‹ Le malaise de la démocratieChapitre 48 sur 108 · LA PRESSE ET LE PUBLIC · texte numérisé non relu

LA PRESSE ET LE PUBLIC

mations ». On dirait que la vie contemporaine est un perpétuel mélodrame de l'Ambigu. C'est à croire que la nation française se compose uniquement de concierges surexcités.

2"* L hypertrophie de la rhétorique injurieuse. — Avoir raison, paraît-il, ne suffît plus, il faut crier. Le trait d- esprit qui fut jadis une de nos coquetleries nationales, est remplacé par le coup de gueule. Cette évolution des genres met le journalisme à la portée de tous. Rien de plus facile que de lâcher un gros mot, surtout lorsqu'on est un* goujat. Aussi le métier d'aboyeur professionnel commence à se gâter. Les concurrents sont trop nombreux et arrivent trop vite à l'épuisement. Les malheureux font peine à voir. Leurs grimaces deviennent des tics. Leurs fureurs s'achèvent en convulsions. Leurs invectives tournent au bégaiement. Leur rage aboutit à de pitoyables impuissances. Car, enfin, on a beau faire : le champ de l'ordure n'est pas infini et le dictionnaire poissard a des limites, que le brave Cambronne a marquées d'un mot, et au delà desquelles on risque de trop patauger. Les virtuoses du verbe sale et du geste canaille sont acculés à des impasses. Leurs derniers hoquets ont quelque chose de tragique. Le plus petit choc détermine, dans ces tempéraments ruinés, une crise d'épilepsie, jointe à une éructation de bile. Egosillés, époumonés, la moindre discussion provoque en eux un vomisse-

ment d'injures tel que leur \oix s'engorge, que leurs phrases s'entrecoupent de nausées, etque lalangue française, sous ce flot d'immondices, devient je ne sais quel bafouillage empoisonné, baveux, ignoble. 3* La complicité du public dans les erreurs du journalisme. — Oh ! sur ce point, il faut que chacun fasse son examen de conscience et prenne sa part de responsabilité. C'est ici que se vérifie la loi de l'offre et de la demande. Est-il vrai, oui ou non, que les plus paisibles citoyens, les plus zélés fonctionnaires, les plus majestueux propriétaires prennent un plaisir de dilettantes (plaisir d'ailleurs grossier) à voir traîner dans la boue le gouvernement qu'ils approuvent, les chefs qui les commandent, le contrat social auquel ils doivent leur sécurité? Est^il vrai, oui ou non, que nous sommes affamés de scandales? Est-il vrai, oui ou non, qu'il y a, entre les journalistes et les lecteurs, une course éperdue, ceux-ci demandant toujours plus, ceux-là offrant davantage, et que cette course risque de finir par un casse-cou qui mettra tout le monde d'accord? Quand nous refermons, le matin, notre journal, en disant : « Il n'y a rien », c'est que nous n'avons trouvé, dans ces quatre pages, ni un assassinat, ni une catastrophe, ni des « révélations ». Nous n'avons pas eu notre pitance accoutumée. Si nous errons par la ville, entre chien et loup, nous attendons avec impatience Theure des camelots, l'heure hurlante et folle où

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