LÀ PRESSE ET LE PUBLIC
les scandales, vrais ou faux, annoncés, en tout cas, par de grosses lettres noires ou rouges, répandent la démence à travers les rues et semblent tourbillonner en un vertige fantastique sous les lueurs incertaines du gaz.
Surviennent les journaux de six heures. A ceuxlà aussi, même aux plus discrets, nous demandons des noms, des visages, une proie. Enfin, au mo-
ment de nous mettre au lit, nous eherchons encore quelque chose de sensationnel, un procès macabre, une séance meurtrière, de la viande fraîche, les éléments d'un délicieux cauchemar. •
De sorte que, sans être particulièrement gloutons ou féroces, mais en étant toujours à la merci des incidents et à l'affût des accidents, nous voulons quatre repas par jour, quatre repas d'anthropophage.
Je m'arrête. La matière est infinie. Elle implique presque toutes les questions sociales qui nous préoccupent. On en pourrait faire une gigantesque étude de mœurs. Ce problème est fait pour tenter un grand artiste. Je crois que ce sujet est mûr, qu'il est « dans l'air », qu'il s'offre aux audacieux, aux sincères, à ceux qui croient que la littérature n'est pas une vaine amusette et qu'elle doit s'emparer de tout ce qui intéresse les destinées de la nation. Les matériaux sont dégrossis.' Les outils sont prêts. Le modèle est là. 11 ne reste plus que le chef-d'œuvre à faire. Avis à notre futur Balzac.
Le spectacle des passions féroces, des intérêts insatiables qui envahissent la presse devient, de jour en jour, plus complexe, plus dramatique. Pendant longtemps, les politiciens et les journalistes ont marché d'accord. Maintenant, ils se battent pour la possession du pouvoir et pour le partage des bénéfices. Cette violente dispute sera peut-être l'événement principal de la période où nous entrons.