QUINTE-CURCE
Histoire d'Alexandre le Grand
Liv. I. — ARISTOTE SOUPÇONNÉ D'AVOIR EMPOISONNÉ ALEXANDRE (l)
Vers la fin de sa vie, Alexandre, le cœur enivré d'orgueil, commença à dédaigner son maître Aristote : depuis la mort de Callisthène surtout, il le présumait son ennemi, et croyait l'entendre, par vengeance plutôt que par sagesse, déclamer au milieu de son école contre cette ambition qui lui faisait regarder comme audessous de lui toute grandeur humaine. Ce qu'il y a de certain, c'est que peu de temps avant sa mort, comme Cassandre justifiait devant lui son père des accusations qu'on lui intentait : « Tu est venu, s'écria le roi, armé d'avance de de toutes les subtilités d'Aristote, pour opposer à de justes plaintes de trompeuses arguties; » puis il les menaça tous deux du plus terdble
(i) Littré a prouvé que la mort d'Alexandre devait être attribuée non au poison, mais à des accès de fièvre intermittente.
châtiment, s'il venait à découvrir la vérité de ce qu'on lui avait rapporté. Et son visage était si courroucé, que, longtemps après sa mort, Cassandre, qui était devenu maître de la Grèce, ayant par hasard jeté les yeux sur la statue d'Alexandre, placée dans le temple de Delphes, au souvenir du danger qu'il avait couru, frémit de tous ses membres. Cette circonstance, du reste, fit peser sur Aristote les soupçons les plus déshonorants : le bruit public Taccusa d'avoir caché dans la corne d'un cheval et fait passer à Babylone le poison que Ton croit ;avoir hâté la fin d'Alexandre.
Liv. III. -— LE MÉDECIN PHILIPPE EST ACCUSÉ PAR PARMÉNION DE VOULOIR EMPOISONNER LE ROL
Le roi, couvert de poussière et de sueur, se laissa inviter par la beauté des eaux du Cydnus à y baigner ses membres encore tout échauffés... Mais à peine y était-il entré, que ses membres, saisis d'un tremblement soudain, commencèrent à se raidir : bientôt la pâleur se répandit sur tout son corps, et la chaleur de la vie sembla l'avoir totalenîent abandonné. C'est dans cet état, voisin de la mort, que ses serviteurs le portent dans sa tente et l'y déposent privé de sentiment... Cependant la respiration commençait à être plus libre : le roi entr' ouvrait les yeux. . . Il fait appeler aussitôt
amis et médecins tout ensemble : « Vous voyez, leur dit-il, dans quel état de mes affaires la fortune m'est venue surprendre... Ainsi donc Darius, lorsqu'il m'écrivait une lettre si superbe, était en intelligence avec ma fortune 1 mais ce sera vainement, si je puis être soigné au gré de mes désirs. Les circonstances ne me permettent ni remèdes lents, ni médecins timides; mieux pour moi une mort prompte qu'une guérison tardive. Si donc, il y a quelque soulagement, quelque ressource à attendre de l'art des médecins, qu'ils sachent que je cherche moins à sauver ma vie, que mon honneur engagé dans cette guerre. »
...Parmi les médecins les plus habiles se trouvait Philippe, Acarnanien de naissance, qui était venu de Macédoine avec le roi, et lui était très fidèlement dévoué. Attaché à son enfance et chargé du soin de sa santé, il ne l'aimait pas seulement comme son roi, mais lui portait, comme à son nourrisson, la plus vive tendresse. Ce médecin promit un remède qui ne serait pas violent, mais actif; avec une simple potion, il ferait disparaître toute la force de la maladie. Cette proposition ne plut à personne, hormis à celui qui devait en courir les risques. C'est qu'en effet, tout lui était aisé à souffrir, plutôt qu'un retard : les armes et les combats étaient sans cesse devant ses yeux ; et il se croyait assuré de la victoire, s'il pouvait seulement se montrer aux premiersrangs.de son armée ; les trois jours
même qu'il devait attendre pour prendre le breuvage (ainsi l'avait ordonné le m^lecin), ces trois jours étaient trop longs pour son impatience. Sur ces entrefaites, il reçoit une lettre de Parménion, le plus dévoué de ses courtisans. Il l'avertissait de ne pas confier sa guérison à Philippe, gagné, disait-il, par Darius, qui lui avait promis mille talents et la main de sa sœur. Cette lettre l'avait jeté dans une grande perplexité; et tout ce que la crainte d'un côté, et l'espérance de l'autre, lui pouvaient suggérer de raisons, passait et repassait secrètement dans sa pensée. « Persisterai-je à prendre ce breuvage, pour que, s'il est empoisonné, et que quelque chose de fâcheux en arrive, on puisse dire que je l'ai mérité par mon imprudence? Condamnerai-] e d'avance la fidélité de mon méd.ecin? et faudra- t-il que j'attende les coups de l'ennemi dans ma tente? Non; mieux vaut périr par le crime d'autrui que par ma crainte. » Il fiotta ainsi dans une longue incertitude; puis, sans faire part à personne de ce qui lui était écrit, il scelle la lettre de son anneau et la place sous son chevet. Deux jours s'étaient écoulés au milieu de toutes ces réflexions, et celui que le médecin avait fixé était arrivé. Celui-ci entre avec sa coupe, où il avait préparé la potion. A son entrée, Alexandre s'appuie sur son coude pour se lever, et tenant de la main gauche la lettre de Parménion, il prend de l'autre le breuvage, et l'avale sans aucune crainte : après quoi.
il ordonne à Philippe de lire la lettre, ne détournant pas un moment les yeux de son visage, dans Tespoir d'y surprendre quelques indices de ce qui se passait dans sa conscience. Mais Philippe, après avoir achevé la lettre, montra plus d'indignation que de frayeur, et jetant au pied du lit et la lettre et son manteau : a Roi, dit-il, ma vie a toujours dépendu de toi ; mais c'est aujourd'hui qu'elle tient vraiment au souffle vénérable et sacré de ta propre existence. Cette accusation de parricide dont on me charge, ta guérison la détruira : sauvé par moi, tu m'accorderas, la vie. Je t'en supplie donc et t'en conjure, bannis toute crainte, et permets à ce breuvage de se répandre dans tes veines; donne quelque trêve à ton esprit, que des amis fidèles, je veux le croire, mais indiscrets dans leur zèle, ont troublé par des terreurs intempestives. » Ces paroles firent plus que rassurer le roi, elles le remplirent de joie et d'espérance. Alors, s' adressant à Philippe : « Si les dieux, dit-il, t'avaient donné à choisir le meilleur moyen d'éprouver mes sentiments, sans doute tu en eusses préféré un autre ; mais un plus sûr que celui dont tu as fait l'épreuve, tu n'eusses pas même pu en concevoir la pensée. J'avais reçu cette lettre, et pourtant j'ai pris la potion préparée par tes mains. Et maintenant, crois bien que s'il me reste quelque inquiétude, c'est autant pour ton honneur que pour ma propre vie. » Ayant ainsi parlé, il tendit la main à Phihppe.
Cependant, Faction du médicament fut si forte, que les premières suites semblaient confirmer Taccusation de Parménion... Mais quand le breuvage fut répandu dans ses veines, et qu'insensiblement tout son corps en eût reçu la salutaire influence, l'esprit d'abord reprit sa vigueur, puis le corps, avec une promptitude au delà de toute attente. En effet, trois jours après cette crise, il fut en état de paraître devant ses soldats.
Liv. VIII. — LE MÉDECIN CALLISTHÈNES EST CONDAMNÉ A MORT POUR AVOIR PRIS PART A LA CONSPIRATION OURDIE PAR HER- MOLAUS.
« Pour ton Callisthènes, Hermolaûs, qui^ seul, trouve en toi un homme, parce qu'il y trouve un scélérat, je sais bien pourquoi tu voudrais qu'il fût appelé : tu sourirais d'entendre à la face de cette assemblée, sa bouche répéter les injures que tu m'as prodiguées tout à l'heure . S'il était Macédonien, j'aurais pu le faire comparaître avec toi, ce maître digne de son élève; mais il est Olynthien, et il n'a pas les mêmes privilèges. »
Après ce discours, Alexandre congédia l'assemblée et ordonna que l'on remît les condamnés aux mains de leurs propres camarades. Ceux-ci, pour donner au roi, dans leur cruauté, un témoignage de leur dévouement, les firent périr au
milieu des tortures. Callisthènes mourut aussi dans les tourments : il était étranger au complot tramé contre la vie du roi; mais son caractère n'était point fait pour la cour et pour les complaisances de la flatterie. Aussi, nul meurtre n'excita davantage la haine des Grecs contre Alexandre : ce philosophe, de mœurs si austères et en même temps d'un si rare savoir, dont la voix l'avait rappelé à la vie, lorsque, après le meurtre de Qitus, il voulait se laisser mourir, c'était peu de l'avoir fait périr, il l'avait encore livré aux tortures, sans même daigner l'entendre! Il est vrai qu'il expia cette cruauté par un tardif repentir.
Liv. X. — ALEXANDRE FAIT METTRE A MORT LE MÉDECIN DE SON FAVORI EPHESTION
De là, le roi vint à Ecbatane où il mit ordre aux affaires de son empire : il fît des sacrifices solennels avec toutes sortes de jeux et de spectacles, pendant lesquels Ephestion, qu'il aimait comme un frère, fut emporté d'une fièvre, et cette perte l'affligea au point qu'il permit à sa douleur plusieurs choses indignes d'un grand roi : car on dit qu'il fit crucifier le médecin Glaucus (i) qui l'avait traité, comme s'il ne fût mort que par sa faute.
(i) Ces exemples de cruauté ne sont pas rares chez les monarques; nous en avons relevé un certain nombre : Manus fut