‹ Le malade imaginaireChapitre 29 sur 58 · MO LINE LAPE · texte numérisé non relu

MO LINE LAPE

Assurément. Ce sera quelque chose d’admirable, s’il fait d’aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.

ARGAN

Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.

MONSTIEUR-DIAFOIRUS

Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père; mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d’un garçon qui n’a point de méchanceté. Il n’a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d’esprit qu’on remarque dans quelques-uns; mais c’est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l’on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire; et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon, disais-je en moi-même : les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées

bien plus longtemps; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d’un bon jugement à venir. Lorsque je l’envoyai au collège, il trouva de Ia peine; mais il se roidissait contre les difficultés; et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences; et je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu’il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s’y est rendu redoutable ; et il ne s’y passe point d’aéte où il n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est quil s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, & autres opinions de même farine.

THOMAS' DIAPOPRES (1 tire une grande thèse roulée de sa poche, qu'il présente à Angélique. J J'ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu'avec la permission de monsieur j'ose présenter à mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.

ANGÉLIQUE

Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.

LOUN'ETRE

Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l'image : cela servira à parer notre chambre.

THOMAS DIAFOIRUS

Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.

'ÉOTNSETINIE

Le divertissement sera agréable. Il yen a qui donnent la comédie à leurs maîtresses; mais donner une disseétion est quelque chose de plus galant.

MONSIEUR DIAFOIRUS

Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les \ . , .

règles de nos doéteurs, il est tel qu’on le peut souhaiter; qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique, et qu’il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionné.

ARGAN

N'est-ce pas votre intention, monsieur, de le pousser à la cour, et d’y ménager pour lui une charge de médecin?

MOINS EUR DIPAEF'ORUrS

À vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable; et j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre

de vos aétions à personne; et, pourvu que l'on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.

TOINENTIE

Cela est plaisant! et ils sont bien impertinents de vouloir que, vous autres messieurs, vous les guérissiez. Vous n'êtes point auprès d'eux pour cela; vous n’y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes; c’est à eux à guérir s'ils peuvent.

MONSIEUR "D RAF OTMRUES

Cela est vrai. On n’est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.

ARGAN

Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.

ie CLÉANTE

J'attendais vos ordres, monsieur; et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec mademoiselle une scène d’un petit opéra qu’on à fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.

ANGÉLIQUE Moi?

CLPANTLE

Ne vous défendez point, s’il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c’est que la scène que nous devons chanter. Je n’ai pas une voix À chanter; mais ici il

suffit que je me fasse entendre; et l’on aura la bonté de m excuser, par la nécessité où je me trouve de faire chanter mademoiselle.

ARGAN

Les vers en sont-ils beaux ?

CLÉANTE

C'est proprement ici un petit opéra impromptu ; et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.

ARGAN Fort bien. Écoutons.

CGLÉANTE sous le nom d'un berger, explique à a sa maîtrefse SON amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant.

Voici le sujet de la scène. Un berger était attentif aux beautés d’un spectacle qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, maltraitait une bergère. D'abord il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et, aprés avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des de plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versait des larmes qu'il trouva les plus belles du monde. Hélas! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable? Et quel inhumain, quel barbare ne serait touché par de telles larmes? II prend soin de les arrêter,

ces larmes qu’il trouve si belles; et l’aimable bergère prend soin, en même temps, de le remercier de son léger service, mais d’une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n’y peut résister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel remerciement? Et que ne voudrait-on pas faire, à quels services, à quels dangers ne serait-on pas ravi de courir, pour s’attirer un seul moment des touchantes douceurs d’une âme si reconnaissante? Tout le speétacle passe sans qu’il y donne aucune attention; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable bergère; et, de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu’il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée; mais la grande contrainte où l’on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre. à demander en mariage l’adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre; et il en obtient d’elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais, dans le même temps, on l’avertit que le père de cette belle à conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger! Le voilà accablé d’une mortelle douleur; il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d’un autre; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses. sentiments

et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il ÿ rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint; il y voit venir l’indigne rival que le caprice d’un père oppose aux tendresses de son amour; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d’une colère dont il a peine À se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respeét et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l’oblige à lui parler ainsi. (1/ chante.)

Belle Philis, c'eff trop, c'éf trop souffrir; Rompons ce dur silence, et NL'OUVrEZ ‘VOS pensées. Apprenez - moi ma déffinée :

Faut-il vivre? Faut-il mourir ?

ANGEL QUE répond en chantant.

Tous me voyez, Tircis, trifle et mélancolique, Aux appréts de l'hymen dont vous vous alarmez : Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire :

C’eff vous en dire ajfez.

ARGAN

Ouais! je ne croyais pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.

CLÉANTE Hs ! belle Phil,

Se pourrait-il que l’amoureux Tircis Eft afez de bonheur

Pour avoir quelque place dans votre cœur ?

ANGÉLIQUE

Je ne m'en défends point dans cette peine extrême : Oui, Trois, je vous aime.

CHÉANTCE Ô parole pleine d'appas !

Ai-je bien entendn © Hélas !

Rédites-la, Philis; que je n'en doute pas.

ANGÉLIQUE Oui, Tircis, je vous aime.

CLÉANTE De grâce, encor, Philis !

ANGÉLIQUE Je VOUS aime.

CLÉANTE Recommencez cent fois; ne vous en lafez pas.

ANGÉLIQUE

Je vous aime, je vous aime; Oui, Tircis, je vous aime.

CEPANTE

Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez fout le monde, Pouvez -vous comparer votre bonheur an mien ?

Mass, Phils, une pensée

Uient troubler ce doux tranibort.

Un rival, un rival.

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