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Le mal d'amour d'Ailill Anguba et le nom de Laennec

Un des récits irlandais les plus curieux, mélange de merveilleux et de pathétique, est le petit roman ou plutôt la nouvelle (c’est-à-dire roman court et simple) intitulé „Tochmarc EtaineF. Le mot tochmarc est difficile à traduire en français, parceque nous n’avons pas de substantif correspondant à l’anglais wooing ou courtship , allemand Freien ou Werben, M. d’Arbois de Jubainville traduisait par „ demande en mariage “, mais ce terme français fait supposer qu’une femme est courtisée pour „le bon motif “. Nous traduirons, faute de mieux, par une périphrase, „la cour faite à Etain “, ou encore, en intervertissant les termes „ Etain courtisée “.

Ce roman était déjà connu par les résumés d’ O’Curry et par une édition que M. Edouard Millier (avant de partir pour Ceylan et de se consacrer au pâli) avait donnée en 1877 dans la Bevue Celtique d’après un manuscrit de Londres; mais M. Windisch la tout-à-fait mis en lumière par ses Irische Texte qui en 1880 ont ouvert une ère nouvelle aux études celtiques, et qui dans l’histoire de ces études forment une date comme la publication de la Grammatica Celtica en 1853. M. Windisch publiait ce récit d’après deux textes, l’un le MS. Egerton 1782 du British Muséum (XVe et XVIe siècles), déjà connu par l’édition de M. Ed. Muller; l’autre, du Lebor na hUidhre, compilé vers l’an 1110. Ce second texte a pour lui une date plus ancienne, non pas de rédaction, mais de copie matérielle, car il est résumé et abrégé. Quant au texte d’Egerton, M. Windisch ne manquait pas de remarquer que malgré sa langue plus récente, il repose sur une rédaction ancienne. Ce texte plus récent est pourtant plus complet pour la trame du récit; aussi sommes -nous étonné que dans son charmant volume Sagen ans dem alten Irland ( Berlin 1901 ) M. Thurneysen ait

d’après un tableau d’Ingres (Musée de Montpellier).

H. GAïDOZ,

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traduit la version du Lebor na JiUidhre, sans tenir compte de l’autre.

Le passage qui nous intéresse se trouve seulement dans le MS. d’Egerton; nous le traduisons directement sur l’édition de M. Windisch p. 121 (à laquelle page correspond la page 352 du tome III de la Revue Celtique). Nous nous en tenons ici à ce passage, car le roman lui-même est une composition incohérente, œuvre d’un filé inexpérimenté dans l’art de composer. Ce serait un travail compliqué que d’analyser ce roman dans ses éléments divers et d’en chercher les origines et les ramifications. Nous nous bornons au passage où est décrit le mal d’amour.

Ailill Anguba est malade, mais d’une maladie de langueur que l’on ne comprend pas autour de lui et dont il ne veut pas dire la cause. Il est amoureux d’Etain, femme de son frère Eochaid Airem, mais il se reproche cet amour coupable et il le cache. Je traduis ce qui suit d’après l’édition de M. Windisch (p. 121); car, provenant du MS. Egerton, il n’a pas été traduit par M. Thurneysen :

§ 7. C’est alors que se dispersèrent les hommes d’Irlande après avoir achevé le banquet de Tara. C’est alors que la douleur de l’envie et de la jalousie remplit Ailill, que l’influence d’une grave maladie s’attache à lui. On le transporta après cela au fort de Frémain en Tethba. Il resta là jusqu’au bout d’un an, dans une longue maladie et en souffrance, et il n’avoua à personne sa maladie. C’est alors qu’Eochaid vint pour prendre des nouvelles de son frère: il lui mit la main sur la poitrine et Ailill poussa un soupir: „En ce moment^, dit Eochaid, „ce ne sera pas une bien grave maladie en vérité. “ . . . „ Comment es-tu?“ dit Eochaid, „et cela va-t-il de mieux en mieux avec toi?“ — „Sur ma parole, “ dit Ailill, „cela ne va pas mieux, mais pis de jour en jour et de nuit en nuit.“ — „Mais que t’est -il donc arrivé ?“ dit Eochaid. — „Sur ma vraie parole, “ dit Ailill, „je n’en sais rien.“ — „Qu’on m’amène, “ dit Eochaid, „ quelqu’un qui trouvera la maladie.“

§ 8. C’est alors qu’on fit venir Fachtna, le médecin d’Eochaid (son Leibarzt). Celui-ci mit sa main sur la poitrine d’ Ailill, et Ailill poussa ensuite un soupir. — „En ce moment, “ dit Fachtna, „ce ne sera pas une mauvaise affaire. Je connais ta maladie et tu n’as rien qu’une seule de ces deux choses: ou bien t’a pris la douleur de la jalousie ou bien l’amour que tu as donné et dont tu n’as pas trouvé le retour/*1) Ailill eut honte; il n’avoua pas sa maladie au médecin et celui-ci s’en alla. . . .

Dans la version dn Lebor na hüidhre , abrégé au point de perdre tout intérêt de pittoresque, la pratique de cette sorte

9 Je suis ici les corrections et l’interprétation de Zimmer dans ses Keltische Stuclien I, Berlin 1881, p. 60.

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d’auscultation a disparu. On la voit pourtant introduite ici deux fois de suite, mise en œuvre d’abord par Eocliaid, puis par son médecin Faclitna. La pratique de ce diagnostic est claire: on mettait la main sur la poitrine du malade et on le faisait respirer fortement. C’est le procédé de la palpation, où la main cherche à sentir co que plus tard l’oreille percevra par l’auscultation, soit médiate, soit immédiats.

Après cette consultation médicale, Eochaid part en voyage pour remplir ses fonctions royales. Il charge sa femme Etain de soigner son frère Ailill et de lui faire de belles funérailles, car sa maladie peut avoir une fin fatale. ... Le voyage du mari est nécessaire pour amener le roman. — Etain soigne son beaufrère ... et celui-ci guérit. . . . Mais la suite du roman est incohérente parce que l’auteur anonyme, pour rendre plus pittoresque son roman, y a introduit d’autres incidents et des légendes merveilleuses, tirées du monde enchanté de l’ancienne Irlande.

Le classical scholar qui aura lu ma traduction du texte irlandais ne manquera pas de remarquer l’analogie de cette histoire avec ce que Plutarque rapporte dans sa „Vie de Démetrius “ (chap. XXXVIII). Un Antiochus est amoureux de Stratonice, femme ou concubine de son père Seleucus, mais il cache son amour et tombe malade d’une maladie de langueur. Le médecin Erasistrate découvre cet amour, non par auscultation ou palpation, mais par les mouvements du visage et par l’agitation du pouls d’ Antiochus, lorsque parait Stratonice. Une ruse lui permet de dévoiler au roi la cause de la maladie de son fils; le roi se dévoue en donnant Stratonice à celui-ci avec une partie de ses états. Notre grand peintre Ingres en a fait l’objet d’un de ses plus célèbres tableaux, Stratonice, aujourd’hui au Musée de Montpellier. Nous l’avons reproduit au début de cet article, mutatis nominibus, par une gravure empruntée à un récent numéro de notre revue Æ.sculape. — Cette histoire a bien l’air d’un roman, surtout dans le récit où Plutarque s’est évidement complu; de même aussi l’histoire analogue qu’on a racontée de Perdiccas, fils d’un roi de Macédoine, et où l’on a mêlé le nom d’Hippocrate.

Le trait était trop touchant pour ne pas être reproduit dans la très vieille littérature des romans d’amour. Rohde en a réuni de nombreux exemples dans les littératures classiques et orientales *)

’) Kohde, Der griechische Roman , Leipzig 1876, p. 52 et suiv.

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et M. R. Basset, qui a repris ce sujet récemment, a élargi le cercle des rapprochements avec l’Orient.1) Mais cela a-t-il toujours été, et dès le début, un pur incident romanesque, comme parait le croire M. Basset? Les romans s’inspirent ordinairement des réalités et des contingences de la vie, parce detorta. Sans doute l’histoire, une fois dite et répétée, est devenue un simple incident de roman; mutato nomme . . . fabula narratur. Pourtant il y a eu certainement, et au moins une fois, à l’origine, l’observation d’un fait réel, et une observation médicale.

Les médecins de l’antiquité avaient, du reste, remarqué les effets fâcheux que l’amour caché, ou malheureux, a sur la santé de l’homme. On appelait cela autrefois „ maladie de langueur “, et aujourd’hui on le fait rentrer dans les cas de „ neurasthénie “. Galien, le célèbre médecin, originaire de Pergame, qui pratiquait à Rome au second siècle de notre ère, a noté cette influence de l’amour en plusieurs endroits de ses récits, et il a tiré de son expérience de médecin traitant à Rome, une observation tout-àfait semblable à celle d’Ailill, à cela près qu’il s’agit d’une femme cachant son amour.

C’est à l’occasion du diagnostic célèbre d’Erasistrate, appelé près du jeune Antiochus, que Galien rapporte une observation personnelle, faite par lui -même à Rome. Il est appelé près d’une femme du monde qui se plaint d’insomnies: il ne lui trouve pas de fièvre, et il essaie en vain de se renseigner en interrogeant la camériste. Galien renouvelle ses visites, et pendant l’une d’elles arrive quelqu’un qui vient du théâtre; celui-ci raconte qu’il a vu jouer Pylade. . . .

[Ce Pylade et aussi le Bathylle que nomme en passant Ju vénal, étaient de ces Græculi (le premier de Cilicie, le second d’Alexandrie) qui étaient maîtres dans la danse mimique, et qui avaient porté cet art au plus haut degré de la perfection, Ses succès de théâtre faisaient de Pylade une manière de personnage à Rome. Le public partageait les rivalités des hommes de théâtre: c’étaient des factions dont les querelles dégénéraient parfois en des sortes d’émeute. Quelques siècles plus tard Macrobe racontait dans ses Saturnales (livre II, chap. 7) qu’à la suite d’une émeute (populi seditio) amenée par la rivalité de Pylade et d’un autre acteur, Auguste aurait tancé Pylade et que celui-

x) Dans la Revue des Traditions populaires, T. XXV (1910), p. 289 — 291.

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ci aurait répondu (en grec) à l’empereur: „Et vous vous fâchez, Sire? Laissez ces gens s’occuper de nous ! “ Il voulait dire par là qu’il valait mieux pour l’empereur que le peuple s’occupât des* acteurs plutôt que du souverain. C’était philosophique, mais en même temps irrévérencieux. On sait, du reste, par Suétone ( Vie d’Auguste, chap. XL Y) qu’à certain moment Auguste bannit Pylade de Rome et d’Italie. Ce n’est donc pas d’un acteur quelconque et vulgaire que s’était enamouré la cliente de Galien.]

Galien remarque à ce moment que sa cliente change de visage et il constate que son pouls s’agite. Il remarque aussi que le nom d’un autre mime célèbre, Morphos, ne produit aucun effet sur elle, non plus que celui d’un troisième acteur. Le diagnostic est donc fixé. Mais Galien arrête là l’observation et il ne dit pas s’il a guéri sa malade et comment.1) — On sait quels ravages, à cette époque de corruption, exerçait sur les „ femmes du monde “ la vue des spectacles et la contemplation de certains danseurs qui avaient de belles formes. Plusieurs de ces mimes étaient leur „coqueluche“.‘2) — Juvénal dans sa cruelle satire contre les femmes parle (VI 63) des „ surprises des sens “ que quelques femmes du monde éprouvaient parfois pendant le spectacle — à ce qu’il assure du moins.

Dans le cas de Galien, il y a observation du pouls, non palpation de la poitrine, et encore moins auscultation au sens moderne du mot. Pourtant on avait déjà quelque idée de cette méthode de diagnostic. Un passage célèbre et souvent cité d’Hippocrate en témoigne: „et si, appliquant l’oreille contre la poitrine, vous écoutez pendant longtemps, cela bout en dedans comme du vinaigre. “ 3) Le passage d’Hippocrate nous est arrivé en mauvais état: mais Littré observe avec raison qu’il y est certainement question d’auscultation puisqu’il s’y rencontre le terme âxovâÇy, et qu’on y lit, quelques lignes plus bas, ojtg dv ipoyty. Il s’agit donc de sons que le médecin écoute. — Cela nous reporte au Ve siècle avant notre ère.

9 Galien, n eqI tov TiQoyivwaxeiv , chap. VI. — Edition de C. G. Kühn, Tome XIV, p. 631 — 638.

2) On en racontait autant chez nous, il n’y a pas longtemps, de certain chanteur que je ne nommerai pas, mais dont un dictionnaire biographique dit : „doué d’un physique aimable “.

3) Je cite ce passage tel que l’a traduit Littré dans son édition du texte grec, avec traduction française Tome VII (Paris 1851), p. 95.

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Depuis lors, plusieurs fois des médecins ont eu l’idée d’appliquer leur oreille contre la poitrine des malades. On cite notam- "ment le médecin viennois Avenbruger vers 1760: mais c’est notre grand médecin breton Laennec, mort jeune (à 45 ans), qui a créé cet examen auditif du malade qu’on appelle aujourd’hui auscultation.

Je ne m’éloignerai pas trop de mon sujet en rappelant que la découverte de Laennec a été aussitôt reprise et développée au pays de Fachtna, le médecin d’Eochaid et d’Ailill. Car après la découverte de Laennec publiée en 1819 dans son traité De V Auscultation médicale, ce sont des médectns irlandais qui ont fait faire les plus grands progrès à la thérapeutique du cœur. La langue technique de la médecine en témoigne par l’expression devenue classique de „ respiration Cheyne- Stokes. “ *)

John Çheyne (1777 — 1836) était Ecossais, mais il a passé à Dublin la partie active de sa carrière, de 1809 à 1831. Quant au Stokes nommé ici, c’est le Dr William Stokes (1804 — 1878) dont le traité sur les maladies du cœur et de l’aorte, publié en 1844, ' a fait longtemps autorité et le fait peut-être encore. Et le nom de Stokes figure aussi dans quelques autres termes techniques de la pathologie du cœur.

Et je rentre ainsi dans le monde de la celtologie puisque le Dl William Stokes a été le père de notre illustre philologue Whitley et de l’archéologue Marguerite. Lui -même s’intéressait aux choses irlandaises, car il est l’auteur de ce livre sur Petrie qui est comme un chapitre de l’histoire de l’archéologie irlandaise.2) Son nom est un de ceux auxquels je rends le plus volontiers hommage, me rappelant la bienveillance avec laquelle, au temps de ma jeunesse, le vieux Dr William Stokes me recevait dans son salon hospitalier de Merrion Square.

Puisque j’ai prononcé le nom de Laennec, que ce nom est breton, qu’il est aujourd’hui mal écrit (Laënnec) et par suite de cette mauvaise graphie, prononcé en trois syllabes (La-en-nec)

1) C’est un phénomène grave, sur lequel le non -initié peut voir l’article Cheyne-Stokes dans le Dictionnaire usuel des Sciences médicales de Dechambre, M. Duval et Lereboullet.

2) The Life and Labours in Art and Archæology of George Petrie, by William Stokes. M. D. etc. London 1868.

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au lieu de deux (Lenn-ec), c’est l’occasion d’en dire quelques mots au point de vue onomastique.

Laennec, sorti d’une vieille famille bretonne, était né à Quimper le 17 février 1781, et il est mort à Kerlouanec, près de Douarnenez, le 13 août 1826. C’était donc un Cornouaillais. Il ira jamais écrit son nom que sans tréma. On peut s’en convaincre par la signature de ses autographes; je l’apprends de M. de Kerallain qui en possède un; et il en est de même de l’autographe de son père en date du 21 avril 1765 que l’on conserve à la bibliothèque de la ville de Quimper. C’est à juste titre que son nom est ainsi écrit Laennec sur le monument (une belle statue) que la ville de Quimper lui a élevé sur une de ses places en 1868. Les écrivains anciens ne l’appellent pas autrement; ainsi Littré dans son édition d’Hippocrate (Tome VII, p. 94 n.) et encore dans son édition du Dictionnaire de Médecine (dit Nysten) publiée en 1873 (à l’article Auscultation). De même encore, les articles qui lui sont consacrés dans la Nouvelle Biographie générale de Didot (Tome XXVIII, 1859), et plus anciennement encore dans la Biographie universelle de Michaud, etc.

Aujourd’hui à Paris — et par imitation de Paris dans les encyclopédies allemandes de Meyer et de Brockhaus — on écrit Laënnec, et on prononce, d’après cette graphie : La-en-nec. Cette graphie est employée partout dans les livres et journaux de médecine; elle est devenue officielle, car il y a à Paris un „Hôpital LaënnecL En consultant la 23e édition du Dictionnaire de Médecine publiée en 1908 par les soins du Prof. A. Gilbert, j’ai eu la surprise de voir qu’on avait introduit le tréma dans l’article Auscultation. Bien plus, en ouvrant le Glossaire moyen-breton de M. E. Ernault (Paris 1895) je trouve cet article:

„Laënnec en 1573, sixième aïeul de l’inventeur de l’auscultation, No bit. . .

Cette abréviation réfère au Nobiliaire et Armorial de Bretagne par Pol de Courcy, 3e édition, Pennes 1890.

J’apprends de M. Ernault qu’il n’y a pas d’article Laennec dans les deux éditions précédentes de cet ouvrage; et Pol de Courcy se préoccupait surtout du côté historique des questions: si la graphie avec tréma a été introduite ici c’est certainement par la contagion du nouvel usage, comme dans les nouvelles éditions du Dictionnaire de Médecine de Littré!

Le tréma dans le nom de Laennec est illégitime; il s’explique par la démocratisation actuelle de la langue française — et ce qu’on peut appeler d’un mot nouveau le „ sabotage linguistique“. Le vulgus corrige d’après son ignorance les mots ou noms qu’il ne connaît pas et il règle ensuite la prononciation d’après des graphies sabotées. Les noms anglais qui se terminent en -oe (prononcé ô) sont particulièrement défigurés : on écrit oë ou oê que l’on prononce ensuite en deux syllabes (o-é). Ainsi pour les romans de Pobinsou Crusoe (par de Foë pour Defoe!), d’Ivanhoe, la doctrine de Monroe.1) On commence même à imprimer des „canoés canadiens**; et voici que nous avons un „canoë-club** ! 2 3)

La même transformation de la prononciation s’opère en français pour des noms propres qui possédaient, par tradition, un tréma non prononcé (au moins depuis longtemps). Ainsi pour les familles de la Noë qui se prononçait autrefois de la Nô; mais sous l’influence de l’écriture on prononce presque toujours maintenant de la Noé. C’est pour s’amuser que notre célèbre caricaturiste Cham (qui s’appelait en réalité Amedée de Noë) avait pris le pseudonyme qui en faisait un fils du patriarche Noé ! 5)

Il n’est pas nécessaire de chercher loin l’étymologie de ce nom : il vient du thème latin legend- qui a passé dans toutes les langues celtiques avec le sens d’abord de lecture, puis d’étude et de savoir.4) Le nom qui nous occupe n’est qu’un adjectif dérivé de ce thème. De tout temps, les lexicographes bretons l’ont vu.

Le bénédictin Dom Louis Le Pelletier, dans son Dictionnaire de la Langue bretonne (Paris 1752) écrivait à l’article Lenn : „en Léon, lennoc habile, sçavant, qui a de la lecture. Ce dernier est aussi rare que les paysans sçavans et grands lecteurs.**

Le Gonidec, dans son Dictionnaire breton- français publié par de la Villemarquè à St-Brieuc en 1850, dit à l’article LenneJc:

0 De là le titre facétieux d’une comédie -vaudeville de MM. Yély et Moch, Valentme crue Zoé, Paris 1887.

2) De même les noms anglais qui se terminent en -es (non-prononcé) sont gratifiés d’un accent grave. Le capitaine N ares, un des voyageurs au Pôle Nord, dont le nom ne forme qu’une syllabe, devient le capitaine N ares (en deux syllabes!).

3) Ce nom vient de l’ancien français Noe, en latin du moyen-âge noa,

qui désignait un pré bas et souvent inondé. C’est aussi l’origine des noms propres écrits: de la Noue, Lanoue, Noue et les diminutifs Nouet et Nouette.

i) Voir, par exemple, Pedersen, Vergleichende Grammatik der keltischen Sprachen, Tome I, p. 222.

H. GAIDOZ,

„Lennec que quelques-uns écrivent Laennek ou Laennec est un nom de famille connu en Bretagne. “ — Et Troude dans son Dictionnaire pratique breton -français (Brest 1876) assure que l’adjectif lennek „qui a beaucoup lu, instruit “ est aujourd’hui peu usité.

Il ne faut donc pas considérer ae dans le nom de Laennec comme un diphtongue : nous y voyons seulement une façon d’écrire e — peut-être ê — le jour où Le-enn du latin le(g)end- a cessé de former deux syllabes pour se prononcer en une, de même que notre ancien français aage est devenu âge . — Je laisse du reste question aux spécialistes de la philologie bretonne.

Le nom signifie donc, à l’origine, „ l’homme instruit, le savant “. Il correspond, pour le sens, au français clerc (dans son sens dérivé); car ce terme, après avoir désigné un membre du clergé, a été ensuite appliqué à toute personne instruite: „instruit comme un clerc“ ; puis, dans les temps modernes, le mot est devenu synonyme de secrétaire et de copiste chez nos hommes de loi. ^ Cio arec qui se rattache de plus près à la cléricature et surtout aux anciens séminaristes, a aussi donné de nombreux patronymiques en Bretagne.* 2)

Je ne puis terminer sans dire que c’est, de l’autre côté de Manche, le nom d’un personnage gallois et peut-être ancien-breton, dont il est question dans un des Mabinogion, dans les Triades et ailleurs encore, Llennawc. On remarque que ce nom correspond, par son suffixe -âc-, à la forme Lennoc que Le Pelletier assure avoir existé en Léon, mais qui ne me paraît connue que par lui (?). Notre Laennec et l’adjectif lennec sont formés avec le suffixe -ec-\ mais ce ne sont là que des variantes sans importance.

M. Ivor B. John à la fin de la 2e édition (1904) de la réimpression faite par A. Nutt de la traduction anglaise des Mabinogion par Lady Ouest, explique ainsi le nom gallois: „coneealed(?) “. Il pensait évidemment au mot lien qui signifie „voile“. Cette interprétation est étrange et il vaut mieux y voir l’homo-

0 Clerc a donc donné de nombreux patronymiques en français. Voici ceux qui je rélève dans les Annuaires Bottin de Paris pour 1909: Leclerc, Le Clercq, Lecler, Leclair, Leclaire, Clerc, Cler. (Je ne prends pas ici le nom Clair et ses diminutifs Clairet et Clairon parce qu’ils viennent du nom de saint Clair.) Avec un adjectif de qualité bonne ou mauvaise: Beauclair, Joli clerc, Mau clerc, Mauclair, Mauclère.

2) Dans les Annuaires Bottin de Paris pour 1909 je trouve cinq commerçants portant ce nom breton.

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phone llên qui signifie „ littérature, instruction^. Je suis étonné que cette dernière interprétation par „le savant, le clerc u n’ait été donnée pour ce nom, ni par Eobert Williams, ni par Skene, ni par Th. Stephens, ni par M. Gwenogfryn Evans, ni par M. J. Loth dans sa traduction française des Mabinogion ; car ce dernier, comme Breton, devait connaître le nom de son illustre compatriote Laennec, homonyme du personnage gallois.

[Ce n’est pas le seul nom de l’ancienne épopée de l’Ile qui se rencontre encore comme patronymique dans notre Bretagne Armoricaine: ainsi le Courrier du Finistère du 26 août 1911, dans sa chronique départementale, annonce le suicide, à Garlan, d’un nommé Joseph Urien.]

Paris, le 7 Juin 1911.

H. Gaidoz

Imprimerie EHRHARDT KARRAS à Halle a. S. (Allemagne).

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