‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 61 sur 219 · APULÉE · texte numérisé non relu

APULÉE

Métamorphoses

Liv. X. ~ RUSE EMPLOYÉE PAR UNE FEMME POUR SE débarrasser D’UN MÉDECIN AUQUEL ELLE A FAIT EMPOISONNER SON MARI.

... Mais le frère avait été si indigné de la fin tragique et injuste de sa sœur, qu’il ne put en

écorché vif pour avoir laissé mourir le fils d’un roi de Perse. Haroun-al-Rashid ordonna de meure à mort Gabriel Baktichua qui avait eu la maladresse de lui révéler le danger de sa position; ce médecin ne dut son salut qu’à la mort du tyran. Gabriel Zerbi, n’ayant pu guérir un pacha de Bulgarie, fut scié entre deux planches sur l’ordre de.s fils du défunt. Avicène fut longtemps emprisonné pour la même cause. La reine Austrigilde, femme du roi Gontran, exigea en mourant et obtint de son mari qu’il ferait tuer et enterrer avec elle les deux médecins qui l’avaient soignée pendant sa m.aladie. Alexandre fit mettre à mort Callisthènes ; Ptolémée Philadelphe, Amyntas de Rhodes et Pyrrhus, Cinéas, pour avoir conspiré contre eux. Eudème fut accusé d avoir empoisonné Drusus et livré au bourreau. Vectius Valens, amant de Messaline, épouse de Claude, eut le même sort Louis XI n’était pas tendre avec ses médecins, il maltraita ceux qui, à la suite d’une syncope, l’éloignèrent de la fenêtre où il était accoudé, et punit le médecin

soutenir l'idée. Un chagrin profond s’empara de lui ; sa bile s’échauffa, il tomba dans un délire suivi d’une fièvre brûlante ; de sorte qu’il devint nécessaire de le soigner à son tour. Sa femme, qui depuis longtemps avait perdu le titre d’une épouse en en perdant la fidélité, alla trouver un médecin d’une perfidie notoire, déjà fameux par ses exploits et par les trophées qu’il s’était élevés d’une main assassine. Elle lui promit surle-champ cinquante mille sesterces, moyennant lesquels il devait vendre un poison subtil, et, elle, acheter la mort de son mari. Le marché étant conclu, on fait semblant, comme pour lui rafraîchir les entrailles et pour le purger de sa bile, d’avoir besoin de cette potion par excellence, que les savants nomment la potion sacrée (i). Mais, à la place, on en substitue une autre qui n’était sacrée que pour la plus grande gloire de Proserpine.

de Charles VII, son père, pour l’-avoir contraint à manger pendant sa maladie. On sait par quel subterfuge son médecin Jacques Coictier parvint à éviter les cruautés de ce prince : il lui persuada qu’il avait vu dans les astres qu’il mourrait huit jours après lui. Pierre Léo fut moins heureux : il vit dans les astres qu’il courait risque d’ètre noyé ; il quitta Venise, où il était établi, pour Florence, dont la rivière est peu profonde ; il y traita le grand-duc Laurent de Médicis et promit à son fils de le tirer d’affaire; mais, contrairement à ses prévisions, le prince mourut subitement, et le nouveau duc, son fils, le fit jeter dans un puits.

(i) C’était une médecine faite avec de l’ellébore, et, par sa vertu, on prétendait guérir la mélancolie, la folie, les ulcères et plusieurs autres maladies considérées comme sacrées.

Déjà, en présence des gens de la maison, de quelques amis, de quelques parents, le médecin présentait au malade le breuvage honnêtement préparé de sa main. Mais cette femme audacieuse, voulant à la fois se débarrasser du complice de son crime et gagner l'argent qu’elle avait promis, saisit la coupe devant tout le monde : « Non, illustre médecin, dit-elle, non, vous ne ferez pas boire cette potion à mon cher époux, que vous n’en ayez avalé vous-même une grande partie; car, comment sais-je qu’elle ne recèle pas un poison fatal? Et, du reste, cette précaution ne saurait offenser un personnage aussi prudent et aussi instruit que vous l’êtes : n’est-il pas tout simple qu’en épouse dévouée et qui s’inquiète de la santé de son mari, je l’entoure des tendres sollicitudes que je lui dois? » L’étrange sortie de cette femme abominable mit tout à coup le médecin hors de lui, et, privé dans une conjoncture aussi pressante du temps nécessaire à la réflexion, avant que le trouble ou bien l’incertitude de la femme eût laissé pressentir qu’ellemême était coupable, il avala une grande partie du breuvage. Le jeune homme, rassuré par cet acte, prit le vase à son tour et but ce qu’on lui offrait.

L’attentat ainsi consommé, le médecin regagnait sa maison au plus vite, ayant hâte de neutraliser par un antidote salutaire les redoutables effets du poison qu’il venait de s’administrer. Mais, fidèle au plan de scélératesse qu’elle avait

déjà commencé d’accomplir, l’horrible créature ne lui permit pas de s’éloigner d’elle de l’épaisseur d’un ongle. « Nous attendrons, disait-elle, que le breuvage étant bien répandu dans le corps permette de reconnaître à l’évidence les effets salutaires de cette médecine ; » et ce ne lut qu’à grand’peine que, fatiguée de ses instantes prières et de ses supplications, elle lui permit enfin de s’en aller. Mais, durant ce temps, le poison avait sourdement agi dans les entrailles du malheureux et s’était communiqué dans toutes les parties de son corps. Déjà fort malade et plongé dans un assoupissement mortel, il arrive chez lui avec bien de la difficulté. A peine a-t-il le temps de tout conter à sa femme et de lui recommander qu’elle réclame au moins la récompense promise pour ce double trépas; puis, bientôt, succombant à la violence du mal, le vertueux esculape rend le dernier soupir. Le jeune homme, de son côté, n’avait pas vécu plus longtemps ; et, au milieu des larmes hypocrites et mensongères de sa femme, il avait fini d’une manière aussi tragique.

Après qu’il eut été enseveli et au bout de quelques jours, pendant lesquels on rend aux morts les devoirs funèbres, l’épouse du médecin se présenta pour recevoir le prix de la double mort. La veuve, jusqu’au bout semblable à ellemême et bannissant la bonne foi pour n’en garder que l’ombre, lui répondit dans les termes les plus affectueux. Elle fit mille et mille protesta-

tions et s’engagea à remettre sans délai le prix convenu, si on voulait lui donner encore un peu de cette même potion, afin, disait-elle, d’achever ce qu elle avait commencé. Bref, donnant dans le piège infernal, l’épouse du médecin consentit facilement; et, pour se rendre plus agréable à cette femme qui était fort riche, elle retourna en toute hâte au logis et lui rapporta toute la boîte de poison, sans qu’il y manquât rien. Cette scélérate, ainsi grandement mise à même de multiplier les forfaits, porte de tous côtés ses mains homicides sur ce qui l’entoure... et, dans un dîner où elle invita un jour à l’improviste la femme du médecin, elle la fit périr avec sa propre fille au moyen d’un même poison.

AULU-GELLE (ri= siècle)

Nuits attiques

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