ACTE PREMIER
LE BARON, av«c amertume (•).
Ahl vraiment, marquise, vous savez tout cela? Et sarez-vous aussi qu'il est en train de se marier?
LA MARQUISE, avec stupeur (*).
De se marier !
LE BARON
Oui, ma chère tante. Pardonnez-moi la rudesse de ma franchise, mais, en pareille matière, je pense qu'il faut aller droit au but.
LA MARQUISE, lentement (5).
De se marier !
LE BARON
Le duc a fait tous ses efforts pour que la nouvelle ne s'ébruitât pas. Mais le futur beau-père, qui est, paraît-il, un bourgeois tout ce qu'il y a de plus vulgaire, est moins discret. Il exulte, le brave homme! Sa fille! Pensez donc! Sa fille duchesse v6)! Imaginez-vous que le duc, à peine arrivé de Saint-Pétersbourg, s'est engagé daus une fort grosse partie de baccara, qui se poursuivait au cercle depuis quelque temps. Très en déveine, il fut bientôt au bout de ses ressources, qui étaient fort maigres. Il eut recours à la caisse du cercle, et continua à jouer dans de telles proportions qu'au bout d'une seule semaine ses différences se montèrent à deux cent cinquante mille francs. Une guigne noire! Il avait complètement perdu la tête, taillait comme un sourd et pontait comme un aveugle. En deux nuits il regagna tout, puis reperdit cent mille francs, et enfin resta avec une culotte définitive de deux cent mille francs.
BACHELIN
C'était de l'étoffe chère!
Très chère 1 D'autant plus que Gaston n'avait pas le premier sou pour payer. La situation était critique Mon Dieu! le duc aurait pu s'adresser à- la famille. Il n'y songea pas, ou plutôt il ne le voulut point. C'est alors qu'intervint la Providence, sous la forme du futur beau-
Ifi LE MAITRE DE FORGES
père que Gaston, m'a-t-on dit, n'avait jamais rencontré qu'une seule fois. Celui-ci entra résolument en matière, et tint à Bligny à peu près ce langage : Monsieur le duc, vous devez deux cent mille francs; il faut que vous vous les procuriez dans la journée, et vous ne vous les procurerez pas! Ces deux cent mille francs, je vous les apporte. J'ai une immense fortune, et je n'ai pas voulu qu'un homme tel que moi, qui donne dix millions de dot à sa fille unique, laissât, pour dix misérables mille louis, compromettre le nom d'une des plus nobles familles de son pays.
BACHBLIN.
Prodigieux!
LE BARON (')
Textuel! vous savez (•)! Le malheureux Bligny fut ébloui : il lui sembla qu'il était en face d'un homme tout en or. La caisse de son bienfaiteur inattendu était ouverte. Il y mit le petit doigt, la main suivit et, comme dans un engrenage, tout y a passé, l'honneur avec!
La marquise reste un instant silencieuse, porte son mouchoir a ses yeux et sanglote, le baron va près d'elle avec Bachalin, et cherche à la calmer*
BACHELIN (9)
Madame la marquise!
Laissez! Cela me soulage! Ce coup m'atteint si rudement!... J'ai tant aimé Gaston... Je l'ai si soigneusement élevé!... J'ai été une seconde mère pour lui... Et voilà comment il m'en récompense! Oh! l'ingrat! .. l'ingrat I
LE BARON (10)
Ma chère tante !
LA MARQUISE, se calmant (u).
C'est fini ('*). (Elle se lève, pnis, avec fermeté.) L'important
c'est que nous prenions de grands ménagements vis-à-vis de Claire. Vous la connaissez : elle est fière, emportée (15). Son père était ainsi : coeur d'or, mais tête de fer. Elle parlait encore de Gaston tout à l'heure. Elle va être frappée en pleine sécurité I