
— Tout ce que vous voudrez.
— Comment^ ce que je voudrai?
— Oai^ oui ! Monsieur le comte m'a bien fait des offres avantageuses^ il m'a promis beaucoup d'argent pour quitter le pays avec ma mère et ma sœur. Mais^ quoi qu'on en dise, voyez-vous, ce n'est pas pour de l'argent que je-ferai une pareille chose; mais si ça vous convient, à vous, ajouta-t-ilen-s'animant, nous partirons. Je saurai bien forcer ma sœur à quitter le pays.
— Oh mon Dieu ! fît Paméla, en affectant un air indifférent, ça m'est bien égal, je vous jure.
— Ah ! fit Brutus, qui espérait que Paméla l'aiderait de ses conseils, et qui baissa la tête, comme accablé de la ^ responsabilité qu'on lui faisait; eh bien, alors je tâcherai de faire pour le mieux.
— Est-ce que vous préférez rester? dit Paméla.
— Je ne sais pas, répondit Brutus d'un air désolé.
— Gomment, dit Paméla, vous ne savez pas?
— C'est que, reprit Brutus avec im véritable désespoir, je suis si malheureux, moi !
— Vous?
— Oui, moi : ma sœur me déteste, ma mère ne m'aime pas, tout le monde me per&écute et m'en veut; et vous, mademoiselle Paméla, vous allez m'en vouloir aussi ; et cependant, Dieu m'est témoin, et je crois en Dieu, moi I Dieu
1^0 LE MAURE dV^COLE
m*esl tëraoin qiie j'aurais donné mon sang pour que cela n'arrivât pas.
Paméla le regarda avec surprise, tant l'accent de sa voix était profond et ému.
— Hélas ! dit-elle, vous ne pouviez pas l'empêcher.
— Ah ! je l'aurais pu, repartit Brutus ; car enfin, plus d'une fois vous vous êtes étonnée de l'absence de monsieur Hector, vous en étiez triste, et j'aurais dûm'informcr où il allait, car ce n'était pas naturel ; être près de vous et vous quitter ! il fallait dune qu'il en aimât une autre.
— Oui, dit Paméla amèrement, il en aimait une autre.
— Oh ! non, mademoiselle, il ne l'aimait pas, il ne pouvait pas l'aimer ; c'est une pauvre tilie qui n'a pas de raison ; et vous, vous êtes un ange ; vous, vous êtes bonne, vous. avez de l'esprit, vous êtes belle, on vous aime rien qu'à vous regarder, on vous aime rien qu'à vous enteiidiv; vous, on se mettrait à genoux pour vous prier comme une sainte Vierge... Ohl non... non, il ne pouvait pas aimer ma sœur; c'e^t vous qu il aimait, je le sens bien, moi.
Paméla regarda encore Bixitus, mais elle baissa les yeui devant le regard attendri dont il l'enveloppait.
— Oh ! n'ayez pas peur, reprit Brutus, il reviendra, il vous aimera^ vous lui pardonnerez, vous serez heureuse.
— Non, dit Paméla confuse et émue de ces pai oies prononcées d'une VOIX supnliaiite, non je ne serai pas heureuse > car je ne Taimcrai pas, moii
— Oh ! ne dites pas cela, s'écria vivement Brutus, il ne faut pas être inflexible^ il faut l'aimer : il a fait une faute, mais vous le rendrez bon, vousj il sera ce que vous voudrez, je vuus en réponds, moi ; dites-lui seulement comme il doit être, et il deviendra comme vous le méritez, je vous le jure, je vous le promets.
— Vous vous trompez, Brutus, lui dit tristement Paméla, vous le jugez d'après vous; non, Hector ne m'aimera pas
comme j*aimerais, moi , comme vous m^auriez peut être aimc^e, vous.
En disant cela^ Pamëla ne comprenait pas que Brutiis pût,l*aimer, et ie lui disait comme si elle eût parle à son frère ; et quoique cetie parole touchât à la blessure de son cœur, Brutus ne la sentit pas, et il répéta machinalement, comme sHl se parlait à lui-même :
— C'est peut-être vrai ; ah ! oui, c'est vrai ! il ne vous aimera jamais comme moi !
Celait un aveu, et Paméla le comprit; mais Brutus croyait ne pas avoir pailé, et il reprit en secouant tristement la tête :
*- Tenez, mademoiselle Paméla, il pai ait que c'est ainsi dans ce monde : les bons cœurs ne sont pas faits pour être heureux. Je vous crois, vous ne serez pas heureuse non plus.
Il s'anêta pour essuyer une larme ; puis il ajouta avec un geste de la main, et comme s'il jetait sa destmée au vent :
— Mais en6n, vous serez riche, et moi je buis fait à la misère.
-— Mais, lui dit Paméla émue et tremblante de la découverte qu'elle venait de faire, vous pouvez devenir riche aussi. •
— Et pourquoi ? mon Dieu I dit Bj utus 5 qu'est-ce que ça me fait d'avoir de la fortune pour moi tout seul?
— N'avez- vous pas votre mère et votre sœur ?
— C'e^t vrai, je travaillerai p(»ur elles; elles ne m'en aimeront pas mieux, mais enfm j'aurai fait mon devoir, ça me consolera un peu.
— Mais vous n'étiez pas si ti'iste il y a deux jours, et c'était la même chose.
— Ohl non, reprit Brutus, c'est qu'il y a deux jours je ne savais pas encore...
11 s'ari-ôla, car alors il découvrit que c'était la douleur de
son amour qui parlait à son insu; il se mit à regarder Paméla en silence. Elle demeura immobile, les yeux baissés devant lui, ne sachant comment lui parler et n'osant le regarder de peur de lire la vérité sur son visage.
Quant à lui, il la contempla longtemps dans un muet examen ; pour la première fois il la vit belle de toute sa beauté ; poui* la première fois il lui sembla qu'il pénétrait jusque dans son âme et qu'il en apercevait Tangélique douceur et la candide bonté. Tout l'amour qu'il éprouvait pour elle lui monta au cœur, l'étoufTa et l'enivra.
Enfin, éperdu, brisé, vaincu par ce bonheur qui l'épouvantait, il tomba à genoux devant elle, et lui dit comme un condamné :
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !
Ce fut le tour de Paméla de contempler ce jeune homme pro^terné sous son regard et qui n'avait eu de paroles que pour lui parler de son bonheur à elle ; âme dévouée, cœur confiant, et qui ignorait que tant d'amour est une séduction, que tant d'abnégation est un titre; elle le regarda, et le prenant en pitié, elle lui dit en lui prenant la main:
— Oh ! je ne vous en veux pas.
.11 se releva et ils reprirent leiur marche, lui se sentant pardonné, mais sans que ce pardon l'eût encore relevé à sé^ propres yeux; elle, se demandant pourquoi elle avait compris qu'il l'aimait et pourquoi elle ne regrettait pas qu'il l'aimât, car cela ne pouvait être qu'un malheur pour lui ; et pourtant ce n'était pas vanité d'amour dans ce jeune cœur, ce n'était pas le bonheur d'un triomphe qui eût flatté d'autres femmes qui l'empêchait de plaindre Brutus ; c'est que quelque chose murmurait en die qui lui disait :
— Je serai malheureuse comme lui !
Et pourtant ce malheur prévu ce n'était pas encore celui de son amour pom* Brutus ; c'était l'absence de tout autre amour; elle ne croyait pas encore avoir attaché son
LE MAITRE d'ÉCOLB M3
cœur à cet amour^ mais elle sentait qu*il était détaché de tout autre.
Ce silence se fût longtemps prolongé si tout à coup une Yoix impertinente ne se fût fait entendre et n*eût arraché les deux jeunes gens à leur préoccupation ; cette voix était celle d*Hector.
— Eh bien ! s^écria-t-il d*un ton aigre, que faites-vous là à vous promener sentimentalement les brasbaiants?
A Taspect d'Hector, Paméla devint rouge, mais d*indl* gnation. Brutus demeura troublé comme un coupable sur* pris en flagrant délit.
— Vous le voyez, dit Paméla, nous nous promenons.
— Il paraît que la conversation n'était pas très-intérestante, ma belle cousine, dit Hector en lui prenant la main.
— C*est vrai^ reprit Paméla en la retirant,* nous parlions de vous.
— De moi ! dit Hector, à qui le ton et Taction de Paméla donnèrent ralarme. Et qu'est-ce que vous en disiez, monsieur? ajouta-t-il en se posant devant Brutus.
Brutus n'était ni assez faux, ni assez habile, pour trouver une réponse convenable à une question si soudaine; il se tut, et Hector ajouta :
— Des sottises, sans doute, des impertinences!
Brutus se passa la main sur le front comme pour en écarter une pensée qui y était montée avec le saitg, et il répondit d'une voix qu'il avait grand'peine à maîtri&er :
— Ce qiie j'ai dit de vousj vous pouvez le demander à mademoiselle; ce que j'en pense> je le dirai à votre père.
— Qu'est-ce que c'est que ce drôle?
— Ah! s'écria Brutus avec un cri furieux, ah! tenez, taisez- vous... Puis il ajouta sourdement, en lui jetant un regard menaçant : Vous ferez mieux de vous taire, croyezmoi I
— Mais enfin, qu*y a-t-iL ? demanda Hector en se dandinant et en se retournant vers Pamëla.
Elle se recula sans répondre, et s'éloigna après lui avoir jeté un regard de mépris ; et comme en s*éloignant elle passait près de Brutus, elle lui dit tout bas :
— Oh ! non, Brutus, je ne Faimerai jamais, je vous le promets.
— Qu'est-ce qu'elle vous a dit ? s'écria Hector. Brutus l'entendit à peine, un éclair d'amour venait de
Téblouir.
— Me répondrez- vous, monsiem*? qu'est-ce qu'elle vous a dit?
— Rien qui vous regarde, monsieur, répondit-il.
Et en pariant ainsi il sentait qu'il ne mentait pas; quoiqu'elle n'eût parlé que d'Hector, c'était à Bmtus qu'elle avait pensé; et lui, comme si tout d'un coup sa nature se fût élevée à la hauteur de ce ciel qui s'était entr'ouveit pour lui, il répondit gravement à Hector :
— Monsieur, je dois avoir ce soir avec monsieur votre père une explication qu'il vous rapportera sans doute ; je souhaite qu^elle soit de nature à ne pas me forcer à venir vous en demander une autre.
A ce moment Brutus était l'égal de monsieur Hector de Lugano, et la meilleure preuve qu'il venait d'acquérir la CDnscience de sa dignité, c'est que ce ne fut plus par un cri de colère qu'il la monti-a, mais par une résolution calme.
11 salua froidement monsieur Hector et s'éloigna.
Vous voyez bien cet homme qui sort du parc, il a le même habit mal taillé, la môme chaussure grossicre, le même cha\>eau él>oupfré que tout à Theure ; il a le même
Lt: MAITRE d'école {{^
Visage et la même taille, mais il n'a plus la même allure, la même tenue, le même air; ce n'est plus le Brutus de tout à rheure, c'est un autre , que personne ne connaît maintenant que lui-même; car une voix en laquelle û croit lui a dit ce qu'il était.
Uissez-le passer et ne l'insultez pas ; car il a déjà assez de force d'esprit pour dédaigner la force de son corps et écraser d'un mot celui qu'une heure avant il eût brisé du poing. Prenez garde, ne touchez ni à la dignité ni au bonheur de ce Bnitus-là; car il ne vous les abandonnera plus comme une proie qui est à la disposition de tout le monde.
Ne croyez pas cependant qu'à ce moment il pense, il réfléchisse, il calcule ; non, il sent, il comprend plus largement, il vit plus haut et se trouve à l'aise dans cette extase de lui-même. Laissez-le donc passer sans rien lui dire et sans l'éveiller; respect au bonheur! Allez! croyez-nous, c'est une chose si rare ici-bas, une fortune si fragile et si fugitive qu'une heure d'un pareil bonheur, que la voix envieuse et chagrine qui vient le troubler nous semble aussi criminelle et aussi méprisable que celle qui insulte à la misère et au désespoir.
D'ailleurs, comme nous vous le disons, cela ne sera pas long, cela n'importunera pas longtemps ceux qui souffrent, il n'y a pas bien loin de cette vaste allée où il a aspiré la nouvelle vie qui l'anime, jusqu'à cette maison oîi l'attend la misère, le déshonneur, la folie, et peut-être la persécution.
Vous voyez bien qu'il y pense déjà, car il s'en éloigne; l'heure n'a pas sonné où il doit recevoir monsieur de Lugano, et jusqu'à cette heure il s'appartient ; il ne doit compte à'personne de sa pensée, et il l'emporte bien loin, à l'ombre de la nuit, dans un lieu solitaire et, muet, où son âme pourra se plonger, chaste et nue, dans ce flot de bonheur qui l'inonde, sans craindre les regards curieux qui ia feraient rougir et se voiler.
ii6 LE llÀiTRE D^ÉCOLB
Quant à Paméla, que faisait-elle la jeune fille? car son tour était venu de s'interroger, et pour elle la réponse ne devait pas être difficile comme pour Biiitus, car elle savait mieux que lui apprécier la valeur d'une sensation : c'était son privilège de femme ; elle savait mieux aussi où va la vie, et les chances qu'elle peut offrir à un amour quel qu'il soit : c'cbt le privilège du monde où elle avait été élevée.
Mais pour bien nous faire comprendre, il nous faut raconter comment elle procéda à cet examen, tandis qu'elle s'égarait solitairejnent dans les vastes allées du parc.
-—Il m'aime, se dit-elle; oh ! oui, il m'aime, et de quel noble amour ! Pourquoi ie sort a-t-il placé si bas une âme si houte? Pourquoi celui-là ne peut-il pas m*aimer? car peut-être je l'aurais aimé, moi*
Voilà comment pensa la jeune fille qui , en ce moment^ n'écoutait que la voix de son cœur; mais une voix du monde la fit s'arrêter, et cette voix lui dit :
-— Quelle fo^ie ! aimor cet homme ! toi , belle et riche, destinée à brilkr dans le monde le plus opulent! Mais si tu l'aimais, par malheur, cet homme, tu ne poturais pas l'épouser. Tu oserais encore moins te montrer à ses côtés en face de ce monde railleur qui t'attend. Hélas ! on ne peut lui raconter les nobles qualités cachées qu'un pareil cœur posrèdCj l'aflection pure et profonde qu'il recèle; ce monde ne regarde quelles dehors, et il ne verrait dans ton mari qu'un rustre gauche, sans savoir-vivre et sans élëgancCi Cet amour est impossible.
Puis, quand cette voix eut cessé de parler, celle du cœur revint qui lui répondit :
— En vérité, n'est-ce pas là une cruelle injustice ? car si je suis née dans l'opulence, c'est parce que mon père> parti d'iiussi bas que cet homme, a acquis cette fortune i>ar son travail. Puis-je mépriser ce qu'est Brutus sans mépriser ce qu'a été mon père ?
— Oui, disait l'autre voix ; mais ton père avait toutes les apparences de ce monde où il dtait arrivé; il en avait le langage, les manières, les habitudes.
Et le cœur répliquait aussitôt :
— Et pourquoi ne les acquerrait -il pas comme mon père les a acquises ? Il est gauche ; en quoi ? Ne parle-t-il pas avec aisance et justesse ? et on apprend vite à saluer et à poser son chapeau en entrant dans un salon. H a Fair commun d'un paysan...
Ici Paméla s'arrêta, car c'était vrai : le pauvre Brutus n'avait rien d'un élégant.
Alors elle le regarda en elle-même avec ses habits mal faits, ses gros souliei*s, ses mains rouges, son teint hâlé^ ses cheveux négligés : elle le regarda comme elle le voyait tous les jours. — C'est vrai, pensa-t-elle en soupirant.
Mais la voix du cœur murmura doucement :
— Cependant ce visage est beau, ces yeux sont admirables, ces dents étincelantes; ces cheveux noirs sont brillants et souples, celte taille est svelle et élégante. Supposez un moment que ce ne soit pas un pauvre paysan mal vêtu; supposez qu'il soit né riche et qu'il sache, comme tant d'autres, se parer de sa beauté; mais il serait remarquable parmi les plus beaux de ceux que les femmes admirent !
Et voilà la jeune fille qui, en imagination, habille Brutus comme son cousin Hector, mieux que son cousin Hector, sans exagération, sans ridicule ; et voilà qu'elle voit devant elle un beau jeune homme élégant, a\ ec toute la mâle beauté d'une riche nature, toute Félégance apprise d'une grande fortune ; un beau fiancé à l'allure ferme, au regard hautain, au sourire bienveillant ; elle lui prend le bras et le promène en le regardant d'en bas, elle frêle et petite, lui grand et fort, et elle voit que c'e^t un tableau charmant ; et si elle rencontie une de ses amies, elle lui dit que c'est là son mari, et celle-ci le regarde d'un œil d'envie.
Or vous voyez bien que cette jeune fille aime ce jeune
118 LE MAITIie D*ÉCOLE
homme; suis oda elle ne prendrait pas tant de soin de se prcHiTer qpi^dle peut raimer ; aussi elle se persuade et elle est heureuse.
Mab la toîx du monde reyient, aigre ,et fâcheuse^ qui hd crie :
— Mais avec tout cela il faudra s'appeler madame Bnitus!
— Mais, s^écrie Famour avec impatience, mon oncle s*appelait autrefois d*un nom ignoble, et il s'appelle aujourd'hui le comte deLugano. Je suis riche, moi, je lui achèterai une baronnie, un manpiisat, si je veux. Je serai marquise si œla me plaît. Laisseinmoi l'aimer.
Cependant le cgeur se tait, tout ce rêve s'en va, et Pamék, désolée, se mit à pleurer en se disant :
— fit pouiiant tout cela serait possible si je le voulais, sijerosais!
Mate elle ne Fosera pas> elle le sent et elle sent alors qu*elle sera malheureuse. Cest ce qui fait qu'elle pleure, que pour la première fois de sa vie elle trouve qu'elle est une pauvre enfant abandonnée, qui n'a plus-de mère à qui raconter, en se cachant dans son sein, ce qu'elle rêve et ce qu'elle souhaite; qui n'a plus de père indulgent qui sacriâe les vaines convenances du monde à son unique fille chérie; et la pensée de cet isolement lui cause im désespoir si profond, qu'elle édate en larmes et en sanglots.
Comme l'heure est venue où le comte de Lugano doit se rendre près de Brutus, le hasard fait qu'il passe près d'elle et qu'il la surprend, et lui demande ce qui la fait aiosi pleui*er.
— Rien, monsieur^ rien, lui répond>elle en s'essuyant les yeux.
— Rien? dit monsieur de Lugano, qui a vu Hector et qui, dans l'explication qu'il a eue avec lui, a appris la rencontre que son fib a faite de Paroéla et de Brutus, et l'accueil qu'il a reçude l'un et de l'autre ; rien ? dit-il, cela n'est pas probable, on ne pleure pas ainsi pour rien.
En parlant ainsi, le comte retient Paméla, qui veut s*éloigner : malgré robscurité, il cherche à voir Fémotion de son visage.
Mais monsieur de Lugano était mal venu à tenter un pareil examen; il n y a pas un instant que Paméla, dans sa doiUeur, le considérait comme un tyran qui voulait Tunir à un homme qu'elle détestait, et il vient pousser cette tyrannie jusqu'à inspecter sa douleur et à lui en demander compte. La jeune fille 8*en indigne, toute sa colère éclate, et elle s'écrie.
— Eh ! mon Dieu, monsieur, n*ai-je pas le droit de pleurer? je fais tout ce qu'il vous plaît, ce me semble. Dans ce château solitaire où vous m'avez enfermée comme une prisonnière, où je ne vois personne, où tout le monde me laisse seigle, je vis comme vous voulez que je vive ; je ne me plains pas, je ne dis rien ; mais je puis pleurer, je suppose ; je ne demande que la liberté de mes larmes : ce n'est pas trop d'exigence, je crois.
Le comte de Lugano la laissa parler sans l'interrompre, et le soupçon qu'il avait eu devint une certitude ; il se dit que Brutus avait instruit Paméla de la trahison d'Hector, et il jugea très-naturel que le dépit d'une femme s'exprimât avec cette vivacité. Du reste, ce dépit lui plut par sa véhémence et sa douleur ; il crut y voir la preuve d'un véritable amour pour Hector, amour irrité, mais qui pardonnerait bientôt.
Dans cette pensée, et pour commencer cette réconciliation par une flatterie, il lui dit doucement :
— Allons, Paméla , je devine ce qui vous afflige; mais vous avez trop de supériorité d'esprit et de cœur pour croire aux propos d'un imbécile, et considérer une étourderie déjeune homme comme une affaire sérieuse.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur, lui répliqua Paméla avec fierté, quand vous parlez des propos d'un imbécile^
120 LB MAITRE d'ÉCOLE
-» Ce que vous a rapporté ce sot de Brutus^ fit le comte en patelinaut sa phrase. ^
•— Monsieur Brutus^ repartit Paméla en faisant sonner le monsieur, ne ni*a rien rapporté dont je ne fusse instruite.
— - Quoi ! lui dit monsieur de Lugano^ vous saviez...
— Oui^ monsieur^ je savais ce que vous appelez une étourderie de jeime homme^ et je vous avoue qu*il m'est fort indifférent que ce soit une étourderie ou ime affaire sérieuse, attendu que je n'ai aucun intérêt à juger les actions de monsieur votre fils.
Monsieur de ^Lugano sourit, et repartit avec la voix badine d*un homme qui est indulgent pour toutes ces petites simagrées de cœur :
•— Allons^ Paméla, ne soyez pas si méchante; une jeune fille s'occupe toujours de celui qui doit être son mari.
— Lui, mon mari! dit Paméla avec colère.
—Ah ! fit le comte en riant, vous voilà si furieuse que vous allez me dire que vous n*en .voulez pas.
Si monsieur de Lugano s'était arrêté là, il eût fort embarrassé Paméla, qui n'eût plus osé exprimer ce refus deviné d'avance comme une révolte d'enfant en colère; maL^ il ajouta :
— Gomment avez- vous pu, vous, Paméla, écouter les dénonciations d'un pareil misérable ?
— Ah! monsieur, s'écria Paméla prise d'une vive et sincère indignation; vous allez trop loin; que vous trouviez monsieur Brutus un sot et un imbécile, cela se peut, quoiqu'il y ait peut-être des gens qui méritent mieux que lui cette épithète ; mais que vous l'appeliez un misérable, rien ne vous en donne le droit.
— Paméla, reprit le comte avec sévérité, vous oubliez à qui vous parlez!
— Je parle à mon tuteur, dit sèchement Paméla, je parie
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à mon oncle, qui a dit lui-même que monsiem'Brulus était un honnête homme.
— Ah ! il y a honneur et honneur^ répondit dédaigneusement monsieur de Lugano; je ne prétends pas dire qu*il ait volé; mais il sait peut-être le profit qu'on peut tirer d'un scandale habilement mené, et je devine où il veut en arriver.
— A quoi donc?
— A me faire payer à prix d*or Timprudence de ce fou d'Hector en excitant des désunions dans ma maison.
A cette parole de monsieui* de Lugano, toute la colère tumultueuse de la jeune fille sembla se résoudre en une indignation froide, mais forte.
— Ce que je puis vous dire, monsieur, répliqua-t-elle alors avec dignité, c'est qu'il n'a pailicipé en rien à la résolution inébranlable que je prends ici de n'être jamais la femme de votre fils.
^ Et poiu'quoi cela ? dit le comte avec un dédain mêlé de colère.
— Pai'ce que... Elle s'arrêta.
—Eh bien ! parce que?
—Parce que... répéta-t-elle; mais elle s'arrêta encore.
Les raisons ne lui manquaient pas, mais elles étaient difficiles à dire à cause même de leiu* excellence, et Paméla se borna à redire :
— Parce que je ne veux pas.
— Très-bien ! très-bien ! dit monsieiur de Lugano en riant et en reprenant son air paternel.
—Je vous jure que je ne veux pas. %
— Bien ! bien ! reprit-il encore du même ton^ rentrez chez vous, nous parlerons de cela plus tard.
11 embrassa Paméla sur le front, et il s'éloigna en pensant qu'il fallait laisser passer cet orage de colère féminine, et en maudissant la sottise de son fils qui lui avait suscité ces embarras et ces ennuis.
Il n'avait pas fait dix pas que Paméla se reprochait déjà sa lâcheté et se disait dans, son cœur :
— Ah ! j'aurais dû lui dire pourquoi je ne veux pas ; j'aurais dû lui dire que c'est parce que celui qu'il appelle un sot et un misérable me semble à moi avoir plus d'esprit et de cœur que celui qu'il appelle un étourdi ! Un sot et un misérable ! répétait-elle comme si ces deux mots l'avaient blessée profondément, ah ! je sais bien lequel des deux mérite ces noms, c'est...
Elle entendit la voix d'Hector qui l'appelait dans le parc.
— Ah! le voilà! s'écria-t-elle tout haut.en s'enfuyanl et en prenant de longs détours pour rentrer au château sans rencontrer Hector et pouvoir s'enfermer chez elle.
D'après ce que nous venons de raconter, il nous semble que si la partie du pauvre Brutus n'était pas entièrement gagnée dans le cœur de Paméla^ celle du grand Hector y était complètement perdue.
Et cependant peut-ôtre, sans des circonstances qui ne dépendaient point de la volonté de ces deux jeunes gens, tout cela eût-il été comme le prévoyait monsieur de Lugano. Cette colère eût cédé au temps et aux i*emontrances, le mariage fût venu, Paméla eût rêvé six mois à Brutus après avoir épousé Hector; et peut-être, au bout de quarante ans, quand elle eût été vieille et grand'mère, elle eût raconté en soudant à sa petite-fiUe qu'en sortant du pensionnat elle avait failli s'amouracher d'un pauvre maître d'école, tant elle était folle et romanesque.
Mais Dieu ne voulut pas que cette âme naïve finit, comme tant d'autres , par professer un jour les banales doctrines de la convenance pour se mentir à elle-même et traiter de fausse exaltation la seule émotion vraie qu'elle eût éprouvée.
Car c'est en cela que les passions factices du monde sont détestables : c'est qu'après avoir dépravé tous les
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sentiments naturels de rame, elles vont jusqu'à dégrader le souvenir qui nous en reste.
Cependant^ comme nous Tavons dit, monsieur de Lugano s'était éloigné^ et il n'était point sorti du parc qu'il ne pensait déjà plus à la colère de Paméla.
En premier lieu, comme tous les hommes qui savent la vie, il dédaignait ces petits obstacles qui ne coûtent à vaincre qu'un cœur à désoler; d'une autie part, il avait précisément au sujet de Brutus des préoccupations d'un caractère bien plus grave et qui devaient faire taire les autres.
Toutefois une chose assez étrange se passait dans l'esprit de monsieur de Lugano : cet homme qui, en présence de circonstances d'une haute gravité et d'une effrayante responsabilité, avait toujours montré une grande rapidité de résolution et une inconcevable fermeté à accomplir ce qu'il avait résolu, s'en allait incertain et épouvanté de ce qu'il devait faire.
Quand il arriva à la cabane de Brutus, celui-ci venait de rentrer, il était monté dans sa mansarde pour prendre les papiers de monsieur de Lugano, de façon que celui-ci fût intn)duit par Rosalie qui le conduisit dans sa chambre.
-^ Ma mère, dit la jeime tille en entrant, voici monsieur le comte de Lugano; c'est ce bon seigneur chez qui travaille mon frère Brutus ; il vient pour lui parler, vous allez rentrer dans votre chambre.
La folle, qui était assise dans un coin , les coudes appuyés sur une table et la tête dans ses mains, répondit sansse^déranger:
^ C'est bon, je le connais le comte de Lugano, c'est un homme généreux, il m'a donné à manger ce matin.
— Vous vous souvenez de cela? lui dit le comte en s'approchant d'elle pour voir l'effet que lui produirait le son de sa voix.
La mère de Brutus releva la tête, regarda le comte et lui répondit avec un petit signe d*intelligence joyeuse :
— Oui, je me souviens, je me souviens...
Elle reprit sa posture, comme^ quelqu'un qui ne veut plus être interrompu.
Cependant Rosalie insista pour la faire sortir, et monsieur de Lugano la pria de la laisser tranquille et se mil à considérer Rosalie, qui paraissait bien moins embarrassée qu'il ne Tétait lui-même de cette rencontre. En tout cas il répugnait à un homme, en qui Tbabitude du monde inspirait des ménagements de politesse vis-à-vis d*une femme, quelle qu'elle fût, d*engager devant elle une discussion où elle devait être en cause.
Il lui dit alors :
— Mademoiselle, monsieur votre frère n'est-il pas ici ? c*est à lui que je voudrais parler.
— Pardon, monsieur le comte, lui répondit Rosalie, il est dans sa chambre où il met en ordre les papiers qui TOUS appartiennent; mais comme je suis la plus intéressée à l'entretien que vous allez avoir avec lui, je vous demaoderai la permission d'y assister.
Cette proposition, et le ton décidé dont elle fut faite, sembla lever le scmpule de monsieur de Lugano, et il dit à Rosalie avec beaucoup de celte hauteur qu il jouait à mer- Yeille comme tous les sentiments :
— Comme il vous plaira, mademoiselle. D'ailleurs^ monsieiir votre frère vous a, je pense, fait part de mes iatentions; il ne s'agit plus que de savoir si vous les acceptez ou non.
— Monsiem* le comte, lui dit Rosalie, mon frère est un pauvre garçon à qui l'on peut dire tout sans qu'il s'en offense et sans qu'il le comprenne ; c*est pour cela que j'ai voulu savoir si vous oseriez me les dire à moi-même.
Monsieur de Lugano se relourna comme si quelqu'un de ses gens lui eût dit une impertinence ; mais le regard de
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mépris dont il comptait confondre Taudace de cette créature s'arrêta devant l'assurance du regard de Rosalie. Cependant il reprit vivement :
— Si j'oserai vous répéter mes propositions ? Mais vous osez bien rester devant moi, vous qui avez porté le désordre dans ma famiU^ et compromis mon fils ?
— Je ne vous comprends pas, monsieur, repartit Rosalie. Quel désordre ai-je porté dans votre famille, et en quoi ai-je compromis votre fils ?
— Mais ne l'avez-vous pas attiré chez vous, n'avez-vous pâs excité en lui une passion ridicule, et qui peut arriver jusqu'à la rupture d'un mariage arrêté depuis longtemps?
— Je vous comprends encore moins, dit Rosalie ; vous m'accusez d'avoir attiré votre fils chez moi, veuillez me dire par quels moyens j'y serais arrivée, si monsieiu* Hector ne s'était pas présenté de lui- même dans cette maison? Vous dites que j'ai excité en lui un amour ridicule : il peut y avoir du ridicule à m'airaer, mais vous trouverez bien naturel que je ne Taie pas deviné. J'ai rompu un mariage arrêté longtemps d'avance ; de qui pouvais-je savoir vos projets, si ce n'est de votre fils? et probablement ils n'étaient pas aussi aiTêtés dans son esprit que dans le vôtre > car il ne m'en a pas fait part, et rien au monde ne devait me faire croire qu'il eût de pareils engagements lorsqu'il me parlait sans cesse, à moi^ de mariage.
— Ce n'est pas possible ! s'écria monsieur de Lugano.
— Si vous doutiez de ce que je dis^ les lettres qu'il m'a écrites tous les jours vous en fourniraient la preuve.
— L*imbécile ! s'écria monsieur de Lugano, emporté par la colère que lui causait cette découverte.
Peut-être, si Rosalie avait obéi à sa conviction comme monsieur de Lugano, elle eût reconnu que l'épitbète était juste ; mais le rôle qu'elle s'était ti-acé d'avance était trop supérieurement compris pour qu'elle ne s'indignât pas de cette exclamation^ et elle repartit fièrement :
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— Et à quel titre vous imaginez-vous douc^ monsieur^ que j'aie reçu les visites de monsieur votre fils?
Monsieur de Lugano haussa les épaules et repartit :
— Mais enfin, mademoiselle, vous n'étiez pas assez folle pour croire qu'un homme de sa fortune et de son rang pût épouser une personne comme vous !
— Je pouvais bien le croire, lorsqu'il le croyait, lui, dit Rosalie.
— Eh ! mon Dieu ! fit monsieur de Lugano, il n'y a jamais pensé!
— - 11 me mentait donc, monsieur, dit Rosalie, lorsqu'il me le jurait et me l'écrivait ?
— Vous n'en auriez jamais dû douter, dit le comte, si vous aviez bien voulu vous rappeler la distance qui vous
sépare.
— C'est lui qui l'a oubliée, monsieur, et s'il veut bien vous montrer les lettres que je lui ai répondues, vous verrez combien de fois j'ai essayé vainement de la lui rappeler.
Monsieur de Lugano s'était attendu à des cris, à des larmes, à des menaces de scandale et de suicide, et il s'était aiTOé contre tout cela; mais dans une pareille affaire il ne prévoyait pas une discussion si posée et dans laquelle jusque-là il n'avait pas l'avantage : aussi voulut-il en sortir, et pour cela il dit subitement à Rosalie :
— Mais enfin, mademoiselle, quelles sont vos intentions?
Rosalie fut assez embarrassée ; car, ainsi qu'elle l'avût dit à Brutus, ce n'était pas pour peu qu'elle voulait avoir été séduite; il fallait donc dire ce qu'eUe avait évalué son malheur, et cela n'était pas aisé dans la position hautaii^ qu'elle avait prise vis-à-vis de monsieur de Lugano ^ mais le génie de Rosalie vint à son aide, et elle repartit sans se déconcerter :
— Je n'ai pas de prétentions, monsieur, j'ad des droits, et c'est à^vous que je m'adresse pour les i^connaiti*e.
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— Des droits ? dit le comte ; je ne vous en reconnais aucun^ si ce n'est à ma commisération pour votre erreur, si elle a jamais été de bonne foi^
— A votre commisération ! s'écria Rosalie, qui cette fois parla selon son âme, tant ce mot la blessa dans son insolence, à voire commisération 1 Si j'avais parlé à un homme d'honneur, il eût dit à sa justice.
— Est-ce pour m'insulter, dit le comte, qu'on m'a fait Tenir ici?
— Si vous y êtes, répliqua Rosalie, c'est de votre volonté, comme votre fils; si quelqu'un y est insulté, c'est moi qui le suis par vous comme je l'ai été par votre fils.
— Je me retire, dit le comte; je croyais que vous voudriez me comprendie, mais puisqu'il n'en est rien, je n'ai plus rien à vous dire.
En ce moment Bru tus était rentré; il entendit la phrase du comte, et jetant devant sa mère les papiers qu'il tenait, il dit à monsieur de Lugano :
— Mais vous avez quelque chose à me dire à moi, monsieur, du moins vous me l'avez annoncé, et je suis prêt à vous entendre.
Monsieur de Lugano se trouvant seul dans cette maison à une heure aussi avancée de la nuit, se sentit pris d'une espèce d'effroi; il lui sembla qu'il était tombé dans un piège cil il laisserait plus qu'il ne voulait de sa fortune et de sa considération, et il répondit :
^ Il sera temps demain.
— Non ! s'écria la folle.qui se leva tout à coup comme éreillée par cette phrase, pas demain ! qu'il te donne la grâce tout de suite, jamais demain ! jamais !
En disant cela elle alla se placer devant la porte comme pour barrer le passage à monsieur de Lugano.
Le comte tressaillit, et une pâleur livide se répandit sur son vi^e.
Brutus prit doucement sa mère par le bras et la fit se
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rasseoir sur la table ; alors, comme un enfant qui change d'idées à chaque instant, elle se mit à regarder curieusement les papiers posés devant elle.
— Ma mère a raison, dit Brutus, car demain c'est à votre fils que je demanderai l'explication que vous êtes venu pour me donner.
— Vous ? dit le comte en regardant Brutus d'un air stupéfait, tandis que Rosalie considérait son frère avec non moins de surprise; vous ? répéta-t-il.
Sans doute Brutus se trompa sur le sentiment qui avait fait faire à monsieur de Lugano cette vive exclamation; car il lui répliqua :
— Moi ! monsieur, car le frère qui demande compte de rhonneiu* de sa sœur est Tégal, je suppose^ du misérable qui a tenté de la séduire.
— Vous? répéta encore le vieillard.
— Et si le comte de Lugano l'oubliait, dit Bruhis impérieusement et dominé par la pensée que ce vous était un cri de dédain, je lui rappellerais Topinion qu'avait jadis de l'égalité des hommes le citoyen B...
A ce nom, la folle se leva encore et cria, tandis que son regard égaré pio'courait la chambre :
— Ah ! oui... ah ! ah ! oui... le citoyen B... oui... lagaillotine... oui... oui... B... le bourreau... la guillotine... Je me souviens... Ah! ça ira.,, ça ira,,.
Ce chant, commencé avec éclat, s'éteignit dans une espèce de murmure sourd> et elle retomba sur sa chaise, tandis que monsieur de Lugano demeurait immobile et que Brutus se remettait en mémoire l'étrange scène du matin et se demandait is'il n'avait pas à demander compte à monsieur de Lugano d'autre chose que de l'indignité de son fils; il considéra Tattilude épouvantée de cet homme, et ses soupçons devim*ent plus assurés.
Monsieur de Lugano, en s'arrachant à l'effroi qui l'avait saisi, rencontra son regard qui rexaminaitavec une atten-
LE MAITRE D*RCOLE 129
tion menaçante ; et comme s'il eût dovîno ce qui se passait dans le cœur de Brulus, il lui dit :
— Eh bien ! oui, rexplication que vous voulez doit avoir lieu, mais eWe n'est pas celle que vous attendez. Ce n'était pas pour vous parler de mon fils ni de votre sœur que j'étais venu, mais de vous et de votre mère.
— Vous la connaissez? lui dit Brulus.
— C'est à quoi je vous répondrai, répliqua le comte, quand vous m'aurez appris qjii elle est et ce qui l'a réduite à ce misérable état.
Bmlus commença alors le récit que nous avons fait au commencement de ces pages; il dit comment une pauvre femme avait été trouvée mourante dans un fosî^é du chemin, avec une enfant qui était Rosalie, et comment elle était accouchée, à Thospice des fous, d'un autre enfant qui était hû-même.
Brutus avait fait ce récit en examinant sa mère, comme pour voir s'il éveillerait en elle quelque souvenir ; mais depuis qu'il avait commencé à parler, la folle avait paru ne plus rien entendre, et elle s'était mise à parcourir les papiers placés devant elle.
Bmtus avait fini, et monsieur de Lugano dit curieusement :
— Et elle n'a gardé aucun souvenir de ce qu elle était autrefois ?
— Aucun, malheureusement, dit Brutus.
— Alors, dit froidement monsieur de Lugano qui s'élait remis peu à peu de son agitation, je me suis trompé, je ne la connais pas.
A peine avait-il dit ce mot, que la folle poussa un cri tciTîble, et frappant avec rage du poing sur la table-, elle répéta avec une exaltation inouïe :
— C'est faux î c'est faux !
— Quoi donc? lui dit Brutus qui croyait qu'elle répondait aux dernières paroles du comte.
— Tout ce qui est écrit là est faux, s'écria-t-clle... c'est un infâme imposteur qui Ta écrit... c*est faux !
— Mais, dit Bnitus, ce sont les mémoires de monsieur le comte de Lugano.
— Ce n'est pas vrai! c'est Thistoire de Tinfàme B... Je le connais, moi, Tassassin, Finfâme, le bourreau^ je le connais! Tiens, écoute, tu Yas Yoir...
Elle prit le manuscrit et lut ce qui suit avec mie colère furiea^. :
C'était un feuillet du travail dicté par le comte de Lugano à Bnitus; et que celui-ci avait emporté chez lui quelques jours avant pour le mettre au net.
La folie le lut à haute voix, non pas avec la suite que nous allons mettre à le rapporter, mais avec des exclamations, des trépignements, des cris d'indignation que Too comprendra bien plus aisément quand on aura lu le récit et appris les souvenirs qu'il rappelait à la malheureuse mère de Brutus.
ce Le lendemain de celte lettre honible, écrite par Couthon à la Convention nationale, et dans laquelle il disait que le seul moyen qu'on eût employé pour régénérer Lyon c*était la destruction totale, il m'airiva une aventure bien cruelle et sur laquelle je désire donner ici quelques éclaircissements, attendu que dans le temps on a fait cowir à ce sujet des bruitb' auxquels il est de mon honneur de donner le démenti le plus formel.
)) C'était le matin du 21 octobre.
» Ravel, mon secrétaire, entra dans ma chambre, que je n'étais pas encore levé; il m'annonça qu'une jeune femme demandait à me voir, et que l'insistance qu'elle
mettait dans sa prière était si vive qu'il ne s'était pas senti le courage de la refuser. A cela Ravel ajouta que celte femme était fort belle, et je compris alors d'où lui venait sa pitié.
D Ravel, qui m'avait été pour ainsi dire imposé par le club des Jacobins, et qui remplissait près de moi plutôt les fonctions d'im espion dirigeant que celui d'un secrétaire dévoué, Ravel, dis-je, modèle de cruauté et d'exaltation, était complètement soumis à l'empire que les femmes exerçaient sur son cœur et sur ses sens.
» Je ne m'étonnai donc pas de l'intérêt qu'il prenait à cette femme; et pour la soustraire aux propositions infâmes qu'il était capable de lui avoir faites, je me hâtai de m'habiller et de la recevoir. Elle entra. Ravel ne m'avait pas trompé : cette femme était d'une grande beauté ; il me sembla voir la Vénus éplorée * se présenter à mes yeux.
» Ravel, qui l'avait introduite, ne quittait point le cabinet où je l'avais reçue; je lui dis de se retirer, mais presque aussitôt, à l'air menaçant avec lequel il ra'obéit, je devinai que je venais d'éveiller en lui im sentiment' de haine contre cette femme et de défiance contre moi.
» A peine fûmes-nous seuls que cette femme se précipita à mes pieds en me demandant la grâce de son mari qui depuis la prise de la ville était détenu dans les prisons!
» La douleur de cette épouse infortunée était si grande, sa tête si exaltée, qu'oubliant toute mesure vis-à-vis d'ellemême, et, je puis dire aussi, vis-à-vis de moi, elle alla jusqu'à m'ofifrir ses faveurs pour prix de cette grâce qu'elle demandait avec des larmes et des cris déchirants. J'excusai son erreur et je rejetai ses ofTres avec pitié.
t. Nous prions nos leclenis de vouloir bien remarquer que nous ciions textuellement les mémoires de monsieur de Lugano, et ils se souviendront que le style de l'ex-sénateur devait nécessairement tenir un peu des habitudes de TEmpire.
» Cependant ce désespoir si vrai m'avait attendri; je cherchai le moyen de sauver celle malheureuse. Cela ne me semblait pas difficile, et voici pourquoi :
» Dans les premiers jours de la prise de Lyon, on avait arrêté tout ce qui paraissait suspect. El je dois Tavouer, à ce moment il fallait bien peu de chose pour mériter ce titre de suspect.
)) En effet, un des bataillons qui défendaient cette ville contre Farmée républicaine avait adopté, durant les chaleurs du mois d*août qui furent excessives, l'usage des pantalons de nankin, ce qui l'avait fait nommer parles soldats de l'armée révolutionnaire, royal-nankin; il en résulta que lors de la prise de la ville tous les individus qui furent trouvés vêtus de pantalons de cette étoffe furent provisoirement arrêtés.
» Cette mesure avait non-seulement encombré les prisons existantes, mais avait forcé l'autorité d'en a'éer de nouvelles, et les églises étaient remplies de prisonniers. En raison de cet encombrement, la surveillance était difficile, et même on peut dire qu'il n'y en avait point. On n'avait même pu, dans les premiers moments, dresser de liste nominative des détenus, et on les avait pour ainsi dire remis en compte aux officiers des troupes qui étaient chargées de les garder.
ï> On leur donnait d^ux ou trois cents prisonniers, et ils devaient représenter deux ou trois cents prisonniers, sans qu'ils fussent responsables de tel individu plutôt que de tel autre.
» Il était arrivé que, de celte façon, des hommes notoirement compromis s'étaient évadés en se faisant remplacer par de pauvres gens qui n'avaient qu'à se nommer plus tard pour ê!ie relâchés.
» Les officiers de l'armée, à qui le rôle de geôHer déplaisait en général, étaient très-faciles sur ce genre de substitution; ainsi, quand ils avaient laissé entrer dix
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hommes avec des permis dans la prison qui leur était conûée, ils laissaient sortir dix hommes sans yérifier si ceux qui sortaient étaient les mêmes que ceux qui étaient entrés. Cette ruse avait sauvé beaucoup de proscrits dans le commencement de Foccupation de la ville^ mais on commençait à y mettre ordre.
r> Toutefois elle était encore pratical)le pour un détenu obscur comme devait être, selon ce que je pensais, le mari (le la femme qui mMmplorait, et je lui proposai de s'en servir : elle accepta avec la plus vive reconnaissance ; mais je crus m'apercevoir que je m'étais mépris sur lo rang de (X'tle femme> quand elle me répondit :
r> Il nous reste plus d'un serviteur dévoué qui ne craindra ^ pas d'exposer sa vie pour sauver celle de son maître.
» Cette phrase me donna à penser qu'il s'agissait de quelque prisonnier plus important que je ne croyais; mais je ne voulus pas rétracter ma parole.
» Je lui donnai un laisse r-passer pour un nommé Jacques Prioi, afln d'entrer dans la cathédrale pour y voir un certain Philippe Romèl, son débiteur. Ces noms étaient supposés et ne pouvaient plus tard compromettre personne, si la substitution devait s'accomplir.
» Seulement, attendu le soupçon secret que j'avais conçu qu'il s'agissait de sauver un homme important, je recommandai très-expressément à sa femme de ne se présenter à la prison que le lendemain de très-grand matin, et de façon à ce que tout fût accompli avant que les nombreux espions qui rôdaient toujours autour des prisons ne pussent faire obstacle au succès de notre ruse en reconnaissant le prisonnier.
» Elle me remercia de la manière la plus touchante ; mais dans son eiFusion, la malheureuse laissa échapper un mot qui devait la perdre.
» — Honune généreux^ me dit-elle , il faut que vous sachiez quel service vous avez rendu à une no^e famille.
i3lr LE MAURE d'ÉCOLE
Si mon mari avait été reconnu, rien au monde n'aurait pu le sauver.
» Par un pressentiment remarquable de ce qu'une pareille confidence pouvait avoir de fatal, je la congédiai sans vouloir en entendre davantage ; mais elle insista en me disant :
» — Adieu donc, monsieur; mais comptez sur réternelle reconnaissance de la marquise de Favières, et veuiUez en recevoir ce gage.
» Je l'avoue, ce nom me surprit ; nous savions que monsieur de Favières était dans la ville, on l'avait fait chercher pai'tout sans le trouver et sans se douter qu'il était en notre pouvoir.
» Je dois le dire : si j'avais connu ce nom plus tôt, j'aurais hésité à sauver le marquis par le moyen que je venais d'employer; mais, encore une fois, je ne voulus pas rétracter ce que j'avais moi-même offert, et je poussai la marquise dehors en lui disant :
» — Je ne sais rien, madame, je n'ai rien entendu.
» En ouvrant la porte, j'aperçus dans le salon qui précédait mon cabinet, l'atroce figure de Ravel.
» Il entra, et ce fut seulement alors que je remarquai sur ma table un portrait entouré de diamants d'une grande valem*, que la marquise y avait laissé. Je le cachai, supposant que Ravel n'avait pas eu le temps de l'apercevoir; mais il l'avait non-seulement vu, mais encore il avait entendu le nom de la marquise. Cependant il n'en témoigua rien. Seulement, une heure après, il était chez Couthon, où il me dénonçait comme traître à la patrie.
» Couthon ne fit point d'éclat, pour rendre sa vengeance plus sûre.
» Le lendemain, des agents apostés dans l'intérieur delà prison suivirent l'homme qui se présenta avec mon laisserpasser, et dès qu'il se fut approché du prisonnier qu'il cher*
LE MAllKh. d'ëCOLK i3<S
chait, ils î)'eni parèrent à la fois du marquis de Favières et du brave domestique qui s'était dévoué pour lui.
» Tous deux furent conduits devant le tribunal révolutionnaire qui siégeait en plein air sur la place Bellecour; tous deux y furent condamnés à mort^ et conduits sur l'heure au lieu de l'exécution, où leur tête tomba.
» Ce ne fut que beaucoup plus tard que j'appris que la marquise, qui depuis le matin attendait son mari à un endroit convenu, le vit passer pom* aller au supplice. Il paraît qu'elle le suivit, et qu'à l'aspect de la mort terrible qu'il subit, sa raison, déjà affaiblie par le désespoir, se perdit tout à fait; elle s'enfuit en emportant dans ses bras sa fille, et alla, dit-on, se précipiter dans le Rhône, où elle périt avec son enfant.
» Voilà les faits de cette aventure dans toute leur vérité. Et cependant ils ont servi de base à deux calomnies bien contradictoires.
» Gouthon s'en arma pour demander ma mise en jugement à la Convention nationale, comme trai re à la liberté, et ayant reçu de l'argent pour faire évader des prisonniers; et, d'un autre côté, on osa dire qu'après avoir abusé de la faiblesse et de la douleur de la marquise, c'est moi-même qui avais dénoncé son mari à la justice révolutionnaire....»
Comme nous l'avons dit, la folle n'avait pas lu toute cette relation sans l'inteiTompre par des cris furieux et des imprécations menaçantes, mais elle avait cependant été jusqu'au bout sans expliquer l'intérêt direct qu'elle y pouvait prendre. Ce ne fut que lorsqu'elle fut arrivée aux dernières phrases que son visage prit une sauvage expression de triomphe, puis elle s'arrêta, et regardant autoiu* d'elle avec un égarement qui n'était déjà plus de la folie et qui semblait êti*e du désespoir, elle dit d'une voix som'de :
— Une calomnie! il a dit que c'était une calomnie... le bouiTeau...
136 LE MAITRE b'ÉCOLE
— Ma mère, dit Brutus d'une voix également sombre et en s'approchant d'elle, ma mère, était-ce donc la vérité ?
— Qui a écrit cela ? dit-elle brusquement.
— C'est moi, dit Brutus, mais voilà l'homme qui nie Ta dicté.
La mère de Brutus s'approcha de monsieur de Lugano; mais soit que, dans le chaos de souvenirs qui s'éveillaient en elle, Timagc de cet homme ne fût pas encore débarrassée de toutes les ombres qui la couvraient, elle le regarda sans avoir l'air de le reconnaître, et répondit aussitôt :
— Il a menti comme 4ui ! il a menti !
— 'Alors elle se mita se promener la tête basse et comme quelqu'un qui cherche au hasard un objet qui est à terre ; un murmure sourd et confus sortait de sa poitrine; il y avait dans cette intelligence un horrible combat entre la raison et la folie, entre le souvenir et l'oubli.
Le comte de Lugano, retiré dans un coin, se taisait, ue sachant comment s'échapper de cette fatale chambre; sa présence d'esprit, son courage, tout lui manquait ; cependant il voulut fuir encore, et il s'approcha de Brutus en lui disant :
— Venez demain chez moi, tout s'expliquera sans doute.
— Demain ! répéta la pauvre femme en délire, encore demain ! Non, tout de suite î tout de suite !
En disant cela elle saisit Brutus par le bras, et le poussant jusqu'à la table, elle lui cria :
— Eh bien, toi, puisque tu as écrit le mensonge, écris la vérité !
— Ma mère... dit Brutus qu'alarmait l'exaltation inouie de la malheureuse.
— Écris ! écris ! écris! lui dit-elle avec rage.
Brutus fit semblant d'obéir, et alors elle so mit à faire le récit suivant, qu ils écoutèrent tous dans un silence plein d'anxiété:
— Oui, c'est vrai, la raaiquise de Favières était belle et
LE MAITRE D'ÉCOLE i37
jeuoe... elle était heureuse, elle était aimée... Henri/ ô mon bon et noble Henri, que j'aimais comme Dieu, que j'honorais comme lui... 11 le voulut, j*obéis; quand il s'enferma dans Lyon, il me força de quitter la ville avec mon enfant, ma Louise, mon unique enfant... le seul gage de notre amour.
Je m'en allai à Vienne, et je l'attendis... Tout le temps que dura le siège, Georges, mon vieux serviteur, Georges parvint à entrer dans la ville et à en sortir pour me donner de ses nouvelles. Mais quand Lyon fut pris plus de
nouvelles de Henri; il fallait mourir ou le retrouver... Je me déguisai en paysanne, et je partis avec Georges et ma tille...
J'arrivai, et au bout de quelques jours Georges apprit, d'un détenu qui avait été relâché, que le marquis de Favicres était à la cathédrale, mais que personne de ceux qui l'avaient reconnu n'avait eu la lâcheté de révéler son nom aux assassins de la ville.
C'est alors que j'espérai le sauver.
On m'avait informée qu'un des représentants du peuple faisait commerce de la vie des prisonniers, et que je pourrais lui acheter la vie de mon mari.
— De votre mari? s'écria Rosalie.
— Oui, lui dit sa mère, est-ce que je ne suis pas la mai*quise de Favières encore ? Elle regarda autour d'elle avec ûertë et ajouta : Qui en doute ici ?
— Vous, ma mère, répéta Rosalie avec un accent de joie, la marquise de Favières !
— Oui, moi, répondit l'infortunée en repi'enant son air hagard, comme si cette interruption lui eût fait perdre le iil de ses souvenirs, oui, moi; et j'avais une fille, une enfant que j'aimais; ils me l'ont tuée aussi. Mais c'est égal, je disais )a vérité, et on le tuera aussi, le misérable 1 on le tuera et sa ûlle aussi !
La folie revenait.
138 LE MAITKE D'ÉCULë
Brutus, dont Tanxiété devenait horrible de moment en moment^ dit à sa sœur :
— Silence! laisse-lâ pailer... Oii! répéta>t-il en faisant à monsieur de Lugano un signe impératif poui* le faire rester à la place qu'il voulait quitter.., qu^eile pai'le!... il faut qu'elle parle et que tout le monde l'écoute !
— Mais écrivez donc, monsieur ! lui dit sa mère avec mdesse.
Brutus prit une plume, et la marquise continua :
— Oui, je voulais le sauver; je le voulus. On m'avait dit que celui qui vendait ainsi la tête de ses victimes au détriment du bourreau s'appelait B...
— Ce n'est pas vrai ! s'écria monsieur de Lugano en se soulevant avec terreur; ce n'est pas vrai !
— Ah ! taisez- vous ! lui dit Brutus en s'élançant vers lui et en le rejetant sur sa chaise, tremblant et anéanti.
Mais la malheureuse marquise ne pai'ut pas s'irriter autant que Brutus de cette dénégation.
— Vous avez raison, monsieiu*, dit-elle sans se louraer, ce n'était pas vrai ; car je lui en offris de l'or, à cet homme; je lui en avais apporté mes poches pleines; mes bijoux, mes diamants, j'étalai tout à ses pie4s... L'infâme ! l'infâme ne regardait que moi, et il me disait :
— Ce ne sont point les richesses que je veux, belle Henriette; ce ne sont pas tes bijoux, tes diamants, c'est toi, et toi seule!...
Monsieur de Lugano murmura sourdement :
— Elle est folle.
— Folle! dites- vous, s'écria la marquise avec éclat, folle !... Je Pai été... oui, je l'ai été ce jour-là...
Savez- vous ce qu'il fit, le bourreau? le savez-vous?
11 demeurait sur la place de la Mairie, là où on tuait- Il ouvrit ime croisée et m'y traîna... 11 me força à voir trancher une tète, et le cannibale, penché à mon oreille, me dit : Voilà ce qui attend ton mari... Veux-tu?
A la première tête, je dis : Non ! 11 m'en fit regarder une seconde... Je ne mourus pas d'horreur, et il me répéta : Veux-tu?... Je dis : Non! A la troisième, oui, à la troisième je devins folle et je dis : Oui !
Un cri d'horreur s'échappa de la poitrine de Biiitus et de Rosalie, un sourd gémissement de désespoh* de celle de monsieur de Lugano.
I^ marquise reprit en se posant fièrement :
— Je dis oui ! Ah ! cela vous semble infâme et lâche h vous autres qui n'avez pas vu tomber trois têtes sous le couteau; et chacune de ces têtes me montrait les traits de Henri, elles lui ressemblaient, elles me parlaient, elles me criaient : Oui ! Je n'ai fait que répéter ce qu'elles me disaient. J'ai dit oui, pour lui obéir, pour le sauver...
En parlant ainsi, une expression de désordre inouï et d'exaltation encore insensée rayonnait dans le visage de la marquise, et Brutus s'écria avec un accent terrible :
— Et pourtant il ne fut pas sauvé !
— Non, répondit sa mère. Vous pouvez laisser le reste, tout y est vrai ; oui, il alla dénoncer lui-même sa victime.
— Non ! sur mon âm^ non ! s'écria le comte de Lugano hors de lui ; ceci au moins a'est pas vrai, vous devez le savoir, madame; vous devez vous rappeler Ravel... Vous l'avez vu; il vous menaça.
— Je ne connais pas Ravel, dit la marquise toujours marchant et piétinant au hasard. Je connais B... qui m'a déshonorée, qui a tué mon mari... Il l'a si bien tué, monsieur, dit-elle en regardant le comte en face, que le sang de Henri est tombé jusque sur mes mains et sur la tête de mon enfant.
A ce moment elle s'arrêta, et saisissant le comte à la gorge, elle s'écria d'une voix forcenée :
— Bourreau ! qu'as-tu fait de ma fille?
'Elle venait de le reconnaître.
iiO * LIl MAITRE d'école
Enfin la malheureuse, qui pendant vingt ans avait vécu dans les ténèbres d'un complet oubli du passé, venait de rentrer dans ce domaine de la pensée perdu depuis si longtemps.
Mais de même que Fexilé, qui revient dans le pays où il a vécu autrefois, ne reconnaît pas tout d'un coup tous les sentiers accoutumés, de même la folle ne devait pas res* saisir ensemble tous ses souvenirs.
D'ailleurs, il y avait dans la position de cette Henriette de Favières, dont le nom et le titre s'étaient si étrangement révélés à ses enfants, il y avait une circonstance bien particulière, c'était la barrière qui séparait ses souvenirs de toile de ses souvenirs de raison. C'était cette disjonction des deux moitiés de sa vie auxquelles il manquait un point de suture pour les unir 1 un à l'autre.
Ainsi elle voyait Rosalie à ses côtés, Rosalie était sa fille, elle la reconnaissait pour telle, mais ce n'était pas encore Louise qu'elle se rappelai? avoir portée jusque sous réchafaud de son père, et dont elle ne pouvait se faire d'idée que comme d'une enfant au berceau, parce que c'est en cet état que sa raison l'avait quittée, et c'est en cet état que sa raison devait la retrouver.
Voilà pourquoi, ayant sa fille à côté d'elle, elle demandait si furieusement à monsieur de Lugano ce qu'd avait fait de son enfant.
Le comte était si épouvanté qu'il ne put répondre, mais il s'an'acha avec une telle violence à l'éti^eiute exaspérée de la marquise qu'elle faillit tomber.
A ce moment Brutus s'approcha de lui ; sa colère était d'autant plus effrayante qu'elle procédait par des mouve-
LE MAITRE d'ÉCOLE iAi
ments plus lents. 11 ne toucha pas le comte, mais il le\a sur lui sa main de fer et lui dit d'un ton sombre :
— Enfin rheure de la justice est venue pour vous aus?i, et ce sera un compte terrible à rendre, je vous jure.
— Ah! dit le comte amèrement, prenez garde! prercz garde !
— Vous êtes en mon pouvoir, lui dit Brutus, et l'échafaud n'est plus à vos ordres.
Pendant ce temps, Rosalie avait reçu sa mère dans ses bras, et elle lui disait avec anxiété :
— Mais je vis, ma mère, je vis ; vous m*avez emportée dans vos bras, vous m'avez sauvée. C'est en fuyant cet affreux spectacle que vous êtes venue, errante et folle, jusqu'aux^environs de Grenoble ; c'est là que vous êtes tombent accablée de fatigue, et que nous fûmes recueillies par 1.^ pitié des passants; vous devez vous le rappeler, ma mère..,
Rosalie parlait toujours; mais déjà madame de Favièrcs ne rdcoutait plus; on eût dit qu'au lieu de suivre la voie des idées où sa fille voulait la ramener, elle se fût engagée dans une autre où elle ne se reconnaissait pas ; elle murmurait sourdement :
— C'était le 21 octobre. ,
— Oui, ma mère, c'était le 21 octobre.
La folle ne répondit pas, mais elle leva lentement la main et montra Brutus.
— Et lui ? dit-eUe.
— Moi, ma mère, s'écria Brutus en se jetant à genoux * devant elle, moi, je suis votre fils.
La marquise se leva, se recula de Brutus avec eflroi, et, se frappant le front avec épouvante, tandis qu'elle attachait des regards fixes et curieux sur le jeune homme qui état à ses pieds, elle s'écria :
— Mais je n'avais pas de fils, moi !
— Ma mère! reprit Brutus en cherchant à la prendre dans ses bras.
H2 LE MAITRE D*ÊCOLE
— Mais je ne vous connais pas, monsieur ! lui dit-elle en s'écbappanty je ne vous connais pas !
Puis tout à coup elle revint à lui et, le considérant aTec une expression désespérée, elle lui dit :
— C'est vrai, c'est vrai, né le 25 juillet 1794.
— Oui, ma raère...
La marquise s'élança vers le comte de Lugano, et lui dit avec le même accent égaré :
— Et c'était le 21 octobre 1793 !
Rosalie ni son frère n'étaient capables^ dans le trouble de leur esprit, de comprendre ce qu'il y avait deffroyable dans le rapprochement de ces deux dates; mais le comte de Lugano le comprit mieux, sans doute, car il répondit :
— Oui... et ce sera entre nous le gage du pardon et de lîoubli.
— Oh! reprit Brutus en se relevant et en menaçant monsieur de Lugano, il n'y a ici, pour vous, ni oubli ni pardon, il n'y a que vengeance pour un bourreau, vengeance qui sera sanglante, je vous le jure !
— Oh! c'est bien son fils, s'écria la marquise avec un éclat de joie farouche ; il insulte son père et menace do l'assassiner ; il doit le reconnaître !
Si l'on veut suppléer par l'imagination à notre insuffisance à rendre une pareille scène, on comprendra peut-être de quelle stupéfaction dut être frappé le malheureux Brutus h cette extrême et funeste révélation.
Il portait un regard incertain et épouvanté du bouireau h la victime, de son père à sa mère ; et ce père restait tremblant, anéanti, méprisable devant son fils ; et cette mère se reculait avec horreur de son enfant.
Tant d'émotions diverses, tant de fatigues cruelles avaient frappé le malheureux Brutus dans cette journée , que la force athlétique de ce corps succomba sous ce dernier choc. Il sentit ses genoux ployer sous lui, et il s'affaissa sur la chaise que sa mère occupait un moment avant; ses mains
LE MAITHE D*ÉCOLE 143
s'appuyèrent au hasard sur la table sans pouvoir le soutenir^ sa tête tomba sur ses mains^ et déjà il avait perdu tout sentiment, que ceux qui l'entouraient lé croyaient seulement abîmé dans sa douleur.
En ce moment on entendit un bruit très-vif au dehors delà maison; bientôt on frappa violemment. Personne ne répondit.
Madame de Favières écoutait avec épouvante. Ces envahissements nocturnes du domicile devaient aussi être fatalement restés dans ses souvenirs.
Monsieur de Lugano, qui ne craignait plus une violence matérielle à laquelle il n*eût pu se soustraire, tremblait cependant qu'un mot échappé à la marquise ne Taccusât devant de plus nombreux témoins.
Rosalie écoutait avec curiosité, et ce fut la première qui dit:
— C*est la voix d'Hector, c'est la voix de votre fils. Mais on n'avait pas encore décidé qui irait lui ouvrir,
que la porte de la maison fut forcée, et qu'Hector parut armé jusqu'aux dents et accompagné des valets de pied, cochers, jardiniers, cuisiniers et marmitons du château. Il s'élança impétueusement dans la chambre, le sabre au poing, en criant :
— Mon père... je viens vous délivrer!
Le comte de Lugano, en présence d'un danger qui pouvait se parer par la rapidité d'une résolution adroite, sembla se retrouver tout entier; il se plaça devant Hector, et lui dit sèchement :
— Et de quel danger venez-vous donc me délivrer, monsieur ?
— Pardon, dit Hector, je savais que vous étiez dans celte maison ; et voyant que la nuit avançait sans que vous fussiez de retour, j'ai craint que...
— Sortez, dit le comte à tous ceux qui avaient accompagné Hector.
144 LE HÂITEE D*ÉCOLE
Tout le inonde se retira, et le comte, prenant aussitôt la parole, dit d*unc voix ferme et calme, comme si tout ce qui venait de se passer ne Teût point ému :
— Oui, monsieur, j'étais venu dans celte maison pour ] réparer le désordre que vous y avez apporté.
Hector se posa en victime, et monsieur de Lugano continua :
— Et j'ai reconnu qu'il n'y avait qu'une réparation digne de vous et de celle que vous avez voulu abuser. C'est à vous de mériter votre pardon de mademoiselle de Favières et d'obtenir sa main de la volonté de madame la marquise.
Deux exclamations bien difTércntes répondirent ensemble à cette proposition soudaine ; ce fut un cri d'étonnement d'Hector, qui répéta :
— La marquise de Favières!
Ce fut un premier cri de refus de la mère de Rosalie, qui dit :
— Jamais ! jamais !
Monsieur de Lugano en avait assez dit poiur ce qu'il voulait obtenir. 11 forait Rosalie à^uné explication et la mettait de son parti. Il entraîna Hector en lui disant à voix basse :
— Venez, je vous expliquerai ce mystère.
Et il glissa en sortant ces deux mots dans Toi'eille de Rosalie :
— C'est à vous de lui faire comprendre qu'il en doit être ainsi. C'est votre honneur et le mien qui sont engagés à son silence. Qu'elle se taise, et mon fils vous donne son nom.
Aussitôt il soKitavec Hector, qui regardait autour de lui d'un air hébété, ne comprenant rien à ce qu'il avait entendu.
La raison de madame de Favières, bien que ressuscitée si étrangement, ne pouvait recevoir à la fois tant de pen5éps
sans les confondre. En effet, un moment après, elle reprenait ses vagues propos, et disait à sa fille :
— Toi î la femme de ce monstre...
— Mais, ma mère, il parlait de son fils.
— Mais le voilà son fils , dit madame de Favières en montrant Brulus; pom*quoi ne Ta-t-il pas emmené? Qu'il s*en aille...
Elle secoua Brutus qui resta dans son anéantissement; et Rosalie, craignant que ?on aspect ne ramenât un trop grand désordre dans Tesprit encore faible de sa mère, l'emmena hors de cette chambre pour l'enfermer dans la sienne, et y remplir sans doute la mission que lui avait donnée le comte de Lugano.
Brutus était demeuré seul; deux fois en un jour il avait perdu le sentiment de son être, une première fois brisé dans son corps, saignant sous les blessures que lui avait faites la rage des "paysans; une seconde fuis déchiré dans son cœur et frappé êe coups plus cruels, car ils laissent des plaies incurables après eux.
Mais si le réveil du matin avait été douloureux puisqu'il lui ramenait le souvenir du déshonneur de sa sœur, celui qui al lait cuivre cette cruelle scène devait être bien plus alîreux encore. Il ai'riva bientôt, comme si le sort se reprochait tes colurts moments de relâche que son anéantisse ment lui donnait.
Peu à peu Bnitus reprit ses sens, il traîna un moment sur la table sa tête pesante de faiblesse et de douleur, pujs il la releva tout à fait et chercha à regarder autour de lui pour demander aux objets extérieurs de le guider dans les souvenirs confus qui se croisaient dans son cerveau. Il reconnut la chambre de sa sœur.
Pourquoi était-il dans cette chambre ?
Une fois cô point de départ trouvé, toute la suite des événements qui venaient de s'y passer devait plus aisément se dérouler à son esprit.
Brutus referma les yeux pour mieux §uivre celte chaîne de pensées, et enfin il en arriva à ce cri qui lui avait appris quel était son père. 11 douta un moment et voulut s'assurer de la vérité, il voulut revoir ce père misérable tremblant devant lui, cette mère qui l'avait repoussé ; il rouvrit les yeux et regarda : il se trouva seul.
Brutus était trop accoutumé à la douleur pour ne pas voir une preuve certaine dans ce qui eût fait douter un autre. Tout était vrai, puisqu'on l'avait laissé seul. Le coupable avait fui l'enfant de son crime, la victime s'était éloignée de l'enfant de son désespoir.
Brutus regarda bien longtemps dans celle chambre, il tendit les bras autour de lui, il semblait y appeler quelqu'un. A ce moment il eût donné ce qui lui i*estait de vie à celui qui l'eût appelé mon fils ou mon frère ; mais il n'y avait personne, et sa tête retomba sur sa poitrine.
C'est à ce moment que le regard de Brutus rencontra le pauvre Codés qui était entré par la porte llrisée, et qui attendait le réveil de son maître. Dans un premier transport involontaire, le malheureux lendit la main à son chien comme à un ami, et le bon animal la lécha avec des transports de joie. C'est que Coclès é!ait oublié depuis longtemps.
Bien que les idées de Brutus eussent acquis une portée qui semblait exclure une application infime des grands enseignements de la vie, Brutus éprouva un véritable remoiiis en revoyant son chien, et il se dit, en sentant des larmes lui venir aux yeux :
— Moi aussi j'ai oublié le. seul être qui m'ait véritablement aimé; il est juste que j'en sois puni.
Ce ne fut que la pensée d'un moment, car presque aussitôt il fut arraché à ces réflexions par la voix de Rosalie qui discutait vivement avec sa inère.
Brutus écouta, car il entendit son nom prononcé avec vivacité.
Ce MAITRE D*ÉCOLE 447
— Eh bien, répondit Rosalie, une fois que j'aurai épousé Hector, tout sera oublié, et quant à D rut us, le comte se chargera de lui ; il est assez riche pour lui faire un soi t, il l'éloignera, et sa présence ne vous rappellera plus de funestes souvenirs.
Brutus se leva en s'écriant :
— Ah ! mon Dieu 1
Le regard qu'il jeta au ciel en prononçant ce noot. Taccent de sa voix, eussent suffis à faire comprendre tout ce qu'il exprimait de souffrance et de désespoir, et si quelqu'un de ceux qui l'avaient laissé là eût pu l'eiftendre, peut-être eûtil eu pitié de ce pauvre abandonné.
Hais rien ne répondit que le son de plus en plus animé de la voix de Rosalie, qui sans doute achevait de le chasser du cœur et de la présence de sa mère.
Il sortit pour ne pas en entendre davantage, 11 ne voulut pas avoir le droit de les haïr, c*était plus que son cœur n'en pouvait porter ; car la haine qu'on ressent est souvent plus pesante que celle qu'on inspire.
Lorsque Brutus fut sorti de la maison, il demeura i\ se promener longtemps dans le jardin; il avait encore à souffrir beaucoup, il lui fallait se bien convaincre de toute la misère de sa position avant de penser à prendre un parti pour s'y arracher. 11 fallait qu'il se répétât à satiété qu'il était la honte vivante de son père et la terreur de sa mère.
Enfin, quand il eut bien rassasié son cœur de cette conviction, il se trouva que la décision qu'il avait à prendre n'avait pas besoin d'être longtemps débattue.
— Allons, se dit-il, je vais m'en aller. Ils ne me verront plus!
Oh ! s'il lui avait fallu protéger sa mère contre le comte de Lugano^ si puissant qu'il fût, Brutus fût demeuré. Bru lus eût accepté la haine de l'une et la persécution de l'autre, si son dévouement eût pu servir même à des ingrats. Mais il
en savait déjà assez pour être ceiiain qu'il n'était qu'un obstacle, et il l'enlevait de leur chemin.
C'est une chose affreuse que l'exil, c'est un cruel moment que celui où l'on quitte son pays natal en laissant derrière soi sa famille, ses affections, ses habitudes.
Mais il y a dans la douleur qu'on éprouve des consolations qui fortifient le cœur.
Presque toujours la hauteur d'une telle infortune la rend plus supportable, et puis il y a là, à côté de vous, des gens qui vous disent adie€, qui vous serrent les mains, qui pleurent et qui en appellent à des jours meilleurs. Cependant ceux qui ont été exilés parlent de l'heure du départ comme d'un instant affreux et pour lequel il a fallu un grand courage.
Eh bien! suivons ce pauvre jeune homme qui monte seul dans sa misérable mansarde ; le voilà qui prend une à une ses quatre chemises de toile grossière, quelques paires de bas, quelques mouchoirs, tout ce qu'il possède. Il en fait un petit paquet, il l'attache et le noue en pleurant, en pleurant encore il prend un bâton et regarde s'il n'a rien emporté de trop.
Non^ tout ce qu'il emporte est bien à lui, ces deux livres aussi, cette flûte ; on ne pourra rien lui reprocher.
Qui le retient donc encore? C'est qu'il jette un dernier coup d'oeil dans cette misérable chambre où il a eu faim et froid, et tel est son désespoir, à ce dernier moment, qu'il se dit à lui-même :
— Ici, j'étais heureux!
Alors il sort, il quitte cette chambre, il descend en chancelant cet escalier qui le menait autrefois au repos. Mais il s'arrête encore devant celte maison.
De l'autre côté de ce mur est sa mère, sa sœur ; elles aiTangent leur bonheur, leur avenir, l'oubli et le pardon du passé, et dans tout cela il n'y a pas un mot pour lui,
L£ MAIÎRE DÉOOLE i40
il le sait^ il en est sûr; voilà pourquoi jl s'éloigne si désespéré.
Et cependant il s'en va lentement ; est-ce qu'une voix ne le rappellera pas? est-ce que rien ne viendra l'arrêter? Rien, car le voilà au bout du verger, le voilà en face du château du Grand-Pin, et de ce côté c'est son père qui l'oublie aussi sans doute. Et cette nouvelle pensée le déchire encore ; mais en le déchirant, elle Fexcite.
Il ne s'arrête pas, il marche, il court, il fuit ; car il ne voudrait pas répondre à la voix qui l'appellerait si elle venait de ce château. Cette voix, ce ne pourrait être que celle de son père ; ce ne serait point celle de Paméla.
Pauvre fou qui a fait un rêve impossible ; tout ce qu'il avait entendu, tout ce qu'il avait deviné, tout ce bonheur dont il s'était inondé le cœur n'avait pas existé.
Dans cette défaite de toutes les affections de son âme, celle-là s'en allait comme les autres; et n'osant l'accuser, il la niait.
— Non, se disait-il, en s'éloignant à grands pas, personne ne m'a jamais aimé, et jamais personne ne m'aimera.
A ce moment, le jour se levait à l'horizon, calme et magnifique, et Bnitus fuyait doutant plus vite qu'il ne voulait pas que quelqu'un pût le rencontrer et lui demander où il allait. Une marque d'intérêt l'eût blessé autant qu'une dureté.
li était dans un de ces moments où il ne faut pas toucher au cœur de l'homme, tant il souffre. Quand la blessure est encore saignante, le baume qui doit la guérir est douloureux comme le poison qui peut l'envenimer.
Aussi, dès que Brutus vit le jour grandir, il qi^itta la route, et s'en fonçant dans les chemins détournés, il gagna ces mêmes collines où si peu de jours avant il avait été, le cœur plein et joyeux, dire ces mélodies qui portaient son âme jusqu'à Paméla.
ioO LE SIAltRE d'école
Quand il eut gagné le sommet ombragé de celle où il avait rhabitude de Tenir rêver et s*asseoir^ il s*arrêta et s*assit
11 faut maintenant le dire : nob*e Brutus n*était pas un de ces héros fantastiques à qui nen de la vie matérielle n'arrive.
Une heure après qu*il fut sur cette colline d'où il voyait se déroulera ses pieds le vallon où étaient assU le château de son père et la misérable maison de sa mère, il se sentit pris d*une fatigue insurmontable et d*un accablement auquel il ne pouvait résister.
11 est rare que dans Texlrême jeunesse les chagrins les plus vifs mènent à Tinsomnie. Les pleurs font dormir Tenfauce, et la jeunesse de Brutus était si près de c;et âge qu'il en avait encore les privilèges; peu à peu il céda à Taccablement qui s'emparait de lui, et bientôt après il donnait sous un arbre, la tête appuyée sur le petit paquet qu'il avait emporté.
Pendant qu'il soutirait ainsi, chacun arrangeait son bien-être dans les circonstances déplorables de cette nuit.
Dès le matin, et deux heures après le départ de Brutus, monsieur de Lugano était retourné près de Rosalie. 11 avait bien jugé ce qu'elle était.
Aussitôt qu'elle le vit paraître, elle alla au-devant de lui, et, le prenant à part, elle lui apprit que sa mère n'avait pu supporter, sans que sa sauté en fût atteinte, la violente révolution qui s'était opérée en elle. Madame de Favières étail couchée. Cependant Rosalie n'avait pas perdu de temps, et elle contia à monsieur de Lugano tout ce qu'elle avait fait d'efforts pour lui persuader que tout ce qui était passé devait être oublié. Elle était sûre du succès, disait-elle, et sa mère arriverait à consentir à une union qui serait pour monsieur de Lugano la garantie d'un silence éternel.
La conversation fut longue.
Toutes les bonnes raisons que ce vieillard corrompu et
LE MAixnE d'eculë IM
que cette jeune fille éhontée purent trouver pour déteraiiiier une pauvre femme faible et misérable, furent débattues et arrêtées. Ils s'engagèrent l'un l'autre au succès de leur complot.
Monsieur de Lugano avait au raison de compter sur un pareil auxiliaire ; car celle noble conversation se conclut par ces mots :
— Et qu'a-t-elle dit de Brutus? demanda le comte.
— Nous n'en avons pas parlé, répondit Rosalie.
Et comme Rosalie avait bien deviné mofisieur de Lugano qui lui répliqua :
— C'est bon. Je me charge de l'éloigner.
Pour en arriver là, il chercha Brutus. Mais Brutus avait disparu, il s'informa à Rosalie ; elle ne s'alarma point de son absence.
— Bon, dit-elle d'un air dégagé, il est peut-être au château.
Monsieur de Lugano s'en retourna tout aussitôt. '
Son parti était pris à l'égard de ce Jeune hommes une assez forte somme pour qu'il fût à l'abri du besoin; somme qui ne pouvait être exorbitante, attendu que Brutus était déjà riche en sobriété : il partait avec cette somme, il quittait la France, on n'en entendait plus parler ; Hector épousait mademoiselle de Favières, miraculeusement retrouvée par les soins de monsieur de Lugano.
Alors se taisaient toutes les Infâmes imputations dont était entachée la conduite du représentant B...
Cette alliance devait plaire à la nouvelle (dynastie, et l'exsénateur ne vovait pas l'impossibilité de se rasseoir au Luxemboui'g avec le titre de pair et l'hérédité de ce litre pour son noble fils Hector, qui sans ce privilège menaçait de ne jamais être rien qu'un sot. Celui-ci avait appris de son père ce qu'il devait savoir de ces projets pour obéir, mais pas assez pour s'en faire un avantage contre lui.
Selon la pensée du comte de Lugano, Rosalie était une
fille assez intelligente pour n*abuser d'un pareil secret que dans son intérêt, et ainsi qu'il le lui avait dit, leur intérêt se trouvait être le naôme. C'était une transaction qui sauvait l'honneur de l'un et de l'autre.
Mais le comte se défiait de la sottise d'Hector ; et c'est pour cela qu'il ne lui avait rien dit; il se défiait encore plus de la probité de Brutus, et c'est pour cela qu'il voulait la corrompre.
11 retourna donc au château dans l'espoir de l'y trouver, mais il ne l'y trouva pas, et un mot bien naturel et que l'habileté du vieux politique n'avait pas prévu vint déranger toute cette adroite combinaison et le força à modifier tous ses plans.
Comme il traversait le paix, Paméla s*approcha de lui d'un air eflaré en lui disant :
— Mon oncle, est-ce vrai ce que vient de me dire Hector, que la mère de monsieur Brutus est l'ancienne marquise de Favières?
— Oui, mon enfant, j'ai découvert ce secret; et alors vous comprenez que la conduite d'Hector l'oblige peut-être aune plus solennelle réparation...
Monsieur de Lugano profitait de cette circonstance pour préparer Paméla à se voir abandonner par son beau futur; mais ce n'était pas de cela que s'occupait la jeune fUle, et elle inteiTompit son oncle en s'écriant joyeusement :
— Alors monsieur Brutus est marquis de Favières? Monsieur de Lugano ne répondit que par un signe de
tête que Paméhi prit pour une affirmation, et après avoir murmm'é avec un somûre railleur ces mots : — Marqais de Favières ! il s'éloigna en rêvant, tandis que Paméla se répétait :
— 11 est marquis de Favières... Je serai...
Et elle se mit à l'attendre •
La question de Paméla et la conclusion qu'elle avait tirée de la réponse de son oncle avaient fait une révolution totale dans les plans du comte de Lugano.
D abord elles lui avaient montré un danger auquel il n'avait pas pensé dans le premier moment^ emporté qu'il' était pai' le désir d'arriver vite à Faccomplissement de ce beau projet que nous avons dit. Ce danger était cependant Lien naturel.
En eflet^ il fallait plus qu'une reconnaissance théâtrale et un pardon arraché par l'obsession pour que tout cela marchât selon les désirs du comte. Il fallait des actes sérieux qui reconnussent la revendication d'état £aite par madame de Favières, pour elle et poiu* sa fille ; et l'on conçoit que dans une pareille affaire, où une sorte d'enquête devenait indispensable, les magistrats devaient nécessairement s'occuper de l'état de l'enfant né moins de dix mois après la mort du mari et que tout le monde connaissait pour être le fils de la femme qui allait réclamer le titre de marquise de Favières.
Dans cette hypothèse, l'alternative devenait cruelle. Ou il fallait dire la vérité, c'est ce que monsiem* de Lugano voulait empêcher à tout prix; car la mai^quise ne pouvait être excusée de la naissance de cet enfant qu'à condition de révéler toute la cruauté du représentant B...; ou il fallait ne dire que la moitié de cette vérité, et c'était imputer une faute à madame de Favières pour absoudre le comte; et certes il n'y avait aucune espérance de la faire consentir à un pareil sacritice. Mais tout était sauvé par un mensonge bien impudent.
Il suffisait de faire reconnaître Brutus comme le dernier représentant de la liAmiUe de Favières^ et tout s'arrangeait
à merveille ; il n*y avait plus d*obscurité dans cette fatale aventure^ plus de soupçons contre personne^ plus d'explications à donner.
C'était si facile^ si naturel^ si simple^ que monsieur de Lugano s'étonna de ne point y avoir pensé tout de suite.
Il ne savait peut-être pas que Tesprit prend de mauvaises habitudes comme le cœur, et que lorsqu'il s'accoutume à ne chercher le succès que par des voies détournées, il perd son aptitude à percevoir du premier coup les moyens les plus droits, ou, pour mieux parler, les moyens les plus directs de parvenir.
Celui que la joie naïve de Paméla venait d'indiquer à monsieur de Lugano devait cependant rencontrer deux gi*ands obstacles, c'étaient le refus de madame de Pavièreset la répugnance de Brutus.
Ce dernier obstacle n*inquiétait pas monsieiu* de Lugano du moment que l'autre serait levé; car il était certain de déterminer Brutus à faire tout ce que sa mère exigerait de lui ; mais la grande difficulté était de décider la marquise, et le comte était également assm^é que Brutus ne saurait ni ne voudrait l'aidera atteindre ce but.
D'une autre part, Rosalie, qui avait été un auxiliaire très-dévoué en ce qui la concernait pei^onnellement, était bien capable de s'opposer à ce qui devait profiter à un autre. De cette façon le comte se trouvait seul en face de son projet, et malgré lui il hésitait à tenter une pareille entreprise.
Pour la mener à bonne fin, il lui fallait voir la marquise, il lui fallait la voir seule, et c'était déjà une chose bien difficile que de la faire consentir à une pareille entrevue. Ce ne fut qu'après de bien longues réflexions, c'est après avoir cherché tout autour de lui et s'être bien assuré que lui seul oserait faire en face une telle proposition à une femme comme madame de Favières, qu'il se décida à aborder ce moyen extrême.
LE MAITRE D*ÊCOLE loj
Cependant il Youlut avant toutes choses débarrasser le terrain de tous les obstacles secondaires qui pouiTaient Tarrêter ; il voulut être libre et maître de toutes ses forces au moment de livrer Tassaut^ et pour cela il voulait d*abord voir Brutus.
U suffisait de lui interdire d*abord toute démarche^ toute intervention personnelle; car, avec ses idées de justice et d'honneur, il était capable de tout gâter.
Le comt.» fit demander si Brutus n'avait point paru au château; il apprit qu*on n'en avait pas entendu parler; il envoya à la cabane, on ne l'y avait point revu ; il s'y rendit lui-même, et étant monté dans sa chambre avec Rosalie, il acquit la conviction que Brutus était parti. Selon Rosalie, tout était gagné grâce à ce dépai*t, car elle avait encore travaillé à ce qu'elle appelait la conversion de sa mère.
— Déjà, disait-elle, je vois bien qu'elle ne résiste plus que pour la forme ; la pensée de revoir Brutus près d'elle semble seule l'arrêter encore, et puisqu'il a eu le bon sens de s'en aller sans qu'on l'en prie, elle n'aura plus rien à objecter.
Monsieur de Lugano n'était pas un de ces cœurs pieux qui ont un profond respect pour les devoirs et les sentiments de famille, mais il s'étonna cependant de tant d^égoïsme et d'indifférence, et sans rien apprendre de ses projets à Rosalie, il crut cependant devoir lui dire d'un air trèspeiné qu'il considérait ce départ comnâe un malheur.
— Pour vous sans doute, dit Rosalie, pour vous dont il n'a aucun intérêt à ménager la réputation.
Cette réponse édifia très-peu monsieur de Lugano, qui lui répondit d'un ton plus sec :
— Pom* vous peut-être encore plus que pour mol; car rien ne peut être fait sans que l'état de Brutus soit fixé.
Rosalie, alarmée de cette confidence, voulut en savoir davantage ; mais monsieur de Lugano parla du Code civil, d'impossibilités légales que la présence seule de Brutus pou-
vait aplanie; il expliqua tout cela en termes si techniques^ que Rosalie n'y comprit rien, si ce n'est que, si madame de Favièrcs ne voulait pas entendre raison au sujet de Brutus, Rosalie ne deviendrait jamais vicomtesse de Lugano.
Toutefois, malgré son ignorance des lois, le bon sens astucieux de Rosalie se refusait à cette conclusion; elle demanda au comte de lui dire nettement pourquoi ce mariage deviendrait impossible.
Ces deux braves gens se connaissaient admirablemeDt^ bien qu'ils ne se fussent entretenus que deux ou trois fois l'un avec l'autre, et le comte n'hésita pas à répondre comme Rosalie le désirait, c'est-à-dire très-nettement.
— Ce mariage, lui dit-il, deviendrait impossible parce qu'il serait inutile.
— Inutile ! répéta Rosalie ; mais s'il ne se fait pas, je puis parler et vous perdre.
. — C'est vrai, répliqua le comte d'un ton dédaigneux; mais ce n'est pas seulement votre silence et celui de votre mère que je veux acheter par cette union, il faut qu'elle m'assure aussi le silence de-Brutus; car vous pensez bia que si mon honneur n'en dépendait pas, je n'eusse j^ais consenti à une telle alliance.
— Et croyez-vous, s'écria Rosalie avec . plus de mépris encore, que si mon honneur aussi n'y était pas engagé, j'eusse jamais consenti à me mésallier en entrant dans une famille comme la vôtre ?
Monsiem^de Lugano fut si abasourdi de cette impertinente déclaration, qu'il demeura d'abord sans réponse ; mais il lui revint au cœur un de ces petits mouvements féroces d'autrefois, et il s'imagina qu'il n'avait pas eu tout à fait tort, en 93, de tuer si impitoyablement une race où de pareils sentiments semblaient innés.
Toutefois ce ne fut qu'une fugitive pensée, et il se contenta de répondre :
— Songez cependant à ce que je viens de vous dire ;^ et
LE MAITRE d'ÉCOLE Mil
faites tous vos efforts pour obtenir de votre mère un entretien où je lui ferai comprendre Timportance de ce qui nous reste à faire,
— Ne Tespérez pas, lui dit aigrement Rosalie ; dans un premier moment de terreur, vous vous êtes peut-être plus avancé que vous ne vouliez, et maintenant vous désirez revenir sur vos pas; voas comptez sans doute sur la faiblesse de ma mère pour Végàrer par des menaces ou des promesses ; mais il ne sera pas dit qu'elle et moi auront été vos victimes. Vous ne verrez point ma mère, ou vous ne la verrez qu*en ma présence.
Nous ne pouvons rapporter toutes les épithètes que monsieur de Lugano donna in petto à sa future bru ; mais il remit à un autre temps à lui faire payer ses insolences, et il lui répondit en la saluant d'un air de déférence dédaigneuse :
— Je ferai ce qui conviendra à mademoiselle de Favières, et j'espère qu'elle reconnaîtra que son intérêt me guide plus encore que le mien. Seulement, comme il faudra entrer dans des explications qui peuvent être entendues par une femme, mais qui doivent blesser la modeste pudeur d'une jeune fille, j'aurais voulu éviter à mademoiselle de Favières l'embarras d'assister à de pareils débats; je n'avais pas d'autres projets, mais il en sera comme décidera sa sagesse et sa modestie.
Rosalie ne répondit point , attendu qu'elle ne se souciait pas de dire à haute voix ce que monsieur de Lugano savait aussi bien qu'elle. C'est qu'efle était fille à tout entendre, aussi bien qu'aucune femme au monde.
C'est ainsi qu'ils se séparèrent, après que monsieur de Lugano eut annoncé qu'il reviendrait dans la soirée ; et tout aussitôt il s'occupa de retrouver Bnitus.
11 rentra au château, s'informa de nouveau si personne n'avait entendu parler du maître d'école, mais on ignorait complètement ce qu'il était devenu. Le comte écrivit trois
K)8 LE MAITRE d'ÉCOLB
OU quatre billets où il disait à Brutus que sa mère désirait le revoir^ et il en chargea autant de domestiques qu'il fit monter à cheyal^ et qui partirent grand train dans toutes les directions par où Ton supposait que Brutus avait pu s*ëloigner.
Tout cela ne put pas avoir lieu sans que Parocla s'en aperçût. Elle s'informa et apprit à son tour que Brutus avait disparu.
La manière dont elle accueillit celte nouvelle frappa monsieur de Lugano. En effet, elle commença d*abord à la nier en disant qu'elle avait la conviction et la certitude que Brutus ne pouvait s'éloigner aihsi.
Elle ne donnait pas les raisons de cette conviction, mais elle la proclamait avec une telle vivacité que le comte dut les lui demander.
Alors l'air embarrassé de Paméla fit rêver monsieur de Lugano, le souvenir de la scène de la veille lui revint en mémoire, et il se demanda si pendant qu'il s'occupait gravement à révéler à lar France les événements de sa vie passée, en les arrangeant selon les circonstances, tous ceux qui étaient pr.is de lui n'avaient pas aiTangé le présent sans le consulter.
Il n'admit \y^ tout de suite ce soupçon, mais il voulut l'éclaircir.
Toute la joiimée se passa de la part du comte à ce petit manège. G'Oi<t que pour lui ceci était d'une bien haute importance.
L'amour de Brutus et de Paméla était un complément admirable à tous les projets du comte. Brutus, qui eût pu dédaigner le litre usm*pé de marquis de Favières^ devait tout faire pour devenir le mari de Paméla.
Sans doute monsieur de Lugano perdait pour son fils Hector l'immense fortune qu'il était habitué à considérer comme à lui, mais il en avait déjà fait le sacrifice, et voilà que, par un hasai^d inouï, elle ne sortait pas, à vrai dire,
de sa famille. Tout cela semblait s^arranger si meryeilleusèment bien^ que le comte de Lugano n'osait y croire. Il avait eu trop souvent à lutter contre les circonstances et à les soumettre à sa volonté pour se fier à un concours si fortuné.
Dans le doute où il était^ il interrogea Paméla avec une insistance qui fit pem* à la jeune fiUe^ attendu qu'il est de principe au pensionnat qu'aimer sans Faveu de son tuteur Cbt toujours un crime, et qu'elle était loin 'de prévoir que son amour pût si bien plaire à son oncle. Elle renferma donc son inquiétude^ et déjà presque tous les domestiques étaient rentrés Tun après l'autre en disant qu'ils n'avaient aucune nouvelle de monsieiu* Brutus, et elle avait si bien dissimuld la douleur qu'elle en éprouvait, que le comte s'en voulait de s'être laissé aller à une si folle espérance.
Le soir était venu et l'anxiété de monsieur de Lugano augmentait' d'heure en heure.
Il faut le dire, il y avait dans cette anxiété plus que la préoccupation égoïste du besoin qu'il avait de Brutus ; le comte éprouvait une inquiétude pleine d'émotion pour ce malheureux jeune homme.
Cependant la nuit était déjà close ; Paméla et son oncle étaient demeurés seuls à attendre dans le salon. Le comte se promenait avec une impatience qu'il ne pouvait plus maîtriser, tandis que Paméla pleurait silencieusement dans un coin, protégée par l'obscurité.
Monsieui* de Lugano s'arrêtait de temps en temps pour écouter, car tous ses émissaires n'étaient pas rentrés. Plusieurs fois, en reprenant sa marche agitée, il avait laissé , échapper cette phrase qui montrait toute l'anxiété de son attente :
— Geoi^es (c'était le nom de son valet de chambre), Georges aura été sans doute plus heureux ; il l'aura ren~ contré et il le ramène : c*lst ce qui cause son retard.
Paméla ne répondait points mais elle prêtait aussi Toreille au moindre bruit.
Enfin le galop d*un cheval se fit entendre^ et monsieur de Lugano, emporté par son inquiétude, courut jusque dans la cour où Georges arrivait et lui cria :
— Eh bien ! Tas-tu retrouvé ?
— J*ai poussé jusqu'à Grenoble , dit Georges^ et aucun des voyageurs que j*ai rencontrés n*a vu passer quelqu'un qui ressemblât à monsieur Brutus.
Le comte parut accablé de la perte de cette dernière espérance, et il regagna tristement le salon^ suivi de Paméla, dont enfin les pleurs cette fois éclatèrent bruyamment.
A ce moment, le comte, dominé par une funeste pensée, s*écria presque malgré lui :
— Est-ce que le malheureux se serait tué !
— Tué ! répéta Paméla avec un accent plein d'épouvante, tué ! Et pourquoi? lorsqu'il venait de retrouver un nom, un titre , lorsqu'il devait être heureux ! Mais il y a donc quelque chose que je ne sais pas?
Le comte de Lugano , plus troublé qu'il n'eût voulu le laisser voir, hésitait à répondre, lorsque tout à coup Paméla poussa un cri dont Texpression était bien difiéreote de Teffroi douloureux qu'elle venait de montrer, et après un moment de silence elle s'écria avec joie :
— Ah ! le voilà !
— Où donc? dit monsieur de Lugano qui se retourna malgré lui pour regarder au dehors.
— Écoulez ! ajouta Paméla ; entendez-vous ? c'est lui.
— Comment, lui?
— Vous n'entendez donc pas cette flûte? c'est lui.
— Ah ! fit le comte, qui se rappela alors les observations d'Hector sur le musicien nocturne qui lui déplaisait si fort: ah ! c'était donc lui ? *
LE MAirUË b'ÉCÛLl^ i6i
— Oui, mon oncle, dit Paméla en baissant la tête; cai* elle avait enfin laissé échapper son secret.
Le comte éprouva dans ce moment la plus vive satisfaction qu'il eût sentie depuis longtemps.
Tout lui venait à souhait ; il ne répondit pas à Paméla sur ce qu'il venait de découvrir dans son cœur ; mais il lui dit, avec celte expression qui met les gens de moitié dans la résolution qu'on prend :
— Je vais donner des ordres pour qu'on aille le chercher et pour qu'on nous le ramène.
— Non, s'écria vivement Paméla, peut-être il se croirait poursuivi, et il fuirait.
— Mais on ne l'entend déjà plus, repartit monsieur de Lugano; ah ! serait-il déjà parti? '
Paméla eut un singulier moment d'hésitation; puis, tout à coup elle prit son oncle par la main et l'entraîna vive* ment dans le parc :
— Venez, venez, lui dit-elle.
Le comte de Lugano la suivit, s'imaginant qu'elle voulait aller elle-même à la recherche de Brutus, et il l'arrêta en lui disant :
-^ Mais nous ne sortirons pas du parc de ce côté, et d'ailleurs nous n'arriverons peut-être plus à temps.
— C'est inutile, repartit vivement Paméla.
Puis elle se mit à écouter, et la flûte s'étant de nouveau fait entendre, elle fit un de ces gestes de femme qui disent si bien les intimes confiances de leur cœur. Ce geste signifiait littéralement : — J'étais bien sûre qu'il ne s'était pas éloigné.
En effet, Brulus, après s'être éveillé, avait erré çà et là dans les bois; la pen^e de Paméla, un moment dominée par la grandeur du désespoir qu'il avait éprouvé, avait repris son empire. Il se sentait aimé et il ne voulut pas quitter sans un adieu le seul cœur qui lui eût été indulgent et bon. C'est alors qu'il joua une de ces mélodies de chaque soir#
i62 L£ MAITRE D*£COi.E
Cependant monsieur de Lugano écoutait comme Pamêla, mais sans rien comprendre à ce qui allait se passer : les sons de la flûte venaient de se taire^ et il écoutait encore au loin, lorsqu'il tressaillit tout à coup aux éclats vifs et animés de la voix de Paméla. Elle répétait de toute la puissance de sa voix vibrante et sonore la phrase partie de la colline. ' .
Le comte prêta l'oreille, comme s'il pouvait suivre ces sons dans leur vol rapide^ et s'assurer s'ils arrivaient à leur but. Ils y étaient arrivés ,* car aussitgt les sons de la flûte répondirent plus accentués, plus vifs, plus pressés.
— Venez, venez, dit Paméla en entraînant encore son oncle, et en s'approchant du côté où la flûte se faisait entendre. «
Là elle reprit son chant, mais plus doux, plus tendre, plus plaintif; la réponse se fit attendre, mais lorsque le comte et Paméla Tenteudirent, elle partait déjà de plus près.
Brutus avait franchi une grande partie de la distance qui le séparait d'eux. La phrase qu'il dit alors avait une agitation singulière; les sons en étaient pressés, interrompus. Paméla pensa que c'était le bonheur, et le comte que c'était la rapidité de sa course qui le faisait manquer dhaleine.
Paméla avait si bien réussi qu'elle en devint honteuse; et ce fut monsieur de Lugano qui fut obligé de lui dire :
— Répondez donc, Paméla !
Elle obéit, mais avec moins d'élan, moins de confiance. Dans un premier moment d'efrroi,*elle avait levé le voile derrière lequel elle cachait son amour, mais la pudeur de l'âme revenait à mesure que l'effroi se relirait.
Enfin Brutus, appelé ainsi par cette voix aimée, arriva tout près de la petite porte du parc où il avait l'habitude de passer tous les jours; là, il fit entendre encore quelques notes imperceptibles ; mais Paméla ne chanta plus, et dit seulement d'une voix presque éteinte :
LE MAITRE D'ÉOOLE 163
— Oui, c'est moi.
Aussitôt elle s'enfuit avec tant de rapidité, que lorsque Brutus ouvrit la porte il se trouva face à face avec son pèie seul.
Le malheureux eût été surpris en flagrant délit de rahison qu'il n'eût pas été plus tremblant, plus consterné.
Quant à monsieur de Lugano, ce n'était pas sans intérêt qu'il avait suivi ce dialogue où l'amour avait parlé un de ces langages qu'il crée et qui n'appartiennent qu'à lui.
C'était pour le comte le jour de tous les vieux souvenirs, e1 de même que l'arrogance de Rosalie avait remué en lui un reste de ses vieux levains de rage révolutionnaire, de même le spectacle de cet amour naïf lui avait rappelé qu'une fois en sa jeunesse il avait à peu près aimé ainsi . Il oublia un moment l'usage égoïste qu'il voulait faire ^e cet amour, il s'y intéressa pour lui-même, il en eut pitié.
Ce fut sous cetie impression qu'il tendit la main à son fils, en lui disant d'ime voix émue :
— Brutus, vous serez heureux.
— Jamais, monsieur, répondit le jeune homme d'une Toix résignée et en abandonnant sa main à l'étreinte du comte, mais sans la lui rendre.
11 y a des choses que le silence dit mieux que les paroles les plus éloquentes, et celui qui suivit la réponse de Brutus devait renfermer beaucoup de reproches, car le comte de Lugano crut devoir y répondre. En effet , il s'écria presque aussitôt :
-— Ah! vous ne sa^^z pas ce que c'est que le délire des révolutions ; vous n'avez pas vécu dans ces moments de désordre universel oîi toutes les règles du bien sont renversées... et puis vous n'avez pas souffert de l'insolence de cette implacable aristocratie qui, lorsque vous lui opposiez le savoir, la vertu, l'intelligence, vous répondait avec mépris par la noblesse de son sang. Ce sang, nous l'avons fait couler à flots^ c'est vrai; mais nous avons montré
i()4 LE MAITRE u'ÉCOLE
qu'il était de la couleur du nôtre, ça été notre réplique. Que Youlez-Yous? le triomphe de la raison humaine n*a pu être acheté qu*à ce prix... à ma place vous eussiez fait comme moi. Il fallait affranchir le peuple... et j'en étais alors!
Cette fois, tout le vieux jacobin s*était réveillé, il retrouvait pour se justifier les féroces déclamations qui jadis l'avaient fait agir.
Mais il eût pu s'épargner ces paroles; il répondait à une accusation que Brutus ne faisait pas. Ce n'était pas à Téchafaud du mai*quis de Favières qu'il pensait.
Le comte le comprit encore dans son silence, et il continua à plaider sa cause avec une violence qui l'emportait à dire de ces choses qui ne sortent guère du cœur, comme certains monstres dé l'Océan ne paraissent à la surface que lorsque l'un et l'autre sont bouleversés dans leurs plus profonds abîmes.
— Oui, dit-il d'une voix sombre, ça été une affreuse vengeance; mais verser le sang ne suffit pas à toutes les insultes reçues. Quand on a été méprisé et humilié dans tous ses sentiments, on veut les venger tous.
«Vous ne savez pas, vous, que l'homme le plus honorable dé la bourgeoisie qui eût osé aimer une femme d'un grand nom, eût été rejeté comme un laquais! Eh bien, quand on a souffert une telle insulte et qu'on peut la rendre, on se laisse égarer, on profite de tout pour satisfaire l'ardente soif de se venger ; on commet un crime, si vous voulez; mais pour le juger avec la^ sévérité que vous y mettez, il faudrait savoir par quelles circonstances on y a été poussé.
Le comte parlait d'un ton si sombre, qu*il fit pitié à son fils. '
Brutus eut honte de voh* son père .réduit à une pareille défense, et, pour la lui épargner, il lui répondit :
— Mais je ne vous accuse pas, monsieur.
A ce moment^ le comte eut une de ces inspirations qui gagnent les causes les plus désespérées ^ et il répliqua à son fils :
— Votre voix ne m'accuse pas, voilà tout; mais en vousmême vous vous refusez à comprendre ce que je vous (fis. Tous les hommes sont faits ainsi, ils ne tiennent compte ni des circonstances ni des misères que d'autres ont eu à subir. Parce que tout vous est facile, il vous semble qu*ilqu'il a dû en être ainsi pour moi. Ainsi, vous qui, jusqu'à présent, n'avez ni nom, ni fortune, ni avenir, vous avez aimé ma nièce, mademoiselle Van Owen; elle vous aime, je le sais, je l'approuve, et comme aucun préjugé ne vous sépare, vous l'épouserez, vous serez heureux, et vous serez sans pitié pour d'autres, parce que ce bonheur ne vous aura rien coûté.
Oh ! que monsieur de Lugano avait eu raison , et comme Bmtus ne pensait déjà plus à ce passé détestable de son père, qui, un moment avant, lui pesait sur le cœur^lus qu'un remords personnel !
Le transport de sa joie fut si vif, qu'il s'écria avec ime émotion qui le Ht sangloter :
— Mon père ! mon père ! est ce vrai? Ah! pardonnezmoi, mon père, vous êtes bon , c'est moi qui avais tort !
Ceci était bien de notre mieéiable humanité : l'intérêt personnel avait dominé tous les autres sentiments ; mais quelle différence cependant entre ce cri de joie parti inopinément de l'âme eties h'oids calculs de Rosalie !
Monsieur de Lugano ne s'y trompa point; il craignit unretour du jugement sévère de l'honneur, et il se hâta de lui dire :
— Rejoignez Paméla , elle ignore encore ce bonheur ; seulement, soyez discret, elle croit que vous êtes le marquis de Favières.
— Le marquis de Favières ! répéta Brutus.
— Vous comprenez qu'il est des choses qu'on ne peut
expiliquer à une jeune fille de seize ans. Du reste, vous savez .bien que ce n'est pas ce titre qui Ta séduite; mais il y a dans tout ceci de grandes précautions à prendre. Allez la trouver, rassurez-la*, cai* elle a été bien alarmée de votre départ.
» Je me rends près de votre mère, nous ferons, croyezmoi, ce qui sera le plus convenable pour votre bonheur.
Monsieur de Lugano laissa Brutus sous l'impression de ses paroles, dites avec un accent de tendresse et de bonhomie.
Ainsi Brutus était averti qu'il s'appelait marquis de Favières, sans qu'il pût se révolter contre cette usurpation, et bientôt il fut malgré lui forcé d'accepter ce titre.
IJfins l'ivresse de ses nouvelles espérances, il laissa à son père et à sa mère le soin d'arranger sa position comme ils l'entendraient. Il voulut revoir Panaéla, il courut au salon; mais elle n'y était pas seule, Hector était près d'elle, et il lui disait en ricanant :
— Marquise de Favières ! c'est un beau nom.
Brutus entra au moment où Hector prononçait ces paroles. Celui-ci se retourna en l'apercevant, et lui dit d'un ton presque cqrdial :
*— Monsieur le marquis, nous parlions de vous.
Cette appellation répugna à Brutus; mais il lui répugna encore plus de répondre mal au bon accueil d'un homme qu'il savait être son frère, et il dit doucement :
— »Ce titre ne m'appartient pas encore, monsieur. ^ * — Qui pourrait vous le contester? dit Hector; songei que j'ai un grand intérêt à ce qu'il appartienne au frère de ma Rosalie.
Brutus se tut , car il commença à comprendre que la vérité serait affreuse pour bien des cœurs s'il fallait la ré-
vêler; mais il ii*eut pas le temps de s'arrêter longtemps à cette idée, car Hector ajouta d'un ton plein de lomdc finesse : *
— Et je ne suis peut-être pas \& seul ici qui y prenne intérêt.
Les sots ne sont pas toujours maladroits.
Hector quitta le salon, et Brutus et Paméla demeurèrent seuls.
Brutus alors se mit à la regarder, tandis qu'elle avait les yeux baissés. Il avait oublié à ce moment tout ce qui l'épouvantait quelques heures avant. Il ne se rappelait que les paroles de son père et le sens que renfermait ce nom qu'Hector avait donné à Paméla : marquise de Favières. 11 s'approcha de Paméla et lui dit doucement :
— Est-ce vrai ?
' Elle rougit, et répondit en baissant tout à fait la tête :
— Dame ! puisque vous l'avez entendu. Mais c'est mon oncle qui peut-être....
— Il consent à t<]pt, c'est lui qui me l'a dit, lui qui m'a chargé de vous l'apprendre, s'écria Brutus.
Paméla ne répondit que par une brève exclamation ; elle réfléchit longtemps, regarda Brutus toujours grossièrement vêtu, et conclut cette inspection par ce mot:
— C'est pourtant vrai que je vous aime !
Cela dit, que de choses ils devaient avoir à se dire, et comme Brutus promit tout ce qui lui fut demandé pour devenir beau, élégant, ils parlèrent deux heures en se disant toujours lamême^ose. Cela fut charmant jusqu'au moment où la curieuse confiance de Paméla voulut savoir pourquoi il s'était éloigné.
L'embarras de Brutus fut grand, il ne savait pas mentir. Cependant il essaya, et il dit timidement :
— Je croyais que vous aimiez votre cousin Hector.
— Ce n'est pas vrai, lui dit Paméla, vous saviez bien le contraire.
lt)8 LE MAITRE d'ÉCOLE
— Mais^ ajouta~t-i], savais-je si vous m'aimiez? Elle le regarda d'un air de reproche et lui dit:
— Est-ce que vous avez eu besoin de me le dire ?
Il y avait dans cette phrase une bonne, faute de français, mais il y avait un charmant aveu de la façon dont elle avait deviné Tamour de Bmtus.
Cependant, malgré toutes ces petites astuces du cœur, Brutus aiu^t fini par laisser voir quelque chose du secret qui le rendait triste, lorsque monsieur de Lugano arriva et dit avei: vivacité :
— Paméla, faites préparer à Tinstant un appartement pour madame de Favières et sa fille ,* Brutus, je vais donner des ordres pour qu'on vous loge pour cette nuit à côté de moi.
Paméla sortit joyeuse et empressée, et monsieur de Lugano dit à son fils :
— - Cette nuit je. vous apprendrai ce que nous avons décidé.
Tout était donc fini et pardonné; fiar, une heure après, on avait transporté madame de Favières dans son appartement, et Rosalie veillait près d'elle.
On devine aisément les raisons que monsieur de Lugano avait pu faire valoir pour triompher de Thorreur de sa victime. C'était sans doute son déshonneur qu'il lui avait montré, résultant de la naissance illégitime de Brutus. Voilà poiirquoi elle avait consenti à légitimer cette naissance par un silence qui, du moins, n'était pas un mensonge. •
Le marquis de Favières étant mort le 21 octobre 1793, le fils né en juillet 1794 lui appartenait légalement. Ce n'était pas de lui laisser prendre le titre qui ferait un scandale, mais de le lui refuser s'il le demandait.
Et puis Rosalie avait tout à fait été gagnée. Il devait bien en coûter quelque chose à la fortune de Paméla, dont le
LE mXitre d^école 169
mari constituerait une riche dot à sa soeiu*; mais Brutuset Paméla n'étaient pas gen^ à y regarder de si près.
On comprend, du re^le, que ce qui avait pu décider la mère dut encore plus aisément convaincre le fils. Celait un sacrifice à l'honneur de sa mère, il s*y résigna.
Et puis, il y avait une chose qui devait nécessairement venir en aide à l'entière exécution de ce projet, t'est que l'heure était arrivée où le cœur de madame de Favières devait y voir clair comme sa raison.
En effet, une semaine n'était pas passée qu'elle avait compris que Thonneur, la honte, le dévouement étaient du côté de cet enfant qu'elle avait haï, et que la femme qu'il lui donnait pour fille l'aimerait comme elle voulait être aimée.
Pour que rien ne fit chanceler la résolution dé madame de Favières, le comte avait quitté son château pour se rendre à Grenoble et à Lyon, afin de faire faire les actes nécessaires- Il lui ménagea sa présence pour la laisser s'enfoncer dans son bonheur. Quand il revint, la marquise ne pouvait déjà plus se passer de Paméla, et elle était presque fière de son fils.
Cependant^ un mois après, lé comte, le vicomte et la vicomtesse de Lugano quittèrent le château du Grand-Pin, où demeurèrent ensemble le marquis de Favières, sa femme et la vieille marquise, qui mourut environ im an après ces deux mariages.
A cette époque, monsieur et madame de Favières vinrent habiter Paris.