Son rapport a paru dans la Rev, inlem, de VEns, sup
leurs toges pour faire une partie de balle après dîner, en pleine rue Saint-Jacques.
Le professeur belge, venu pour observer la renaissance morale et scientifique de notre pays, fut séduit par ce grenier où la France nouvelle entassait, de son mieux, des réserves de science, et où je ne sais quel parfum de vétusté se mêlait à de consolantes promesses d'avenir. Ému par ces chambrettes d'étudiants, où l'École des Hautes- Études avait émigré après une courte halte dans l'appartement particulier de M. Gabriel Monod, le professeur Frédéricq ne put s'empêcher de noter, sur son carnet, cette impression : « C'est un petit local adorable qui doit laisser un profond souvenir aux élèves et aux maîtres. »
Ainsi disposé à une gaieté sérieuse, M. Frédéricq entra dans la section d'histoire et de philologie. 11 prit un plaisir extrême à entendre M. Gabriel Monod discuter une série de problèmes, relatifs au roi Robert et à Hugues Capet. Il vit M. Thévenin expliquer la loi salique à sept étudiants, dont trois Français, un Hongrois et trois Roumains. Ensuite, il entra dans un réduit, auquel il ne craignit pas de donner « le nom vulgaire de boyau ». Cet endroit, qui était en effet une sorte de corridor clos par deux portes vitrées, servait à l'enseignement de M. Gabriel Hanotaux, maître de conférences.
Une table peinte en noir, avec des porte-
plumes sans ornements et des encriers sans faste. Cinq ou six chaises de paille. Un poêle de porcelaine blanche, « simulant une colonne sur son socle ». Des livres partout. Les murs, du haut en bas, en sont latéralement tapissés. On n'a qu'à étendre la main pour trouver le texte désiré, la preuve obligatoire, la démonstration exigée par la probité impérieuse de la science. Ils sont là, les bons et braves bouquins, complaisants sous leur vêtement un peu sombre, prêts à répondre à qui les interroge. Nulle grille ne s'interpose entre eux et le passant, la Sorbonne étant un lieu où tout le monde se fie à l'honnêteté d'autrui. Si l'on regarde par la fenêtre, on admire la belle ordonnance de la cour intérieure. Le silence est égayé par les carillons de la vieille horloge universitaire, qui mesure, de quart d'heure en quart d'heure, le temps bien employé.
C'est dans ce décor que M. Gabriel Hanotaux étudiait, en 1882, l'histoire du règne de Louis XIII elles Mémoires du cardinal de Richelieu. Le jour où il reçut la visite du professeur belge, il était arrivé au récit que fait Richelieu de l'assassinatdeHenri IV par Ravaillac. A ce propos, il exposa sommairement la théorie du régicide d'après saint Thomas d'Aquinet les jésuites. « Ce cours, ditM. Frédéricq, était fait sur le ton de la causerie. C'était une leçon très vivante ; les élèves échangeaient souvent des observations avec le professeur... »
Quelques jours après, nouvelle leçon sur les sources de Fhistoire de Louis XIII. Cette fois, on s'occupa des Mémoires de Bassompierre. « Les élèves, dit M. Frédéricq, s'intéressaient vivement au cours et intervenaient de temps en temps.
Après la leçon, Fun d'eux, un Suisse élevé en Angleterre, demanda au professeur des conseils sur un travail qu'il avait sur le métier et qui portait sur les relations de la Suisse et de la France au xv° siècle. M. Hanotaux lui fournit toutes sortes d'indications de la meilleure grâce du monde. »
Et le Belge, décidément enchanté, inscrivit sur son carnet cette note : « C'est un professeur accompli, qui paraît très jeune... Maigre, nerveux, secouant sa petite tête où brillent, derrière ses lunettes, des yeux perçants, il parle avec une volubilité extrême, qui n'a rien de fatigant. On sent, à le voir, qu'on a devant soi un esprit original et un travailleur entêté. Son élocution abondante, pittoresque, mordante, et l'amabilité qu'il témoigne à ses élèves rehaussent la valeur de son enseignement solide et érudit. 11 a un entrain superbe, et ses cours sont assurément au nombre des meilleurs et des plus vivants de l'Ecole des Hautes-Études. »
Si gracieux que soient ces tableaux quasiment idylliques, on peut se demander s'il était bon de vouloir étendre à tous* nos établissements
d^enseignement supérieur ce système allemand de « cours fermés » et d'analyses infinitésimales.
Que le Collège de France continuât, selon le principe même de son statut organique, d'être un « laboratoire d'érudition » ; que l'Ecole des Hautes-Etudes fût un « séminaire de philologues », rien de mieux. Mais fallait-il imposer à toutes nos Facultés et, par contre-coup, à tous nos collèges l'uniformité de la règle germanique?
C'est ce qu'on tâchera d'examiner dans le chapitre suivant.