ACTE PREMIER tt
LA MARQUISE
Depuis six semaines! Et nous l'ignorions I
BAC 11 El. IN (').
Monsieur votre neveu se serait bien gardé de vous le faire savoir.
LA MARQUISE
Et il n'est pas venu ! Et il ne vient pas encore, connaissant le revers qui nous atteint! Car il le courait, n'est-il pas vrai?
BACHELIN
Il l'a connu, madame la mar.;uise, et des premiers.
LA MARQUISE
Ahl VOUS aviez raison, Bachelin, voici qui me touche cruellement. Le duc nous abandonne ('). Ce qu'il voulait de nous c'était une fortune. La fortune a disparu, le fiancé s'éloigne ('). L'argent, voilà le mot d'ordre de cette époque vénale et cupide. La vertu, la beauté, l'intelligence, rien ne compte. On ne dit plus : Place au plus digne, on crie : place au plus riche! Or, nous voilà presque pau- Vi'es : on ne nous connaît plus (*) !
BACHELIN
Madame la marquise, je crois que vous calomniez un peu notre époque. Certes les idées positives y dominent (^). Mais il y a encore des hommes désintéressés, pour qui la beauté, la vertu, l'intelligence sont des biens qui font une femme enviable entre toutes. Je ne dis pas que, de ces hommes-là, j'en connaisse beaucoup. Mais j'en connais au moins un, et, en l'espèce, un seul suffit.
LA M ARQUISE ('").
Que voulez-vous dire?
BACHELIW.
Simplement ceci, qu'un galant homme de mes amis n'a pu voir mademoiselle de Beaulieu sans en devenir éperdument épris. La sachant engagée avec le duc, il n'aurait point osé faire connaître ses sentiments. Mai3 qu'il la sache libre, et il parlera, si vous daignez l'y autoriser.
LA MARQUISE, froidement.
C'est de M. Philippe Derblay qu'il s'agit, n'esMJ pas vrai?
BACUELIN
Oui, madame la marquise, de lui-même.
LA MARQUISE
Je n'ignore point les aentiments que ma fille a inspirés au maître de forges. Il ne les cache même pas assez.
BACHELIN
Ahl c'est qu'il aime mademoiselle Claire, et sincèrement, lui (") 1 Mais vous ne connaissez pas assez complètement M. Derblay, madame la marquise, pour pouvoir le juger à sa valeur.
Là MARQUISE.
Je sais qu'il est fort estimé dans le pays ("^,
BACHKLIN.
Et à juste titre (*'). J'ai vu naître M. Philippe, et sa sœu! mademoiselle Suzanne. Leur père voulait bien m' appelé! son ami... Ceci vous explique, madame la marquise, l'audace avec laquelle je viens de vous faire connaître les sentiments de M. Derblay ('*). A mes yeux, mon client n'a qu'un seul défaut : son nom, qui s'écrit en un seul mot, sans apostrophe. Mais, en cherchant bien, qui sait? La famille est fort ancienne. Sous la révolution, les honnêtes gens se serraient les uns contre les autres : les lettres ont bien pu en faire autant!
LA MARQUISE
Qu'il garde son nom tel qu'il est! 11 le porte en homme d'honneur, et, dans le temps où nous vivons, cela suffit.
BACHELIN
M. Derblay serait bien heureux, madame, «'il vous entendait.
LA MARQUISE
Ne lui répétez rien de ce que je viens de vous dire. Mademoiselle de Beaulieu ne reçoit de générosité de personne. Et avec le caractère que je lui connais, il est pro-