‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 10 sur 98 · LE PARLEMENTARISME · texte numérisé non relu

LE PARLEMENTARISME

taper sur quelqu'un. On est atteint par la contagion du langage parlementaire. On se retient à quatre pour ne pas dire à son voisin :

« Monsieur, vous êtes une canaille ! »

Spectacle bizarre ! On en connaît l'habituel programme. Bousculades, bourrades, ruades, torgnoles, cabrioles, gifles, coups de poing, coups de gueule, claquement des pupitres, tapage des couteaux à papier; trépignement des pieds sur le parquet, gestes des bras, grimaces des visages, clameurs des voix, telles sont (et je passe peutêtre quelques « numéros ») les coutumières péripéties de ce concert assourdissant. Ni à la foire de Neuilly, ni aux périodiques exhibitions de la barrière du Trône, on ne trouverait pareil tohubohu. Et ce divertissement, d'un goût si étrange, nous est octroyé moyennant la somme annuelle de sept millions de francs.

L'éclairage de cet amphithéâtre est singulier, faux, comme si un architecte diabolique avait voulu faire de notre Chambre des députés un gigantesque trompe-l'œil. Un jour cru, brutal, un jour d'atelier photographique, tombe des hautes verrières du plafond. Cette lumière impitoyable accuse tous les reliefs, exagère tous les contours, grossit toutes les tares avec une effroyable intensité. Si, par surcroît, on regarde à la lorgnette les crânes de nos représentants, on est épouvanté. Toutes ces têtes, par l'effet d'une illusion d'optique,

ont l'air difformes, boursouflées, surchauffées, congestionnées.

Quelques médecins prétendent que cette vision horrifique n'est point une illusion. Les aliénistes affirment que nos députés, pendant qu'ils siègent, sont en proie à une sorte de délire sui generis, qui altère jusqu'à leur « beau physique ». Dès qu'ils ont remis le pied sur l'asphalte du quai d'Orsay, ils peuvent, le cas échéant, redevenir aimables, sensés, spirituels. Mais chez eux, on ne peut rien en faire.

Dieu! quelle séance! Jamais je n'ai vu trépigner, gesticuler, se démener avec un entrain si infernal : tels (ou peu s'en faut) les grenouilles, couleuvres, serpenteaux, crapauds et autres bestioles, qui se tordaient dans la chaudière des sorcières de Macbeth. Je renonce à décrire ce que j'ai vu là dedans, à redire ce que j'ai entendu. D'ailleurs, est-ce qu'on voit dans ce capharnaum? est-ce qu'on entend au milieu d'un pareil vacarme? De temps en temps, un homme en redingote ou en veston escalade l'escalier de la tribune, fait signe qu'il veut parler, boit une gorgée, déplie un papier. Aussitôt les hurlements commencent, les grognements redoublent, les vociférations tonitruent, les pugilats se déchaînent, les pupitres claquent. Le malheureux orateur, du haut de son tréteau, agite des bras désespérés, s'époumone en interjections inarticulées, se frappe la poitrine,

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