‹ Le mal du jour de l'an ou Scènes de la vie écolière [microforme]Chapitre 4 sur 14 · PR · texte numérisé non relu

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LOUIS

Tu le vois bien; jamais je n’ai été plus frais et dispos ; peut-on être plus gaillard, plus en humeur et en santé ? En as-tu jamais douté ?

Hélas ! je pensais que c’en était fini de notre ami.

AUGUSTE

Je commençais déjà à prier pour le repos de ton âme.

LOUIS

Je tire donc bien mon épingle du jeu ? je fais donc bien le malade ?

FRANÇOIS

Tu fais le malade, Louis, mieux qu’un malade.

LOUIS

Ah ! c’est que, vois-tu, une promenade à la maison paternelle, au home, sweet home, aux approches du jour de l’an, pendant le carnaval, autour des jours gras, ça donne du dessein....

AUGUSTE

Surtout, quand on en a déjà plein sa tête.

LOUIS

Oui. Quand mon père me mit au collège, en posant les conditions, le Procureur lui demandait: «Le faitesvous collationner au réfectoire ? — Combien est-ce ? — Trois piastres.— C’est bon.— Lui faites-vous apprendre la musique ?—Combien est-ce ? — Vingt piastres. — C'est bon.— Lui faites - vous apprendre le dessin ? — Combien est-ce ? — Quatre piastres. — Ah ! c’est trop cher ; il en a bien assez pour rien dans la tête, de dessein. »

, « La He

Len :

FRANÇOIS

dis- . . A | en s Toujours est-il que tu es blême, pâle comme une * chaux, tu as les yeux abattus, creux, au fond de la | LOUIS.

\ 3 C'est pour donner le change au docteur.

æ, D FRANÇOIS.

ton , A Q Q , 9 Ça ne doit pas être si aisé. Comment t’y prends-tu ? LOUIS.

lonc Comment je m’y prends ? c’est bien simple. J’ai jeûné un repas, deux repas, trois repas; je me suis ‘ étiré les joues; puis le cou allongé, de mon air le plus hébété, à huit heures, avant la classe, je suis descendu à l'infirmerie, ayart soin de parler bas et en traînant la voix : voilà le secret.

à | ; FRANCOIS.

Ison e LU L ; . U jour Depuis huit jours tu ne manges, ni ne bois ? Lis LOUIS.

Crois-tu qu’un homme vit sans manger ? Il finirait | comme le cheval de cet avare, qui est mort, au grand regret de son maître, justement au temps où :l était

accoutumé à ne plus prendre ni foin, ni avoine. Il: est

ke vrai que Je ne prends pas une bouchée des toasts et Fe | des confitures que m’apporte l’infirmier ; mais je me He. suis fait acheter, dans le village, des beignes, des bis- F0 | cuits, des croquignoles, et pour graisser le tout, un ire etit flacon de vin. Puis, quand je suis seul avec T'iguste, au Je fête. trop Mai nn d l ee - ais ne crains-tu pas de contracter une grave mala-

a die en prenant tous ces remèdes que le docteur te donne ?

LOUIS

En vérité ! me penses-tu assez fou pour les prendre ? Je n’en avale pas une goutte, pas gros comme cela.

FRANÇOIS

Comment ? Ce n’est pas facile.

LOUIS

Pas si difficile. Le matin, quand on a à prendre du sel et du séné, on met ses grandes bottes ; oui, ne ris pas, on met ses grandes bottes, et profitant du moment

ue personne ne nous regarde, on verse le verre entier ae la jambe de la dite grande botte: pas de danger alors que la médecine mène trop vite.

FRANÇOIS

Mais quand on nous regarde toujours ?

LOUIS

Alors tout simplement on prend une gorgée, mais on a bien garde de l’avaler ; tout à coup, le cœur vous lève, et vous renvoyez la gorgée ; puis une autre, puis une autre, jusqu’à ce que vous voyez le fond du bol.

Le docteur m'a donné des prises à prendre de demiheure en demi-heure; voici le temps d’en prendre. Une petite cuillerée à thé de poudre jaune.... dans une grande cuillerée à soupe de melasse... le tout bien démêlé. Vois comme c’est inoffensif. (7 jette la prise dans le crachoir). À toutes les demi-heures que le bon Dieu amène, le crachoir prend sa prise et, le soir, le petit flacon est vide.

AUGUSTE

Ou bien on renverse la tasse. L’autre jour, il lui prit un étouffement, il se débattait, personne ne pouvait le tenir. Le docteur lui prépara quelque chose de fort

our l’affaiblir et par là le calmer. Le voilà en frais de ui faire avaler ce breuvage. Louis en se retournant dans son lit, en s’envoyant les bras de côté et d’autre,

par hasard, donne une tappe sur le vase, qui vole en morceaux sur le plancher.

LOUIS

Et au diable le breuvage !

FRANÇOIS

Comment fais-tu pour ne pas rire? Franchement, pour moi, quand je verrais le directeur me plaindre, me flatter doucement, m’exhorter à la patience, quand je verrais le docteur me tâter le pouls et m’examiner la aus, et tout le monde avec anxiété s’empresser autour de moi, tout le temps, sachant dans mon intérieur, que je ne suis pas plus malade qu'eux, il me semble

que je ne pourrais retenir des éclats de rire.

LOUIS

Alors on se mord la langue jusqu’au sang. Alors je me dis: prends garde, Louis, si tu ris, tu pleureras, car tu goûteras du 7acquot. Je me mets sous les yeux ma promenade manquée, la confusion dont je serais couvert : il n’en faut pas davantage pour me rendre sérieux et me donner un visage de fer.

AUGUSTE

Tu as de l'esprit, Louis, je l'avoue, tu es ingénieux ; eu d'élèves peuvent en faire autant. Tu sais comme Je t'aime ; eh bien ! en bon ami, dans toute la simplicité de mon cœur, je dois te dire que je te plains plus que je t'admire ; je ne puis t’approuver.

LOUIS

Qu'on m’approuve ou qu'on me blâme, peu m’importe, pourvu qu'on ne me déclare pas.

AUGUSTE

Te déclarer ! jamais.

LOUIS

C'est le principal.

AUGUSTE

Mais cela n'empêche pas que ta conduite n'est pas sans taches devant le bon Dieu.

LOUIS

Ne voilà-t-il pas qu’il va me faire un sermon ! Laissemoi ; j'ai la conscience tranquille ; je ne veux pas qu’on vienne me donner des remords à contre-temps.

FRANÇOIS

Auguste a raison. Ne récites-tu pas, tous les matins, à la prière : Faux témoignage ne diras, n1 ne mentiras aucunement ?

LOUIS

Pas de sermon !

AUGUSTE

Et tes parents, que diraient-ils s’il savaient que tu perds ainsi ton temps ?

LOUIS

Pas de sermon, te dis-je, pas de sermon !

AUGUSTE

Et tes maîtres si bons, si dévoués pour toi méritentils ?,..

LOUIS

Pas de sermon, pas de sermon ! je te l’ai dit, pas de

sermon, je ne veux pas de sermon, entends-tu, pas de sermon !

AUGUSTE

Allons, Louis, ne crie pas si fort; tu n'es pas un

lion. Si tu ne veux rien entendre, on va dire que tu n'as rien à répondre.

Bonjour. Quand vous serez décidé à ne plus faire de

sermon, je reviendrai. Mes amis, au revoir. —(Zouis sort).

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