‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 169 sur 219 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

M. purgon, argan, béralde, toinette.

M. Purgon. — Je viens d’apprendre là-bas à la porte de jolies nouvelles; qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait relus de prendre le remède que j’avois prescrit.

Argan. — Monsieur, ce n’est pas.

M, PuRGON. — Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son Médecin !

Toinette. — Cela est épouvantable.

M. PüRGON. — Un clystère que j’avois pris plaisir à composer moi-même,

Argan. — Ce n’est pas moi...

M. PuRGON. — Inventé et formé dans toutes les règles de l’art.

Toinette. — Il a tort.

M. PuRGON. — Et qui devoit faire dans des entrailles un effet merveillenx.

Argan. — Mon frère.

M. PuRGON. — Le renvo3’er avec mépris.

Argan, montrant Bcralde. — C’est lui.

M. PuRGON. — C’est une action exorbitante.

Toinette. — Cela est vrai.

M. PuRGON. — Un attentat énorme contre la médecine.

Argan, montrant Bcralde. — Il est cause...

M. PuRGON. — Un crime de lèze-faculté, qui ne se peut assez punir.

Toinette. — Vous avez raison.

M. PuRGON. — Je vous déclare que je romps commerce avec vous.

Argan. — C’est mon frère...

M. PuRGON. — Q.ue je ne veux plus d’alliance avec vous.

Toinette. — Vous ferez bien.

M. PuRGON. — Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu en faveur du mariage.

Argan. — C’est mon frère qui a fait tout le mal.

M. PuRGON. — Mépriser mon clystère!

Argan. — Faites-le venir, je m’en vais le prendre.

PuRGON. — Je vous aurois tiré d’affaire avant qu’il fût peu.

Toinette. — Il ne le mérite pas.

M. PuRGON. — J’allois nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.

Argan. — Ah! mon frère!

M. PuRGON. — Et je ne voulois plus qu’une douzaine de médecines pour vider le fond du "sac.

Toinette. — Il est indigne de vos soins.

M. PuRGON. — Mais puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains.

Argan. — Ce n’est pas ma faute.

M. PuRGON. — Puisque vous vous êtes sous-

trait de l’obéissance que l’on doit à son Médecin.

Toinette. — Cela crie vengeance.

M. PüRGON. — Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois.

Argan. — Hé! point du tout.

M. PuRGON. — J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, et à la léculence de vos humeurs.

Toinette. — C’est fort bien fait.

Argan. — Mon Dieu!

M. PuRGON. — Et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable.

Argan. — Ah! miséricorde!

M. PuRGON. — Qiie vous tombiez dans la bradypepsie.

Argan. — Monsieur Puraron!

M. PüRGON. — De la bradypepsie dans la dyspepsie.

Argan. — Monsieur Purson!

M. PüRGON. — De la dyspepsie dans l’apepsie.

Argan. — Monsieur Purgon !

M. PüRGON. — De l’apepsie dans la lienterie.

Argan. — Monsieur Purgon!

M. Purgon. — De la lienterie dans la dyssenterie.

Argan. — Monsieur Purgon!

M. Purgon. — De la dyssenterie dans l’hydropisie.

Argan. — Monsieur Purgon!

M. Purgon. — Et de l’hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit voire folie....

Sc'cyie XIV.

Toinette, en Médecin. — Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.

Argan, las, à Béralde. — Cela est admirable.

Toinette. — Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes, et votre réputation, qui s’étend partout, peut excuser la liberté que j’ai prise.

Argan. — Monsieur, je suis votre serviteur. Toinette. — Je vois, monsieui , que vous me regardez fixement, aucl âge croyez-vous bien

que j’aie?

Argan. — Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.

Toinette. — Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! J en ai

quatre-vingt-dix.

Argan. — Quatre-vingt-dix !

Toinette. — Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.

Argan. — Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.

Toinette. — Je suis Médecin passager qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et fluxions, à ces fiévrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine; c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe; et je voudrois, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les Médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’aurois de vous rendre service.

Argan. — Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

Toinette. — Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ah! je vous feroi bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l’impertinent. Je vois bien.que vous ne me connoissez pas encore. Qui est votre Médecin?

Argan. — Monsieur Purgon.

Toinette. — Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands Médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?

Argan. — Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.

Toinette. — Ce sont tous des ignorants; c’est du poumon que vous êtes malade.

Argan. — Du poumon?

Toinette. — Oui. Que sentez-vous?

Argan. — Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

Toinette. — Justement, le poumon.

Argan. — Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

Toinette. — Le poumon.

Argan. — J’ai quelquefois des maux de cœur.

Toinette. — Le poumon.

Argan. — Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

Toinette. — Le poumon.

Argan. — Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’étoient des coliques.

Toinette, — Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?

Argan. — Oui, monsieur.

Toinette. — Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin?

Argan. — Oui, monsieur.

Toinette. — Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?

Argan. — Oui, monsieur.

Toinette. — Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre Médecin pour votre nourriture?

Argan. — Il m’ordonne du potage.

Toinette. — Qnorant !

Argan. — De la volaille.

Toinette. — Ignorant!

Argan. — Du veau.

Toinette. — Ignorant!

Argan. — Des bouillons.

Toinette. — Ignorant!

Argan. — Des œufs frais.

Toinette. — Ignorant!

Argan. — Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.

Toinette. — Ignorant!

Argan. — Et sur-tout de boire mon vin fort trempé.

Toinette. — Ignoranttis, ignoranta, ignorantmn! Il faut boire votre vin pur; et pour épaissir votre 'sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coUer et conglutiner. Votre . Médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendroi vous voir de temps en temps, tandis que je seroi en cette ville.

Argan. — Vous m’obligerez beaucoup.

Toinette. — Q,uc diantre faites-vous de ce bras-là?

Argan. — Comment?

Toinette. — Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure, si j’étois que de vous.

Argan. — Et pourquoi?

Toinette. — Ne voyez-vous pas qu il tire à soi toute la nourriture, et qu il empeche ce côté-là de profiter?

Argan. — Oui; mais j’ai besoin de mon bras.

Toinette. — Vous avez là aussi un œil droit

que je me ferois crever, si j’étois en votre place.

Argan. — Crever un œil?

Toinette. — Ne voyez-vous pas qu’il incommode 1 autre, et lui dérobe sa nourriture? Croyez-moi ; faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche.

Argan. — Ce n’est pas pressé.

Toinette. — Adieu; je suis fâché de vous quitter sitôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.

Argan. — Pour homme qui mourut hier?

Toinette. — Oui, pour aviser et voir ce qu^il auroit fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir.

Argan. — Vous savez que les malades ne reconduisent point.

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