Scène III
Minos. — ... Il y avoit autrefois là haut un certain homme qui se mêloit d'écrire, à ce qu'on dît; mais il s'étoit rendu si difficile, que rien ne lui sembloit parfait... H n'y eut pas jusqu'à la médecine même, qui n'eût part à sa censure; et ce fut une des choses qu'il toucha le plus souvent, et sut si bien réussir en cette matière, que pour peu qu'il l'eût traitée encore, il y auroit eu lieu de craindre pour les Médecins, qu'il* n'eussent accompli pour une seconde fois quelque petit bannissement de six cenis années.
Pluton, ouïs ânu son tribunal. — Cela nous auroit fait .;i. ■ .: tort.
Molière. — i tons-Ies parler, e
Pluton. — Messieurs, soyez les bien-venus, vous visitez un Prince qui vous honore fort; je sais toutes les obligations que je vous aï, et que dans ce vaste empire des morts vous pouvez vous vanter avec raison d'y avoir aussi bonne part que moi : aussi en revanche de vos bons et fidèles services, je ne prétends pas vous rien refuser. Demandes seulement.
Premier médecin. — Grand Monarque des morts, vous voyez ici la fleur de vos plus fidèles pensionnaires.
Deuxième médecin, bredouillant. — Jamais nous n'avons laissé échapper la moindre occasion de vous donner des marques de notre obéissance et fidélité.
Plutox. — -J'en suis persuadé; l'opium, l'émétique, et la saignée m'ont rendu témoignage que vous m'avez fidèlement servi.
Troisième médecin. — Nous a
Plutoî. - . — Beaucoup de gens soi; de votre part, qui m'en ont assuré.
Quatrième médecin. — C'est a que l'on sert un si grand monarque.
Pluton. — Je vous suis obligé, et j
is fait notre
de la joie de vous voir. Ce n'est pas que vous ne m'eussiez été encore un peu nécessaires làhaut ; et j'ai eu quelque chagrin quand les Par ques m'ont dit que vous veniez ici : mais je m'en suis néanmoins consolé, lorsque j'ai appris que vous aviez laissé de grands enfants qui savoient assez bien leur métier, et que même il étoit déjà venu ici quelques morts de leurs amis, qui en avoient fait une expérience fort raisonnable. Mais que souhaitez- vous de moi?
Troisième médecin. — Nous venons vous demander justice d'un téméraire, qui prétend traiter la médecine d'imposture et de charlatanerie.
Pluton. — C'est donc quelqu'un qui la connoit ?
Quatrième médecin. — C'est une rage sans fondement, une simple avidité de tout satiriser, et une animosité envenimée par la seule envie d'écrire et de former des cabales contre nous.
Molière, à part. — Je vous confondrai dans peu, superbes imposteurs.
Troisième médecin. — Il s'est même déjà glissé jusque dans ces lieux une médisance secrette qui nous regarde. Tous les morts semblent se liguer contre nous; il leur échappe des satires piquantes, et des injures calomnieuses contre les Médecins, et nous venons ici, grand Monarque, vous remontrer humblement, de la part de notre illustre corps, de quelle importance
il est pour Paccroissement de votre empire, que vous réprimiez l'audace et l'msolence de tous ces morts.
Pluton. — On apprendra à vivre à ces morts-là. J'entends et je prétends qu'on vous regarde comme les plus fermes appuis de mon État. Mais qui sont ces morts-là qui ont l'impudence d'aller gâter votre métier? Nommez, nommez-les moi. J'en veux faire un bon exemple.
Quatrième médecin. — C'est un nombre infini de petits esprits qui se sont laissés emporter au torrent, et qui n'ont poussé leurs plaintes que comme les échos qui répètent les peines des autres sans les avoir senties. Mais c'est à l'auteur de nos maux que nous en voulons, c'est à celui qui, comme un nouveau Caton, s'est venu déchaîner contre nous, et qui après le mépris évident qu'il a fait de notre illustre corps, a poussé son audace encore jusqu'à nous tourner en ridicules, en nous rendant la fable et la risée du public. C'est cette Ombre, en un mot, cet insolent fléau de notre Faculté, dont nous vous demandons une vengeance authentique.
Pluton, à Molière. — Répondez.
Molière. — C'est donc à moi à qui vous en voulez, Messieurs? Vous demandez vengeance du mépris que j'ai fait de votre illustre corps : je vous ai tournés en ridicules, je vous ai rendus la fable et la risée du public. Hé bien, il faut
repondre, et tracer plus naturellement vos trait! afin de vous bien faire connoitre. Pluton, j jure ici par le respect que je te dois, que ce n'est point contre ce grand art de la Médecine que je prétends me déchaîner. J'en adore l'étude, j'en révère la judicieuse pratique, mais j'en abhorre et déteste le pernicieus et méchant usage qu'en font par leur négligence des fourbes ignorants, que la seule robe fait appeler Médecins; et ce n'est qu'à ceux qui abusent de c nom que je vais répondre.
Pluton. — Ah! voici
Molière. — Imposteurs! Qui peut mie:
prouver votre ignorance, et l'incertitude de v projets, que vos contrariétés perpétuelles? Vous trouvez-vous jamais d'accord ensemble? Et jusqu'à vos moindres Ordonnances, a-t-on jamais vu un Médecin suivre celle de l'autre, sans y ajouter ou diminuer quelque chose? Quant à leurs opinions, elles son: encore plus différentes que leurs pratiques. Les u::s disent que 'a ca des maux est dans lis humeurs; les autres dans le sang. Quelques-uns, par un pompeux galim thias, l'imputent aux atomes invisibles, qui e trent par les pores, Celui-;i soutient que les maladies viennent du défaut des forces corporelles : celui-là, qu'elles procèdent de l'inégalité des éléments du corps, et de la qualité de l'air que nous respirons, ou de l'abondance, crudité,
et corruption de nos aliments. Ah! que cette diversité d'opinions marque bien l'ignorance des Médecins; mais encore plus la faiblesse ou la témérité des malades qui s'abandonnent aux agitations de tant de vents contraires !
Pluton, aux Médecins. — Messieurs, hé?
Molière. — Ce qu'ils ont de plus unanime dans leur école, et où* ils s'entendent le mieux, c'est que tous, tant qu'ils sont, nous assurent que dans la composition d'une médecine, une chose purge le cerveau, celle-ci échauffe l'estomac, celle-là rafraîchit le foie ; et font partir un breuvage à bride abattue, comme si dans ce mélange chaque remède portoit son étiquette, et que tous n'allassent pas ensemble séjourner au même lieu. Il faut que ces Messieurs soient bien assurés de l'obéissance, et de la sagesse de leurs drogues : car enfin, si par mégarde, l'une alloit prendre le chemin de l'antre, et que la partie qui doit être échauffée vint par méprise à être refroidie, voyez un peu où le pauvre malade en seroit.
Pluton. — Messieurs, hé?
Molière. — Mais quoi, les imposteurs abusant de l'occasion, usurpent effrontément une autorité tyrannique sur de pauvres âmes affaiblies et abattues par le mal, et par la crainte de la mort. Ils prennent si bien leur avantage de nos faiblesses, que de notre aveu même, dans ce dangereux moment, ils hasardent effronté-
ment aux dépens de nos vies toutes les épreuves que leur suggèrent leurs ambitieuses imaginations. Les scélérats osent tout tenter, sur cette confiance que le soleil éclairera leurs succès et que la terre couvrira leurs fautes.
Pluton. — Messieurs, hé?
Molière. — Il me souvient ici, avec quelque douleur, de la faiblesse d'un de mes amis, qui s'étoit sottement confié, par leurs noires séductions, à l'expérience d'un remède. Deux heures après l'avoir pris, le Médecin qui l'a voit ordonné lui en vint demander l'effet, et comme il s'en étoit trouvé (i). J'ai fort sué, lui répondit le malade. Cela est bon, dit le Médecin. Trois heures ensuite il lui vint demander comment il s'étoit porté depuis. J'ai senti, dit le patient, un froid extrême, et j'ai fort tremblé. Cela est bon, poursuivit le charlatan. Et sur le soir, pour la quatrième fois, il revint s'informer encore de l'état où il se trouvoit. Je me sens, dit le malade, enfler par tout comme d'hydropisie. Tout cela est bien, répondit le bourreau. Le lendemain j'allai voir ce pauvre malade, et lui ayant demandé en quel état il étoit : Hélas 1 Mon cher ami, dit-il, en rendant le dernier soupir, à force d'être bien, je sens que je meurs. Ah!
m'écriai-je alors tout percé de douleur, qu'heu-
(i) Voir la fable d'Ésope, le Malade et le Médtcitt, traduite par Montaigne, i re série, page 4.
reux sont les animaux que la simple nature fait guérir sans le secours de leurs consultations! Que l'être brutal seroit à souhaiter quand on devient malade 1 Mais aussi qu'il seroit à craindre, s'il se trouvoit autant de Médecins parmi les bêtes, que de bêtes parmi les Médecins.
Pluton. — Messieurs?
Molière. — Qu'ils se plaignent maintenant de moi, et que ton équité, grand Monarque, paraisse dans tes jugements!