LA JOURNEE D'UN « CITOYEN-PION » DE COLLÈGE
Ronds-de-cuir de tous les bureaux, et vous aussi, bourgeois repus et insolents qui ne nous confiez qu'avec regret votre si peu (oh ! si peu ! !) intéressante progéniture, prêtez-moi, je vous prie, un moment d'attention et
méditez, s. v. p., ce tableau de remploi du temps de la journée d'un répétiteur de collège, sous la troisième République!
a) — Lever cinq heures et demie (une demi-heure avant celui des élèves qu'il doit présider...)* Dieu! quel parfum pénétrant! quelle collection de tibias et de fémurs! — Il lui arrive même souvent de voir... la lune.
Inutile de continuer, n'est-ce pas? Le « citoyenpion » qui a pondu cela n'a rien de commun, pour la vocation pédagogique, avec Rollin ou Pestalozzi.
Voici maintenant un gentil couplet :
Il y a au lycée d'Agen une administration vraiment remarquable. Nous ne voulons point mettre en cause ici le proviseur, M. Roussel, qui est certainement un brave homme. Mais au-dessous de lui « pataugent » un censeur et un surveillant général, dont le plus grand plaisir semble être de blesser et d'ennuyer par tous les moyens le personnel placé sous leurs ordres.
Encore le censeur s'eftace-t-il le plus souvent et est-il assez peu encombrant. Ami de la solitude et de la tranquillité, on le voit rarement. Quelquefois une ombre se glisse, silencieuse le long des murs, passe puis disparait... C'est le censeur.
Quant au surveillant général, ce monsieur qui, peut-être aujourd'hui, ne serait pas capable de faire un de ces répétiteurs qu'il méprise, on le voit trop et on l'entend trop. Infatué de sa personne autant que de son titre de surveillant général, il est partout, s'occupe de tout, même de ce qui ne le regarde pas. Ce n'est pas qu'il fasse quelque chose, oh ! non. Semblable à la mouche du coche, il crie, s'agite, sou file et s'imagine faire marcher le lycée. En réalité, il a su si bien manœuvrer, éblouir le proviseur et le censeur, que rien ne se fait sans qu'on le consulte...
naturellement quand on suit ses avis, on commet mjne... € gaffe » qui lèse invariablement les répétiteurs.
Nous n'insisterons pas aujourd'hui. Nous avons voulu simplement le présenter à nos lecteurs.
Ailleurs, ces messieurs posent la question suivante :
Quelle différence y a-t-il entre le principal du collège de Marmande et un goujat?
Ils énoncent l'aphorisme que voici :
Lâche devant les élèves, M. Voisin, censeur du lycée Hoche, est hypocrite avec les répétiteurs.
Bref, ils rabrouent tout le monde à tort et à travers, depuis le ministre jusqu'au plus humble des surveillants généraux. De temps en temps, ils veulent bien donner un témoignage de satisfaction à leurs supérieurs. Exemple :
En se rappelant au bon souvenir de leur ancien censeur, les répétiteurs du lycée de Constantine félicitent leurs collègues du lycée de Grenoble de la chance qu'ils ont de posséder M. Boudier.
Ils trouveront en lui un administrateur habile et éclairé, dont la bienveillance, la bonne humeur, la franche cordialité lui concilieront certainement toutes les sympathies.
En cette circonstance, ils s'empressent de souhaiter la bienvenue à leur nouveau censeur, M. Chacornac, qui, par sa bonne grâce exquise, son affabilité et sa sympathie pour les répétiteurs, est déjà assuré de tout leur dévouement.
Allons, tant mieux! Et nous avons là, en raccourci, le certificat de civisme que les sans-
Il est malaisé d'imaginer une contradiction pluabsurde.
Et Ton peut dire, avec quelque apparence «fc raison, que l'exportation brouillonne des méthode* anglo-saxonnes sur le continent n'a pas eu plu? d'efficacité que les tentatives désordonnées de la pédagogie allemande.
La question des maîtres répétiteurs. — La Réforma uni' versitaire. — Doléances et réclamations. — Les profesHourH du l'enseignement secondaire et le ministère Combes. — Témoignages de M. Georges Meunier et de M. René Doumic. ■- Le congrès des professeurs.
Ce n'est pas seulement par l'incertitude dos directions, par le tâtonnement des méthode» et par les variations, vraiment ahurissantes, des programmes officiels, que l'Université française risque de manquer à la tâche qui lui fut confiée, et de compromettre le haut magistère d'éducation nationale, qui est sa raison d'être et qui constitue sa dignité.
Le personnel universitaire estagit/* par de* syrrip tomes de malaise et par des signes de lutoottUiH tement. Du dernier échelon jusqu'au *owttH't f un se plaint, on manifeste. Et ce* Manifestation*, il faut bien l'avouer, n'ont pas Upujonrn Ut v,*m\bt*.
discret qui convient aux maîtres de la jeunesse.
Le soir de la Toussaint de Tannée 1896, un joyeux banquet fut offert par cent cinquante maîtres d'étude à M. Bazille, député de la Vienne, et à quelques sénateurs. On remarquait, dans cette assemblée, autour du fauteuil présidentiel de M. Bazille, les principaux apôtres, jeunes et vieux, du radicalisme et du socialisme. Ces messieurs étaient membres du Comité de patronage de r Association des maîtres répétiteurs. Cette fête était un hommage rendu par les patronnés aux patrons.
Entre la poire et le fromage, M. Béjambes, président de l'Association, maître répétiteur au lycée Voltaire, se leva, choqua son verre de Champagne contre les verres de ses voisins, et prononça un discours afin d'exposer les doléances de ses collègues, les misères qu'ils endurent, les privations auxquelles ils sont soumis et les besoins urgents dont ils souffrent. L'assistance tout entière fut émue par cette harangue. Le bruit des fourchettes s'apaisa tout à fait, et le silence fut solennel lorsque M. Béjambes, abordant un sujet particulièrement grave, lut, sur son papier, les paroles que voici :
Le désir le plus vif des répétiteurs serait d'obtenir toutes les semaines un congé de vingt-quatre heures consécutives, de pouvoir de temps en temps vivre de la vie de tout le monde, de se sentir hommes pour un jour, et (ma
foi, je puis bien le dire puisque c'est le fond de ma pensée) de faire peut-être un accroc hebdomadaire à ce vœu de chasteté qu'on leur impose, mais auquel ils n'ont jamais souscrit *.
Ayant dit ces paroles, M. Béjambes but à M. le Président de la République et aux membres du Comité. Cet élan oratoire enleva toutes les adhésions. Les législateurs présents promirent de recommander aux deux Chambres le principe de r « accroc hebdomadaire ». Et, quand on eut achevé de manger et de discourir, les éducateurs de la jeunesse regagnèrent leurs domiciles en songeant, sous les étoiles, aux futures permissions de nuit.
Ce n'est pas la première fois que les maîtres répétiteurs livraient à la sollicitude des pouvoirs publics et à l'attention des pères de famille la confidence de leurs plus chers désirs. Ils disposent d'un organe périodique qui s'intitule la Réforme universitaire, et qui revendique hautement, pour chacun des membres de la corporation, le droit de sortir pendant vingt-quatre heures, une fois par semaine. Si ces vœux ne sont pas toujours exprimés avec la rondeur élégante qui est le propre de M. Béjambes, ils se manifestent du
i. Ce discours n'était pas improvisé. L'orateur l'avait rédigé d'avance, et en fit distribuer des exemplaires imprimés aux représentants de la presse. En le commentant, j'use du droit, qu'a tout citoyen français, de critiquer un document public.
moins avec une fougue, une franchise, une abondance qui attestent, chez ces fonctionnaires, une incontestable vigueur de style et un courage entreprenant.
Toutes les figures de la rhétorique des classes apparaissent dans cette déclaration des droits de l'homme. Toutes, ou plutôt presque toutes... Car on peut regretter que les honorables rédacteurs de ces professions de foi n'aient pas usé davantage de la prétention. Certes, les maîtres répétiteurs sont intéressants. Pas plus cependant que les marins, les soldats, les gardiens de phare, lesquels s'astreignent à des internats autrement rigoureux... Mais enfin j'accorde qu'ils sont intéressants. Ce n'est pas une raison pour dévoiler avec tant de fracas les frénésies qui font bouillir leurs veines. Le public a ri de ces fièvres scolaires. Môme en notre pays de gauloiserie, on ne met pas les rieurs de son côté lorsqu'on pérore sur certaines choses, dont il ne faut ni trop se préoccuper avant, ni trop se vanter après.
Il y aurait quelque impertinence à vouloir résoudre l'important problème qui agite les maîtres répétiteurs. L'autorité compétente a été saisie. C'est à MM. les proviseurs, à MM. les inspecteurs, à MM. les recteurs, et enfin, en dernier ressort, à M. le ministre de l'instruction publique, qu'il appartenait d'examiner les pièces de ce procès. M. Léon Bourgeois a décidé que Y « ac-
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croc hebdomadaire » ne serait pas compris parmi les licences conférées aux maîtres d'étude.
J'oserai toutefois risquer ici quelques réflexions, et je ne crois pas manquer, par cette audace, au respect que m'impose la confrérie des maîtres répétiteurs. Car enfin, ces honorables fonctionnaires, même lorsqu'ils ont l'avantage de dîner avec des députés et des sénateurs, ne doivent pas oublier qu'ils se sont engagés, sans y être contraints ni forcés, à surveiller nos enfants pendant les heures d'étude et de récréation, à les conduire aux classes des professeurs, à les emmener en promenade le jeudi et le dimanche, à leur expliquer les menues difficultés de leurs thèmes et de leurs versions. Voilà ce qu'ils ont à faire. Ni plus ni moins. Pour remplir cette tâche, où je ne vois pour ma part rien d'humiliant, et que personne, encore une fois, ne les oblige d'accepter, ils ont besoin, s'ils veulent être respectés, de se tenir sur une certaine réserve.
Or, examinons, de ce point de vue, la question qui fut si bruyamment posée au banquet de la Toussaint. En vertu d'un décret de 1891, certains maîtres répétiteurs sont « externes », c'est-à-dire qu'ils ont, hors du lycée, un domicile connu, régulier, où ils peuvent se retirer dès qu'ils ne sont plus retenus au lycée par les nécessités du service. Ils ont la faculté de se loger et de se nourrir hors du lycée, et reçoivent, à cet effet, une
indemnité de 1 00(1 francs. 10 0/0 des répétiteur! bénéficient de ce nouveau rég-ime. Ceux-là n'ont donc rien à voir dans tes doléances de M. Iiéjambes. Ceux-là peuvent vaquer tr.inq-uiîli-ntaïf i leurs amours et rentrer en étude, sans que leur emploi du temps excite des curiosités indiscret?.* ou des rires incongrus. Mais les autres, ceux fii sont logés au lycée, qui n'ont point de domicile au deliors, les voyez-vous revenant au milieu &t leurs élèves, après le petit a accroc » hebdomadaire, consciencieux et quasiment officiel? Non, mais voyez-vous d'ici leur tête, si j'ose m'exprimer ainsi! Quel sujet de méditation pour les élèves ! A Paris, où tout disparaît dans les rumeurs et dans les cohues, passe encore. Mais en province!
La province! elle existe cependant, et il ae serait peut-être pas mauvais de songer à elle, une fois par semaine, si vous voulez. Nous avons quatre-vingt-cinq lycées départementaux, qui coûtent cher au budget. Eh bien! il faut le dire sans vaine réticence : Plusieurs de ces établissements se dépeuplent. Et, si MM. les maîtres répétiteurs continuent leur beau tapage, l'Etat n'aura plus qu'à fermer boutique et à mettre la clef sous la porte. On pourra organiser des meetings dans les classes désertes et dans les dortoirs abandonnés.
Les provinciaux et même les Parisiens corn-