‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 68 sur 219 · LETTRE DE FRANÇOIS PÉTRARQUE AU PAPE CLÉMENT VI · texte numérisé non relu

LETTRE DE FRANÇOIS PÉTRARQUE AU PAPE CLÉMENT VI

L’annonce de votre fièvre, très bienheureux Père, m’a causé un tremblement et un frisson par tous les membres (3). Je ne ferai pas pour cela le flatteur et n’imiterai point celui dont le Satirique a dit ; « Il pleure s’il voit les larmes de son ami »; et encore : « Si un autre dit : J’étouffe, il sue »; mais je serai plutôt comme celui dont

(1) Allusion à l’aphorisme d’Hippocrate ; Ars longa, vita brevis, la vie de l’homme est courte et l’art de guérir exige une longue étude.

(2) Nous devons la traduction inédite de cette lettre et celle des extraits qui suivent à l’obligeance de M. Alcide Bonneau.

(Q Pendant cette maladie, Clément VI eut la chance d’échapper aux soins assidus de huit médecins; un poète satirique du temps attribua ce miracle à un vœu que le Pape fit à la Vierge Mère :

Qitesloê un voto cJie Papa Clemenie A qttesUi nostra Donna à sodisfallo.

Perche da otlo Medici ad un Iratto Lo libéré, miracolosamente.

« Ceci est un ex-voto que le Pape Clément a consacré à Notre- Dame, parce que d’un seul coup elle l’a miraculeusement délivré de huit médecins. »

parle Cicéron, qui craignait pour le salut du peuple romain, parce que le sien y était compris. Ma vie, en effet, et celle de bien d’autres, repose sur la vôtre. Mon frémissement n’est donc pas simulé; ce n’est pas du péril d’autrui que je suis si fort troublé, c’est du mien propre. Nous tous qui dépendons de vous, qui espérons en vous, si vous êtes malade, nous pouvons avoir 1 air d’être bien ponants, mais nous ne le sommes pas.

Néanmoins, puisqu’il sied toujours d’être bref, c’est surtout dans de telles circonstances qu’il faut savoir abréger un discours 'destiné à parvenir aux oreilles divines par l’intermédiaire d’une bouche humaine. Je ne vous dirai que peu de mots, prosterné en esprit et plein de vénération à vos pieds.

Je sais que votre lit est assiégé de médecins : voilà mon plus grand motif de craindre. Ils sont tous, en effet, et de propos délibéré, d’avis contraires, celui qui n’a rien de nouveau à dire ayant honte d’emboîter le pas d’un autre. « Il n’est pas douteux, comme l’a dit élégamment Pline, que tous ces gens-là, voulant se faire un nom au moyen de quelque nouveauté, ne trafiquent de nos vies, et ce qui, de tous les métiers, n’a lieu que dans le leur, il suffit à n’importe qui de se dire médecin, pour qu’aussitôt on le croie sur parole, alors que nul autre mensonge n’of- Irirait si grave danger. Nous n’y regardons pourtant pas, tant est grande la douceur d’espé-

rer pour soi-même. En outre, nulle loi qui pu- •

nisse une ignorance dont les effets entraînent la mort, nul exemple de châtiment. Ils apprennent leur art à nos dépens, les décès leur servent d’expérience ; au médecin seul appartient de tuer un homme en toute impunité. »

Très clément Père, regardez leur multitude comme celle d’ennemis rangés en bataille; que vous mette en garde contre eux le souvenir de l’épigramme de cet infortuné, ordonnant d’écrire sur son sépulcre ces seuls mots : Je tueurs d’une foule de médecins. C’est excellemment à notre âge que semble s’appliquer cette prophétie de Marcus Caton l’Ancien : « Quand les Grecs nous auront envahis de leur littérature, et surtout de leurs médecins, ils corrompront tout chez nous. » Mais puisque nous n’osons pas vivre sans médecins, encore bien que sans eux, peut-être miepx que nous et plus salubrement, vivent d’innombrables nations ; encore bien que le peuple romain lui-même, dans sa période la plus florissante, s’en soit passé, au témoignage de ce même Pline, plus de six cents ans, choi- .sissez-en un seul entre tous qui soit recommandable iron par son beau langage, mais par sa science et sa droiture. En effet, oublieux de leur profession, désireux de sortir de leur enclos, ils mettent le pied dans le bocage de la poésie et dans le champ de la rhétorique; comme si leur affaire n’était pas de guérir, mais de convaincre ; ils disputent, avec de grands éclats de voix, au-

tour des grabats des misérables, et, devant ces moribonds , embrouillant d’un fil cicéronien l’écheveau hippocratique, s’enorgueillissent même d’une issue fatale et se font gloire non d’un résultat matériel, mais d’une vaine élégance de parole.

Et de peur que tels médecins ne s’imaginent que j’aie en cela inventé aujourd’hui quoi que ce soit, je prononce souvent le nom de Pline, comme étant celui qui a quelque peu parlé de la médecine, beaucoup des médecins, et dit plus de vérités que nul autre; presque partout dans cette lettre, je l’ai pris pour guide. Qu’ils l’écoutent donc : « Il est avéré, dit-il, qu’aussitôt que l’un d’eux se distingue par son beau parler, il devient l’arbitre de notre vie et de notre mort. »

Mais, la crainte où je suis poussant ma plume, je me trouve entraîné plus loin que je n’avais déterminé. Pour conclure, si un médecin excelle, non par sa prudence, mais par sa facilité d’élocution, évitez-le comme un sicaire dressant des embûches à votre vie, compie un empoisonneur. C’est à lui qu’à très bon droit s’adresse ce que dit le vieillard de Plaute, dans VAuJulaire, à certain cuisinier loquace : « Va-t’en; on te donne ici des gages pour travailler, non pour bavarder. » Maintenant, faites bonne garde sur vous-même, et, ce qui aide merveilleusement à la santé du corps, conservez bon espoir et bonne hurrieur, si vous voulez et votre salut et le nôtre

tt celui de l’Église, malade avec vous Portezvous bien (i).

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