CHOSES VUES
et, de guerre lasse, enroué, fourbu, retourne à son banc.
De tous ceux que j'ai vus défiler sur cette estrade, aucun, pas même le premier ministre, n'a pu aller jusqu'au bout d'une phrase. Le talent, l'autorité, la situation, l'âge, rien n'y fait. Le moindre saute-ruisseau d'arrondissement interrompt M. Ribot, invective M. de Mun, se rebifie contre M. Deschanel, et « coupe la chique » au président du Conseil *.
Mais il ne suffit pas, pour bien connaître nos mœurs parlementaires, d'assister aux séances de notre Chambre des Députés. Les coulisses de cette scène doivent aussi être visitées en détail. C'est dans les « dessous » du Palais-Bourbon, qu'apparaît surtout l'âme des politiciens.
Si vous ne connaissez pas le « salon de la Paix » , au Palais-Bourbon, je n'ai pas le courage de vous plaindre. C'est un des endroits les plus malsains de Paris. Nul cercle de province n'est plus enfumé de tabac, plus retentissant de potins, de com-
1. « Le travail parlementaire est remplacé par la lutte violente et stérile des partis. Les interpellations sont devenues le fond de toutes les discussions et remplissent presque toutes les séances. Le budget lui-même n'est plus qu'une vaste et interminable interpellation quand il n'est pas un champ de manœuvre électoral. »
{Discours, prononcé par M. Méline, en prenant possession de la présidence du groupe des républicains progressistes, le 25 février 1899.) Cf. Paul Deschanel, La République nouvelle, p. 181.
mérages, de rumeurs. Au fond de ce lieu, un Laocoon de bronze, enlacé, ainsi que sa déplorable famille, en des nœuds de serpents, se tord. Aux murs sont collés des télégrammes bleus où des scribes recueillent l'éloquence parlementaire à mesure qu'elle s'épanche du haut de la tribune. Par-ci par-là, il y a des tables, avec tout ce qu'il faut pour écrire. Là dedans, nos « honorables » vont et viennent, pêle-mêle avec des préfets, des agents électoraux, des nouvellistes, et des courtiers. Les conversations sont bruyantes et diverses. C'est l'Ile sonnante de Rabelais. Cependant, il y a des interlocuteurs qui s'isolent de cette foire, pour aller, dans les coins ou dans l'embrasure des fenêtres, s'entretenir à voix basse. Quel est le sujet de ces conversations mystérieuses? Sans doute, il faudrait avoir l'esprit bien prévenu ou le cœur bien peu charitable pour ne pas soupçonner que ces conciliabules se rapportent à la chose publique, et pour ne point croire que tous ces conspirateurs visent principalement les intérêts de l'Etat.
Quelques minutes avant l'heure fixée pour les luttes de la Chambre, un lieutenant et un souslieutenant, en grande tenue de service, jugulaire au col, pompon d'or au képi, sabre au clair, épaulettes flambantes, font entrer une section en armes dans cette tabagie. C'est la garde d'honneur, chargée de parader devant le « bureau ». Les