ACTE I : SCÈNE VIII
la marquise, de l’accueil si bienveillant que vous faites à ma sœur. C’est une enfant qui a besoin de leçons et de conseils. Elle ne saurait les trouver meilleurs qu’auprès de vous, si vous voulez bien lui faire la faveur de vous intéresser à elle ... S
La Marquise, à Philippe, Elle est charmante. V enez, mon enfant I {Elle monte avec Suzanne vers le fond,) Est-ce qu’il y a longtemps que vous êtes sortie de votre couvent ?...
Elle sort sur la terrasse avec Suzanne, Bachelin. Eh bien, mon cher ami, mademoiselle Claire n’est pas là . . . Vous voilà tout désorienté, hein ? Philippe. C’est un état singulier que le mien . . . Depuis quinze jours, chaque fois que je viens ici, le cœur me bat à la pensée de me trouver en présence iS de mademoiselle de Beaulieu, et cependant je serais désolé s’il m’arrivait de ne pas la voir . . . Elle me trouble, elle me fait peur ; devant elle, je deviens un véritable enfant.
Bachelin, souriant. Vous l’aimez ! 20
Philippe. C’est une grande folie I Comment moi, homme de travail, éloigné du monde, ai-je pu penser à cette jeune fille, si bplle, si fière, et, par cela même, peut-être, plus séduisante? Je l’ai aperçue, grave, réfléchie, un peu inquiète sans 25 doute de voir son fiancé éloigné d’elle. Et malgré moi, sans y prendre garde, je me suis mis à l’aimer. J’ai oublié la distance qui la sépare de moi, je n’ai plus vu la différence de nos origines. La voix de
la raison, les conseils de l’expérience, (Assentiment de Bachelin) je n’ai rien écouté. Et maintenant c’est fini, je ne m’appartiens plus, je suis tout entier à cette passion, qui me fait éprouver une joie pro- 5 fonde, une ivresse délicieuse, qui me donne tout, enfin, excepté l’espérance. (Bachelin fait un mouvement,) Car là s’arrête ma folie, et je n’espère pas, je vous en donne ma parole.
Bachelin. Et pourquoi donc ?
lo Philippe. Parce que je sais qu’il ne suffît pas de désirer pour obtenir. Parce que mademoiselle de Beaulieu ne m’a jamais fait l’honneur de s’apercevoir que j’existe. Parce qu’enfin elle est noble, riche, fiancée à son cousin, et sera duchesse.
15 Bachelin. Vraiment! Eh bien ! si je vous disais, moi, que mademoiselle de Beaulieu n’est plus riche, ne sera probablement pas duchesse, et que jamais un honnête homme tel que vous n’a eu autant de chance d’être agréé par elle ?
20 Philippe, ému. Ah ! prenez garde ! Ne prononcez pas de telles paroles légèrement.
Bachelin. Est-ce mon habitude ? En ce moment, je trahis délibérément le secret professionnel. Mais c’est dans votre intérêt à tous . . . Mademoiselle de Beau-
25 lieu est ruinée, et elle l’ignore. Le duc de Bligny la délaisse, et elle ne s’en doute pas davantage.
Philippe. Ruinée et abandonnée! Eh! qu’a-t-elle besoin d’une fortune? Le seul bien qu’il faille attendre d’elle, n’est-ce pas elle ?