LA CURÉE
Tous ont un même air de rustres endimanchés et satisfaits. Et voilà ce qu'on appelait alors le ventre législatif,
. Ce ventre fut cruellement secoué, lorsque des hommes en blouse, armés de fusils, brandissant des drapeaux, envahirent Thémicycle, sautèrent par-dessus les gradins, escaladèrent la tribune... On pourrait croire qu'en cet instant suprême, où la duchesse d'Orléans, présente avec ses deux fils, donna l'exemple du courage, les âmes des Parlementaires furent accessibles à des préoccupations nobles. Erreur. Écoutez Tocqueville, qui a vu ce spectacle historique :
Je voyais de mon banc, cette foule ondulante ; j'apercevais la surprise, la colère, la peur, la cupidité, troublées avant d'être repues, mêler leurs différents traits sur ces physionomies effarées ; je comparais, à 'part moi, tous ces législateurs à une meute de chiens qu'on arrache, la gueule à moitié pleine, à la curée.
Et il ajoute cette réflexion, qui ne manque pas d'ironie :
Si beaucoup de conservateurs ne défendaient le ministère qu'en vue de garder des émoluments et des places, je dois dire que beaucoup d'opposants ne me paraissaient l'attaquer que pour les conquérir.
Mon Dieu! si Tocqueville revenait au monde, et qu'il voulût revoir ce Palais-Bourbon, près duquel Michel de l'Hôpital et d'Aguesseau conti-
nuent de monter la garde, je ne sais pas s'il serait satisfait par le fonctionnement de notre machine parlementaire.
J'ai assisté quelquefois aux discussions de notre Chambre. Si l'on était raisonnable, on n'irait pas dans des endroits aussi bruyants. On y attrape ordinairement un fort mal de tête. Mais que voulez-vous? Les honnêtes citoyens — surtout lorsqu'ils payent régulièrement leurs contributions et ne demandent pas de place au gouvernement — ont bien le droit de regarder en passant un spectacle qui leur coûte si cher. J'y étais notamment le 25 octobre 1898, jour où le ministère de M. Brisson fut renversé à cause de l'affaire Dreyfus. Rentré au logis, j'ai tâché de fixer les impressions que m'avait causées la vue de nos représentants. Comme cette journée fut sans doute historique, je transcris mes notes, dans toute leur sincérité, sans y changer un seul mot.
Il n'y a pas, au monde, un endroit où l'atmosphère soit plus viciée (je ne parle pas au figuré) que dans la salle des séances du Palais-Bourbon. L'air du dehors ne pénètre dans cet enclos que par des couloirs, déjà saturé de microbes. On est littéralement intoxiqué dès l'instant où l'on s'assied sur les banquettes rouges de ce cirque étouffant. Une folie spéciale vous monte au cerveau. On a envie de casser quelque chose, de