ACTE I. V
ÉVERARD. \
Ta vas me gronder, dis? Je n’ai pas été 'assez -contenu, pas assez froid avec Élise! Ah! qu’est-cteNjue' tu veux? depuis quinze jours j’ai soif de l’aimer, et quand le cœur est trop plein, il fait comme la source après l’orage, il déborde!
PÉRINETTE, avec gravite.
Monsieur! pardon !... C’est que je vois toujours la pauvre madame à sa dernière heure. Dans son oratoire, vous savez, à ce prie-Dieu où elle a voulu mourir à genoux. Je l’entends toujours, parlant moitié à vous, moitié à Dieu, et disant : « Notre secret n’est connu encore que de Périnette; mais il faudra que mon mari le sache; d’autres le devineront peut-être. Si seulement, mon Dieu! ma fille pouvait l’ignorer! si ma mémoire restait pure au moins pour mon enfant!... »
Et moi, j’ai fait à la pauvre âme le serment — que j’ai tenu — de n’étre jamais qu’un étranger aux yeux d’Élise... Ah! cependant, — souvenez-vous aussi de ça, Périnette! — j’ai dit : Si pourtant, par miracle... on ne sait pas ce qui peut arriver, Dieu est si bon !... si j’avais la faveur inouïe de me dévouer, de mourir pour notre enfant, oh ! alors cette mort-là pourrait épurer et sanctifier notre souvenir, et je me réserve le droit, dans un dernier baiser, de lui dire : Tu es ma fille!
PÉRINETTE
Oui, mais il faut que vous viviez, monsieur ! pour Élise ellemême, pour tout le bien que vous faites.
ÉVERARD, tristement.
Et puis, va, au temps où nous vivons, il n’y a plus guère de périls sérieux, plus de raisons de s’exposer, de se sacrifier. Non, jamais, au prix de tout mon sang, je ne pourrai conquérir ces deux mots de sa bouche : Mon père!... Le rêve que j’ai fait est insensé, mais enfin, c’est égal, il me soutient ce rêve!
PÉRINETTE
Monsieur! vous souffrez!...
ÉVERARD
Ma pauvre Périnette, je n’ai été heureux que bien peu de
LE MAITRE D’ÉCOLE
temps! c’est quand elle était petite, quand elle ne comprenait pas encore, quand je. ne craignais pas de lui laisser bégayer tous ces noms, tous ces mots de la langue des enfants, si jolis et si doux qu’on n’ose pas s’en servir dans la langue des hommes. Mais depuis, c’est vrai, Périnettc, oh! j’ai souffert! — Songe donc ! l’amour paternel, le plus pur et le plus légitime de tous, placé hors la loi , hors le respect ! s’en cacher, en avoir peur, en avoir honte!... Eh bien, pourtant, même cette torture-là, elle est bonne encore ! elle nous fait sentir notre amour... Oh! nos enfants! tourments ! bonheurs ! oh! comme on vous aime, doux bourreaux, chères occasions de souffrir l
PÉRINETTE
Monsieur, je vous l’ai dit souvent, vous aimez trop votre fille!
ÉVER ARD.
Laisse donc! mais cet amour-là, c’est tout ce que je vaux ! Pour qu’Élise m’aimât mieux, naturellement j’ai été meilleur! On ne sait pas comme les enfants corrigent les pères !
PÉRINETTE, qui, inquiète, prête l’oreille à un bruit extérieur.
Écoutez donc, monsieur, il se fait un bruit dans le jardin...
ÉVERARD
C’est l’orage... — Et puis je suis tellement père et j’aime tant ma hile, que j’en ai aimé les enfants des autres! Dans tous ces enfants dont je m’entoure je retrouve le mien à ses différents âges, et je me renouvelle sans cesse une paternité sans tin!
PÉRINETTE
Monsieur, mais on force la porte du perron !
ÉVERARD
C’est le vent qui secoue le battant... — Et toujours au milieu de ces petits innocents, je me Sens plus paisible et plus doux. C’est comme quand on a touché les fleurs, les mains en restent parfumées.
Ah! quelqu’un monte l’escalier, monsieur!