PORNOGRAPHIE ET SCANDALES
scène, une peinture des mœurs contemporaines, sans y mettre une alcôve et un lit.
Certes, la comédie a toujours besoin d'accessoires. C'est 'entendu. Et nos rates se désopilent malaisément si nos yeux n'aperçoivent un faux nez sur le mufle impudent de Scaramouche, un bonnet pointu sur le Crâne de Pierrot, ou quelque outil de médecine préventive entre les mains de M. Purgon.
Nos ancêtres usaient largement de la scatologie. Ils pataugeaient avec délices dans les plaisanteries grasses. C'est pourquoi les médecins et les pharmaciens les faisaient rire à gorge déployée. Diafoirus, Macroton, Fleurant n'avaient qu'à se montrer sur la scène, avec leurs ustensiles, pour éveiller dans l'âme des spectateurs toutes sortes d'idées drôles. Le public des matinées populaires est encore sensible à ce genre de drôlerie. Tâchez d'entrer au Théâtre-Français le jour du 14 juillet, et vous entendrez le rire sain, sonore, salubre qui accueille ces simples mots du Malade imaginaire : « Un petit clystère insinuatif , préparatif et remoUient, pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur. » Ce n'est rien, et c'est d'un effet sûr, d'une ressource inépuisable. La rhubarbe, le miel rosat, la casse, le séné et surtout la triomphante seringue font partie du génie de Molière.
Nous avons changé tout cela. Ces innocents'
joujoux ne suffisent plus à notre neurasthénie. Il faut déshabiller, rhabiller, redéshabiller. Des messieurs en caleçon, des dames en chemise, des tables de nuit, des cabinets de toilette, tout l'attirail, tous les abandons, toutes les disgrâces, toutes les gaudrioles de la vie nocturne, voilà ce que nous voulons regarder, du fond d'un fauteuil ou d'une loge, pour assurer la paix de nos digestions. Et, sur les scènes de nos théâtres, parmi toute cette sarabande d'hommes débraillés et de femmes dégrafées, s'étale, massif, insolent, farceur et lugubre, le monument où converge désormais ce qui nous reste de force et de sève, l'autel où sacrifient consciencieusement tous les pontifes de l'art nouveau : le Lit.
Vous savez qu'à présent une pièce en trois ou quatre actes ne peut pas se terminer décemment sans une petite coucherie. C'est réglementaire, comme autrefois, dans les tragédies, l'unité de lieu, de temps et d'action. On compte les dramaturges courageux qui ont eu l'insigne audace de se rebeller contre la tyrannie de ce rite. Nommons ces insurgés : Paul Hervieu et ses Tenailles ; Edmond Rostand et son Cyrano de Bergerac; François Coppée et son Pour la Couronne ; l'héroïque M. de Bornier et son Fils de VArétin... Ce qui revient à dire que, seul ou à peu près seul, le Théâtre-Français résiste à l'invasion des peignoirs, des serviettes-éponges, des traversins et