Le mal qu'on adit des medecins
A vous, gens en santé, qui, jusqu’à la prochaine colique, vous déclarez prêts à aire de nos ordonnances l’usage rabelaisien que vous savez.
A vous, gens que la médecine a guéris, mais qui avez gardé un souvenir amer de quelque drogue ou de quelque note, toutes deux dures à avaler.
Je vous offre, dignes émules d’Argan, qui nous avez suppliés ou nous supplieront de vous médicamenter, de quoi satisfaire votre malignité; je vous offre de quoi renouveler votre provision de plaisanteries anti-hippocratiques.
Pour vous, nous avons colligé avec soin les sarcasmes les plus mordants, les accusations les plus injustes, les calomnies les plus noires, les invectives les plus violentes que contiennent, à l’adresse de la gent qui saigne et purge, ces vastes sottisiers qu’on appelle des bibliothèques.
Il y a bien encore de par le monde quelques cerveaux étroits qui, même en dehors des temps de choléra, croient bonnement que pour être docteur on n’est pas nécessairement un âne ou un charlatan. A l’usage de ces esprits candides, nous avions rassemblé nombre de documents élogieux, dont nous voulions faire une contre-partie
intitulée le Bien qu'on a dit des médecins. Mais nous avons songé que ces naïfs étaient rares et que les malins, ou se croyant tels, étaient légion. Nous avons donc, sans rémission, jeté au feu cette partie du livre.
D’ailleurs, l’auteur confesse qu’étant homme, il s’amuse plus à dire et imprimer du mal de ses semblables, qu’à en dire et imprimer du bien.
Après cet aveu fait en toute franchise, il annonce à ses lecteurs qu’en dépouillant ses textes, il a trouvé et réuni la matière de cinq volumes et, malgré ses longues et pénibles recherches, son oeuvre présente encore de nombreuses lacunes.
Sans respect pour Hippocrate, les Grecs se sont parfois permis de malmener les disciples du divin vieillard ; en cela, comme en tout. Latins, Français, plaisants de toute race et de toute langue, les ont imités. Parmi les railleurs, il y eut des gens d’esprit;
il y eut aussi des imbéciles. Nos volumes contiennent donc le mal que gens d esprit et imbéciles ont dit de la médecine et des médecins, depuis l’antiquité jusqu’aux temps modernes. La première série se compose des extraits tirés des auteurs Grecs et Latins; dans la seconde, nous passerons en revue les littérateurs Français jusqu’à Molière; la troisième série comprendra les citations des écrivains Français depuis Molière jusqu’à nos jours; puis viendront les Étrangers; enfin, nous réunirons dans un dernier recueil — Les médecins ridiculisés par euxmêmes — les aménités adressées par certains faux frères — les Cornélius Agrippa, les Lamettrie et autres — à leur art et à ceux qui l’exercent. Quant aux auteurs tels que Rabelais , Swift, Schiller, Manzolli, qui n’ont porté que peu de temps le bonnet de docteur et sont surtout connus par des œuvres étrangères à la médecine, nous les citerons
à côté des littérateurs de leur époque et de leur nationalité.
Ce travail de compilation a déjà tenté des plumes plus autorisées que la nôtre; mais, prenant trop à la lettre le précepte de Boileau :
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire,
elles se sont arrêtées à des esquisses rapides et n’ont fait qu’effleurer un sujet que nous avons creusé et où nous avons trouvé une mine des plus fécondes. Au xvii'= siècle, le médecin Jules Dernier a consacré un chapitre entier de ses Essais de médecine aux Ennemis de la médecine, c’est l’étude la plus importante qui ait été faite sur la matière. Depuis, le sujet a souvent été exploité par les irréguliers de la médecine, les guérisseurs extrâ cathedrâ, pour faciliter l’écoulement de leur panacée universelle. Ainsi l’inventeur de la médecine Leroy publie, en
i820, le Charlatanisme démasqué et reproduit plusieurs traits satiriques surannés, sous prétexte de donner 1 opinion des savants, anciens et modernes, sur Vart médical, en 1857, un fougueux adepte de l’homoeopathie, le docteur Auguste Guyard, fait paraître son Guide des gens du monde dans le choix d’une médecine, où il relève un certain nombre de contradictions de nos maîtres, sous la rubrique : La médecine jugée par les médecins; quelques années après, l’officier de santé Raspail frappait à coups redoublés sur le dos des illustrations médicales, dans son introduction de VHistoire naturelle de la santé et de la maladie; un autre fameux réformateur de l’art traditionnel, un empirique de la plus belle eau, le zouave Jacob, eut l’audace de publier, en 1877, une^ virulente diatribe intitulée : Le Charlatanisme de la médecine, son ignorance et scs dangers dévoilés par le \ouave Jacob, appuyés sur les assertions
des célébrités médicales et scientifiques. Dans un but plus honnête et exclusivement littéraire, le docteur Henri Napias fit, en 1880, sous un titre semblable au nôtre, une conférence fort spirituelle à la loge maçonnique le Progrès.
Cette courte nomenclature montre assez que des gens du métier ont seuls essayé de collectionner et de mettre au jour les méchancetés auxquelles leurs pairs furent si souvent en butte : tant il est vrai que l’on n’est jamais trahi que par les siens.