‹ Le Mal qu'on a dit des médecinsChapitre 49 sur 116 · CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

CYRANO DE BERGERAC

contre les médecins (i)

Monsieur,

Puisque je suis condamné (mais ce n'est que du Médecin, dont j'appelleroi plus aisément que d'un arrêt prévôtal), vous voulez bien que, de même que les criminels qui prêchent le peuple quand ils sont sur l'échelle, moi qui suis entre les mains du Bourreau, je fasse aussi des remontrances à la jeunesse. La Fièvre et le Drogueur me tiennent le poignard sur la gorge avec tant de rigueur, que j'espère d'eux qu'ils ne souffriront pas que mon discours vous puisse ennuyer. Il ne laisse pas, Monsieur le Gradué, de me dire que ce ne sera rien, et proteste cependant à tout le monde que, sans miracle, je n'en puis relever. Leurs présages, toutefois, encore que funestes, ne m'alarment guère; car je connois assez que la souplesse de leur art les oblige de condamner

(z) Cette diatribe est une suite de réminiscences empruntées aux auteurs latins et grecs, dont nous avons donné les extraits dans notre première série.

tous leurs malades à la mort, afin que, si quelqu'un en échappe, on attribue la guérison aux puissants remèdes qu'ils ont; et, s'il meurt, chacun s'écrie que c'est un habile homme et qu'il l'avoit bien dit. Mais admirez l'effronterie de mon Bourreau : plus je sens empirer le mal qu'il me cause par ses remèdes, et plus je me plains d'un nouvel accident, plus il témoigne s'en réjouir et ne me panse d'autre chose que d'un Tant mieux! Quand je lui raconte que je suis tombé dans un syncope (i) léthargique qui m'a duré près d'une heure, il répond que c'est bon signe. Quand il me voit entre les ongles d'un flux de sang qui me déchire : « Bon ! dit-il, cela vaudra une saignée. » Quand je m'attriste de sentir comme un glaçon qui me gagne toutes les extrémités, il rit, en réassurant qu'il le savoit bien, que ces remèdes éteindroient ce grand feu. Quelquefois même que, semblable à la Mort, je ne puis parler, je l'entends s'écrier aux miens qui pleurent de me voir à l'extrémité : « Pauvres nigauds que vous êtes, ne voyez- vous pas que c'est la fièvre qui tire aux abois? » Voilà comme ce traître me berce; et cependant, à force de me bien porter, je me meurs. Je n'ignore pas que j'ai grand tort d'avoir réclamé mes ennemis à mon secours. Mais quoi! pouvois-je deviner que ceux dont la science fait profession de guérir remploieraient tout entière

(i) Ce mot était alors masculin*

à me tuer? car, hélas ! c'est ici la première fois que je suis tombé dans la fosse; et vous le devez croire, puisque si j'y avois passé quelque autre fois, je ne serois plus en état de m'en plaindre. Pour moi, je conseille aux faibles Lutteurs, afin de se venger de ceux qui les ont renversés, de se faire Médecins, car je les assure qu'ils mettront en terre ceux qui les y avoient mis. En vérité, je pense que de songer seulement, quand on dort, qu'on rencontre un Médecin, est capable de donner la fièvre.

A voir leurs animaux étiques, affublés d'un long drap mortuaire, soutenir immobilement leur immobile maître, ne semble-t-il pas d'une bière où la Parque s'est mise à califourchon, et ne peut-on pas prendre leur houssine pour le guidon de la mort, puisqu'elle sert à conduire son Lieutenant? C'est pour cela sans doute que la Police leur a commandé de monter sur des mules et non pas sur des cavales, de peur que la race des gradués venant à croître, il n'y eut à la fin plus de bourreaux que de patients. Oh ! quel contentement j'aurois d'anatomiser leurs mules, ces pauvres mules qui n'ont jamais senti d'aiguillon, ni dedans, ni dessus la chair, parce que les éperons et les bottes sont des superfiuités que l'esprit délicat de la faculté ne saurait digérer 1 Ces Messieurs se gouvernent avec tant de scrupule, qu'ils font même observer à ces pauvres bêtes (parce qu'elles sont leurs domestiques) des jeûnes plus rigoureux que ceux des Nini-

vites, et quantité de très-longs, dont le Rituel ne s'étoit point souvenu : ils leur attachent, par les diètes, la peau tout à cru dessus les os, et ne nous traitent pas mieux, nous qui les payons bien; car ces Docteurs morfondus, ces Médecins de neige, ne nous font manger que de la gelée. Enfin, tous leurs discours sont si froids, que je ne trouve qu'une différence entre eux et les peuples du Nord, c'est que les Norvégiens ont toujours les mules au talon, et qu'eux ont toujours les talons aux mules. Ils sont tellement ennemis de la chaleur, qu'ils n'ont pas sitôt connu dans un malade quelque chose de tiède, que, comme si ce corps et oit un Mont-Gibel (i), les voilà tous occupés à saigner, à clistériser, à noyer ce pauvre estomac dans le séné, la casse, la tisane, et à débiliter la vie pour débiliter, disent-ils, ce feu qui prend nourriture, tant qu'il rencontre de la matière; de sorte que, si la main toute expresse de Dieu les fait rajamber vers le monde, ils l'attribuent aussitôt à la vertu des réfrigératifs dont ils ont assoupi cet incendie. Ils nous dérobent la chaleur et l'énergie de l'être qui est au sang : ainsi, pour avoir été trop saignés, nos âmes, en s'envolant, servent de volant aux palettes de leurs chirurgiens. Eh bien, Monsieur, que vous en semble? Après cela, n'avons-nous pas grand tort de nous plaindre de ce qu'ils demandent dix pistoles pour une maladie de huit

(x) Nom populaire de l'Etna.

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