‹ Le manchot de Frontenac. --Chapitre 12 sur 32 · GEANT ET LUTIN · texte numérisé non relu

GEANT ET LUTIN

Qu 'avait donc vu Hermine ? . . .

Une chose horrible : le corps inanimé de Cassoulet étendu sur les dalles de l'église, couché sur le dos, les bras en croix, la gorge ouverte et sanglante, la poitrine percée de coups, et sa rapière à lui brisée et noyée dans une mare de sang qui fumait encore !

Et voici ce qui s'était passé.

Après avoir quitté Hermine, Cassoulet était venu frapper les deux petits coups convenus dans la porte de la cathédrale. L^n rayon de lumière à peine perceptible passait entre les vantaux de la porte, ce qui fit penser au jeune homme que le suisse l'attendait encore.

De l'intérieur la voix placide de Maître Turcot demanda :

— Est-ce vous. Monsieur Cassoulet?

— Oui, Maître Turcot, ouvrez!

— C'est bien.

Cassoulet entendit les verrous glisser, une clef tourner. . . puis la porte s'ouvrit. Au pied d'un pilier une lanterne éclairait faiblement les dalles, et dans cette clarté diffuse se profila la haute stature du suisse. Cassoulet le devina plutôt. Maître Turcot s'effaça pour laisser entrer le jeune

homme, puis il referma la porte, poussa les verrous, tourna la clef dans la serrure. Mais Cassoulet ne put voir le geste suivant de Maître Turcot qui mettait la clef dans l'une de ses poches. Comment aurait-il pu voir? Il faisait presque aussi noir que dehors. Seulement, il remarqua que le suisse, toujours enveloppé dans son manteau rouofe, s'appuyait du dos dans la porte, et il entendit un sourd ricanement et ces paroles étranges :

— Ah ! Monsieur Cassoulet, vous devez deviner pas mal pourquoi je vous ai donné ce rendez- vous?

— Un peu, oui . . . sourit le lieutenant des gardes.

Cassoulet souriait, mais il était inquiet. Comment devait-il interpréter le ricanement de Maître Turcot? Et puis, n'avait-il pas perçu un peu d'ironie dans les paroles du suisse ? Ah ! s 'il avait pu voir distinctement le visage de Maître Turcot, il y aurait pu lire peut-être quelque chose qui l'aurait éclairé sur les pensées et les desseins du suisse. Mais la lanterne n'éclairait pas plus haut que les genoux du géant, tandis qu'elle éclairait presque toute la personne du lieutenant. Ah! c'est que le pauvre Cassoulet n'était pas bien haut! C'était bien un lutin à côté de la haute stature qui le dominait dans l'ombre. C'était la rencontre du lion et du moucheron. . . mais est-ce que le moucheron aurait l'avantage cette fois? Est-ce que le géant n'allait pas d'un seul coup de dents croquer le lutin?

Pourtant la voix de Maître Turcot était douce et naturelle quand il demanda :

— Comme ça, Monsieur Cassoulet, vous aimez ma fille?

— Je l'aime et je l'adore! répondit naïvement le lieutenant qui essayait de se persuader que le suisse était disposé à lui accorder la main d'Hermine.

— Naturellement, vous la voulez pour votre femme?

— Oh ! Maître Turcot, je sens que je ne pourrai plus vivre sans Hermine à mes côtés ! Elle est dès à présent toute ma vie, tout mon bonheur !

— Je crois bien, sourit le suisse, car elle est bonne et belle, mon Hermine !

— C 'est un ange ... un ange . . . cria Cassoulet exalté par son amour.

. — Un ange ? Vous l 'avez dit, maître Cassoulet. Mais vous imaginez-vous quelle terrible responsabilité pèse sur moi en déci-

dant de donner cet ange à un homme quelconque?

— Certes, certes, Maître Turcot. . . bredouilla Cassoulet gêné sous les regards perçants du suisse. Car à présent les yeux du jeune homme s'étaient accoutumés à la demi-obscurité, et il voyait mieux le géant.

— Je sais bien que vous n'êtes pa,s un homme quelconque, se mit à rire sourdement le suisse. Mais je tremble pour ma responsabilité, quand je songe que je pourrais donner cet ange à un homme qui n'en serait pas digne.

— Oh ! Maître Turcot, croyez bien que j 'en suis digne.

— Certes, certes, sourit cette fois avec ironie le suisse. Mais quand je songe aussi que je pourrais la donner à un homme qui ne serait pas un très bon chrétien. . .

— Je suis bon chrétien, Maître Turcot ! interrompit Cassoulet.

— Ou à un vilain. . . poursui\dt le suisse.

— Je suis honnête. Maître Turcot î

— Ou à un vicieux. . .

— Je suis vertueux, Maître Turcot.

— Ou à un esprit malfaisant . . .

— Je suis probe. Maître Turcot.

— Ou à un traître. . .

— Je suis loyal, IMaître Turcot.

— Ou à un lâche. . .

— Je suis brave. Maître Turcot.

— Ou à un truand . . .

— Je suis honorable. Maître Turcot.

— Ou à un manant . . .

— Je suis gentilhomme, IMaître Turcot.

Le suisse éclata d'un rire énorme.

Cassoulet frémit, et, grave et digne, répliqua :

— ^]\Iaître Turcot, je suis le chevalier Jacques de Cassoulet, fils unique de feu le Baron Pierre de Cassoulet, de Viviers, en Vivarais !

— Oui-dà ! maître de Cassoulet. Par la mitre et la crosse ! ne me faites pas rire I

Cette fois le lieutenant des gardes saisit l'ironie des paroles du suisse et le sarcasme de son rire. Alors, Cassoulet de^-ina que ce géant lui en voulait encore, qu'il l'avait fait venir là dans la cathédrale déserte et noire pour le tuer peut-être.

Le jeune homme ne se troubla pas devant le danger; au contraire, le danger ne l'intimidait jamais. Seulement, il se mit sur ses gardes. Doucement il glissa sa main droite vers la poignée de sa rapière, juste

au moment où le suisse lui-même posait sa grosse main sur le pommeau de la sienne.

— Maître Turcot, dit le jeune homme sur un ton plus grave, je trouve étranges votre rire et vos paroles !

— Ah! ah! Maître Cassoulet, vous finissez par ouvrir les soupiraux de votre compréhension ! Ah ! ah ! vous finissez par penser que Maître Turcot n'est pas aussi benêt qu ^il en a l 'air ! Ah ! ah ! vous vous imaginez, à la fin, que je ne vous ai pas fait venir ici rien que pour rendre mes respectueux hommages à un lutin malicieux et infâme, à un gnome hideux, à un. . .

— Assez, Maître Turcot! commanda d'une voix forte Cassoulet. En garde !

— Ah ! ah ! tu veux conquérir ma fille à la pointe de ton épée?

— Je veux laver tous vos outrages dans votre sang!

— Ma fille te maudira !

— Je préfère ses malédictions à vos affronts. . . c'est assez !

Cassoulet ne pensait plus à ses amours ! A présent il sentait qu'il haïssait Maître Turcot, et il se doutait que s'il ne l'attaquait pas, que lui, le suisse, allait bondir l'épée haute.

Et aussi rapide que sa pensée, le jeune homme tira sa rapière et fonça contre Maî tre Turcot, qui para adroitement un coup droit.

Le combat était engagé.

Maître Turcot ricanait sourdement tout en ferraillant, et Cassoulet vit qu'il était habile à manier une lame. Mais il n'était pas un maître, loin de là. . . car Cassoulet le désarma à la troisième passe.

Le lieutenant aurait pu tuer le suisse dans la même minute; mais Cassoulet n'était pas un meurtrier.

— Par l 'épée de saint Louis ! cria-t-il, ouvrez cette porte ou reprenez votre lame !

Maître Turcot se mit à rire. Puis il ramassa sa rapière et engagea de nouveau le fer.

— Ah ! vous êtes donc décidé à périr.

Maître Turcot? demanda Cassoulet en lui portant un coup effraj^ant.

— Moi ... je veux me défaire de toi, vermine maudite !

Mais à la seconde même la pointe de Ta rapière du jeune homme heurta un corps dur à la poitrine du suisse.

Le jeune homme bondit en arrière^, et regarda le suisse avec stupeur.

Maître Turcot partit d'un grand rire.

Le lieutenant comprit.

— Ah ! dit-il avec colère, tu portes, suisse damné, sous ta veste plastron et cotte de mailles ! Tu n 'es qu 'un lâche !

Et, poussé par une rage insensée, Cassoulet bondit, se rua, et planta sa rapière avec une force redoutable dans la poitrine de Maître Turcot. Le choc fut si rude que le géant chancela et manqua de tomber à la renverse. Mais du même coup la rapière du lieutenant se brisa et l'un des tronçons tomba par terre. Cassoulet proféra un juron et lança l'autre tronçon à la face du suisse.

— Lâche ! meurtrier ! . . . clama le jeune homme. Ah ! maître Turcot, vous êtes un maudit, vous êtes. . .

Sa voix expira dans un flot de sang : car Maître Turcot de sa rapière lui traversait la gorge.

— Par là où j'ai souffert de ta maîri! hurla-t-il en même temps.

Cassoulet, la gorge traversée de part en part, roulait des yeux horrifiés et chancelait.

Le suisse retira brusquement sa lame; le lutin tomba en proférant un soupir d'agonie.

Maître Turcot, non satisfait, se jeta sur lui et par trois fois enfonça un poignard dans sa poitrine. Le lutin ne bougea 13 lus. . .

Livide, tremblant, suant, Maître Turcot le regarda un moment, prêt à se ruer et à frapper encore si la vie subsistait dans ce petit corps.

Rien. . . il n'y avait plus à ses pieds et sous ses yeux qu 'un cadavre dans une mare de sang qui grandissait rapidement.

Maître Turcot essm^a sa lame sanglante au manteau de sa victime, puis il se leva et rugit :

— Oh ! ma vengeance n 'est pas finie ! Il reste Baralier. . . Baralier, qui m'a escamoté soixante-quinze écus! Baralier, qui m'a trompé, qui m'a triché! Baralier, qui m'a dénoncé au peuple! Oh! Baralier, tu mourras, ta femme mourra, ton fils mourra!. . . Enfer et ciel! acheva-t-il, au moins le monde pourra dire que je suis bien vengé! ^

C'était affreux de voir ainsi cet homme, couvert de son manteau rouge, le visage crispé par la haine, les lèvres tordues par le blasphème! Et lui, le misérable, n'avait

LE MANCHOT DE FPwONTENAC

pas conscience de ses actes, il n'entendait pas ses paroles, il ne voyait pas ce cadavre et ce sang sur les dalles de ce lieu sacré ! Il n'avait plus que sa haine et sa vengeance à satisfaire, tout le reste n'était rien! Ce n'était plus un homme, plus un suisse de Monseigneur, ])Ius même un chrétien. . . c'était un démon !

Il alla rapidement à la porte, l'ouvrit, jeta dehors et dans la noirceur un regarcl perçant et sortit.

Maître Turcot fut trois quart d'heure absent. Il revint essoufflé, frissonnant, et l'air plus fou. Il se mit à considérer avec nn sourire atroce le cadavre de Cassoulet :

— Ah ! ah ! ricana-t-il, il est bien mort, et les autres aussi ! Demain, ajouta-t-il, j 'irai chercher ma fille, et nous partirons ! Nous retournerons en France. Je suis assez riche à présent pour vivre tranquille le reste de mes jours. Oui, demain, nous partirons pour la France !

Et le suisse demeura longtemps plongé dans une sombre rêverie. Il ne parut pas entendre la ville sortir de son silence, des clameurs s'élever sur divers points. Hais peu après des cris terribles retentirent sur la Place de la Cathédrale, puis un vacarme infernal fit trembler le ciel et la terre.

Alors seulement. Maître Turcot tressaillit, puis il écouta.

Rapidement il souffla sa lanterne, et malgré l'obscurité épaisse, il courut à une îenêtre et regarda sur la place : il vit une quantité de torches et de falots que brandissait une foule agitée et furieuse.

Il entendit ce cri :

—Mort à Turcot !

L'épouvante s'empara de lui. Il quitta la fenêtre et à tâtons gagna l'escalier puis l'échelle qui conduisaient au clocher. C'est là que le suisse alla se blottir, croyant qu'il échapperait à ceux qui demandaient sa mort !

A MORT TURCOT !

Il fallait peu de chose à cette époque pour mettre sur pied toute une populaHon et la jeter dans l'émoi. Que de fois, dans l'histoire de la Nouvelle-France, des villes et des villages avaient été, et souvent en pleine nuit, jetés dans l'épouvante par l'arrivée soudaine d 'ennemis implacables ! Par-

fois c'était le canon des An^rlais qui avait craché son fer meurtrier tout à coup. D'autres fois, le cri de guerre féroce des Iroquois avait retenti. D'autres fois encore, c'était une émeute qui éclatait. Et d'autres fois, un incendie désastreux s'était soudain allumé. On vivait tellement sur le qui-vive, qu'un cri jeté dans la nuit silencieuse, un coup de feu, une cloche mise en branle, suffisait pour mettre le peuple sur les dents et le faisait sortir de ses foyers. Le paysan dormait couché sur son fusil et sa poudre. Les garnisons demeuraient sans cesse aux aguets, si bien qu'à la moindre alerte les armes étaient tirées.

En cette nuit du 20 au 21 octobre 1690, la population de Québec, encore qu'elle savait les Anglais rembarqués sur leurs navires, les retranchements de Saint-Charles gardés par trois cents miliciens sous les ordres de Le Moyne de Longueil et Beauport surveillé par deux cents volontaires, non. la population n'était pas tranquille. Les Anglais pouvaient survenir tout à coup dans l'espoir de prendre la ville par surprise. Il ne fallait dormir que d'un oeil tant qu'on les saurait près de Québec. Il y avait de l'énervement et de l'inquiétude dans tous les esprits. Au moindre bruit insolite, un citoyen se levait, prêt à jeter l'alarme. C'est ainsi qu'un voisin de Maître Baralier entendit, vers une heure de la nuit, certain bruit inaccoutumé dans la maison de l'épicier. A l'instant même un homme sortait furtivement de la maison de l'épicier, et cet homme portait une lanterne qu'il éteignit avant de descendre le perron. Et l'homme s'en alla en étouffant le bruit de ses pas. Mais le voisin de Baralier avait eu le temps de voir, à la clarté blafarde de la lanterne que tenait l'inconnu, un manteau rouge, et le rayon de la lanterne avait en même temps éclairé des souliers d'argent.

— Maître Turcot ! . . . pensa le voisin.

Mais pourquoi Maître Turcot venait-il en pleine nuit chez Baralier, couvert de son manteau rouge, chaussé de ses souliers d 'argent et portant une lanterne . . . mais une lanterne qu'il avait soufflée dehors, comme aurait fait un voleur ou un assassin?

Maître Turcot venait-il de faire un mauvais coup?

Le voisin de Baralier sentit une sueur mouiller la racine de ses cheveux.

Il réveilla sa femme et ses enfants. Il alla réveiller deux on trois voisins. Il narra la vision étrange qu'il avait eue. On alla rôder autour de la maison de l'épicier et on écouta. La maison était silencieuse et sombre.

Un bourgeois se décida d'aller frapper à la porte.

— Maître Baralier ! Maître Baralier !

appela-t-ii.

Silence et nuit à l'intérieur.

Alors l'un de ces hommes cria :

— Maître Turcot a assassiné Maître Baralier, sa femme et son fils !

Il n'en fallut pas davantage.

La nouvelle se répandit par la ville en clameur. Et en moins de vingt minutes une foule, armée de flambeaux, traversait la Place de la Cathédrale et gagnait l'impasse pour se rendre au logis du suisse. Mais cette foule s'arrêta frémissante, en découvrant sur le perron de pierre de la cathédrale une forme humaine inanimée . . . et cette forme, c'était la fille de Maître Turçot.

La mère Benoit était aux premiers rangs, et elle enleva la jeune fille dans ses bras. Un silence se fit. . .

Etait-elle morte ? Non ! La jeune fille ouvrit des yeux hagards qui, à la lueur des torches résineuses, papillotèrent.

Au loin partaient ces cris :

—Mort à Turcot !

La foule grossissait de moment en moment.

— Sauvez Cassoulet ! murmura Hermine en montrant la porte du temple.

On s'entre-regarda avec surprise.

Le nom de Cassoulet circula de bouche en bouche.

La mère Benoît interrogea la fille, mais elle n'en put rien tirer.

Un bourgeois étendit son manteau sur le sol et dit :

— Mère Benoît, couchez mademoiselle sur mon manteau vous voyez bien qu'elle est mal !

Aidée par une autre femme, la mère Benoît, qui pleurait, étendit Hermine sur le manteau. Puis on se mit à frictionner ses mains glacées.

— Sauvez Cassoulet ! Sauvez Cassoulet !

répétait la jeune fille comme en rêve.

Les clameurs s'élevèrent de nouveau.

Le même cri monta dans la nuit :

—Mort à* Turcot !

Puis des voix furieuses jetaient :

— Il a assassiné Baralier !

— Il a tué sa femme et son fils !

La maréchaussée arriva sur la place.

Prévost la commandait.

On lui dit le drame de la maison de Baralier.

Mais où était Maître Turcot?

On savait seulement que sa fille avait montré la porte du temple en disant :

— Sauvez Cassoulet !

Est-ce que Maître Turcot était derrière cette porte?

Déjà des haches se levaient contre la porte verrouillée à l'intérieur.

Mais déjà aussi survenait le comte de Frontenac à la tête des gardes et d'un bataillon d'infanterie.

Des haches heurtaient le bois de la porte.

— Arrêtez ! cria Frontenac, je vous défends de commettre ce sacrilège !

— Mais il y peut-être là, dit Prévost, un assassin et une victime !

— Qu'on aille chercher Monseigneur, répliqua le comte. Lui seul peut donner l'autorisation d'enfoncer la porte du saint lieu !

Deux gardes s'élancèrent vers l'évêché.

Frontenac voulut alors interroger Hermine à laquelle des femmes donnaient leurs soins.

La jeune fille, assise maintenant sur le manteau prêté par le bourgeois, reprenait rapidement ses sens. Elle expliqua au gouverneur qu'elle avait vu le cadavre de Cassoulet sur les dalles du temple.

— Mais par quel hasard mon lieutenant des gardes s'est-il trouvé dans la cathédrale à cette heure de la nuit ? interrogea Frontenac tout ahuri.

Pour ne pas porter une accusation contre son père, la jeune fille expliqua encore qu'elle avait vu le lieutenant des gardes pénétrer, pour elle ne savait quels motifs, dans l'église vers les dix heures.

Frontenac la pressa de questions. Mais la jeune fille ne voulut rien dire de plus.

Sur la place les clameurs semblaient devenir plus furieuses. La foule hurlait de plus belle :

— Mort à Turcot !

Le gouverneur demanda encore à Hermine :

— Entendez- vous ces menaces de mort contre votre père? Est-il possible qu'il ait commis quelque acte monstrueux?

— Non ! non ! . . . cria Hermine en se dres-

sant avec épouvante. Non, non, monsieur. . . mon père est innocent!

Puis la jeune fille s'écrasa à genoux, joignit les mains, leva vers le ciel noir son visage mouillé de larmes et cria encore :

— Sauvez Cassoulet ! Sauvez Cassoulet !...

Le spectacle était curieux et fantastique. Toute la place de la Cathédrale était illuminée par les lueurs rougeâtres et fumeuses des torches brandies par la foule. Et sous ces clartés rouges qui s'agitaient sans cesse, se massait une foule bizarre d'êtres humains qui n'étaient que de diffuses silhouettes. Et parfois un silence profond se faisait de toutes parts, puis tout à coup un hurlement faisait trembler l'espace. Un remous se produisait, il y avait une poussée vers le temple, et l'on eût pensé que cette foule voulait emporter l'église d'assaut.

L'arrivée de l'évêque apaisa le peuple.

— Monseigneur, dit le comte de Frontenac au prélat très étonné, je vous prie de me pardonner si je vous ai fait mander, mais il se passe des choses si extraordinaires que j'ai jugé votre présence nécessaire. Voyez ces hommes, il voulaient enfoncer la porte de votre cathédrale ; mais je les ai empêchés.

Puis le comte fit le récit de ce qu'il avait appris sur le compte de Maître Turcot. Et comme si le peuple eût voulu confirmer les paroles de son chef, une nouvelle clameur s'éleva :

—Mort à Turcot ! . . . Il a assassiné, Baralier, sa femme et son fils !

Très pâle, l'évêque n'osait en croire ses oreilles.

— Et vous dites, monsieur le gouverneur, que votre lieutenant des gardes est là, dans la cathédrale, et qu'il y gît inanimé?

— Cassoulet, oui. Monseigneur. 'C'est la fille de Maître Turcot qui l'a déclaré.

Le peuple s'agitait encore, criait, hurlait, balançait plus violemment ses torches et ses lanternes.

— Ouvrez cette porte ! commanda l 'évêque.

Les gardes, la maréchaussée et le bataillon d'infanterie continrent difficilement la foule qui voulait entrer aussi.

Mais ni l'évêque, ni le gouverneur, ni les oficiers ne virent de cadavre dans l'église. Mais un porteur de torche glissa dans une mare de sang. Il y eut un mouvement de recul et d'horreur. En même temps on découvrit une rapière cassée en deux tron-

çons, et l'un (le ces tronçons demeurait dans la mare de sang.

Frontenac toucha au sang, et il le trouva encore tiède.

Mais il n'y avait là nul être humain. . . ni Maître Turcot, ni Cassoulet.

La foule savait déjà Fhistoire de la mare de sang et de l'épée brisée, et elle commentait l'événement ou le mystère avec stupeur.

La cathédrale fut fouillée entièrement, mais on n'y découvrit personne.

— Mais ce sang. . . cette épée brisée? faisait l'évêque, réfléchissant.

— Monseigneur, dit Frontenac, je sais que cette rapière était celle de Cassoulet.

— Oh murmura l'évêque avec horreur, quel misérable a pu commettre un tel sacrilège !

A cet instant, un objet, comme venant du ciel, tomba aux pieds du bataillon qui contenait la foule. Un soldat releva aussitôt un bicorne noir galonné d'or.

— Le bicorne de Maître Turcot ! fit Ta foule dans un souffle de stupéfaction.

L'évêque s'approcha pour examiner le chapeau qu'il reconnut aussi.

— Il est tombé du clocher ! dit le soldat qui l'avait ramassé.

Tous les yeux se levèrent vers le clocher vaguement éclairé par les lueurs vacillantes des torches.

Des voix crièrent :

— Au clocher ! au clocher !

Mais que pouvait-il y avoir au clocher? On l'avait deviné par le chapeau tomlîé ! Oui, Maître Turcot était là. Et lui, dans son épouvante, ayant voulu voir ce qui se passait en bas, il s'était penché; mais en relevant sa tête un élant de bois avait accroché le bicorne qui était tombé. Maître Turcot avait de suite sentit tout son sang se figer, se glacer. . . Il était perdu, son chapeau l 'avait trahi ! Dans son épouvante il s'écrasa sur les débris tout près de la cloche et se jura de ne plus remuer.

Oui, mais la foule venait de crier:

— Au clocher !

— C'est bon, approuva l'évêque, il faut savoir ce qu 'il y a là !

Dix hommes s'élancèrent là-haut.

L'évêque, le gouverneur et les oft'iciers sortirent du temple pour surveiller le clocher. La foule fit silence.

Hermine était maintenant debout, soutenue par la mère Benoît et une autre femme . . . En apprenant que le cadavre de

Cassoulet n'avait pas été trouvé, elle avait été ranimée par un fol espoir. De suite elle avait adressé au ciel une prière de gratitude. Mais elle était terriblement émue en pensant que son père s 'était réfugié dans le clocher. Le malheureux, il était perdu !

Et comme le peuple, anxieuse et angoissée, elle regardait le clocher qui s'éclairait peu à peu à l'approche des hommes armés de torches qui y montaient par l'intérieur.

Puis le clocher s'éclaira tout à fait. Des ombres s'agitèrent. Des cris en descendirent, des hurlements, des rugissements. . . Il sembla qu'il y avait bataille là-haut.

On comprit que Maître Turcot avait été découvert. Tout le peuple cria d'une seule voix:

— Pendez-le Pendez-le !

Un hurlement d'épouvante partit du clocher, et l 'on reconnut la voix du suisse.

— Pendez-le au clocher ! rugit une voix dans la foule.

— Il a tué Baralier ! clama une autre voix.

— Et sa femme et son fils !

— Il a assassiné Cassoulet !

Un tonnerre de cris furieux roula dans la nuit.

Puis on crut voir que des hommes là-haut s'apprêtaient à pendre un autre homme à l'aide de la corde qui servait à mettre la cloche en branle.

— Arrêtez! arrêtez! cria l'évêque.

— Pendez ! Pendez ! hurla la foule.

— Non! Non! riposta l'évêque. 0 mon Dieu ! ! empêchez ce crime et cet autre sacrilège !

— Soldat au clocher ! commanda Frontenac, et empêchez ce crime !

Une voix de femme poussa un cri déchirant :

— Pour l 'amour de Dieu ! arrêtez-les . . .

C 'était Hermine . . . Hermine folle d 'épouvante, les mains crispées, les yeux désorbités et levés vers le clocher.

Il était trop tard, hélas !

Une ombre humaine glissait au bout d'une corde, le long du clocher, le long des murs du temple . . .

Un cri d'horreur jaillit de toutes parts!... Puis des applaudissements frénétiques éclatèrent. . .

— 0 ciel ! ce n 'est pas possible . . .

Et Hermine, en poussant cette exclamation, tomba évanouie dans les bras de la mère Benoît.

— Emmenez-la ! emmenez-la chez vous !

suggérèrent des femmes attérées.

La mère Benoit souleva la jeune fille dans ses bras robustes et l'emporta en courant.

Maintenant, un homme recouvert d'un manteau rouge pendait au-dessus de la porte de la cathédrale et gigotait terriblement. On l'entendait râler, on entendait ses dents grincer, on entendait ses membres craquer. . . Oui, c'était bien Maître Turcot, on le reconnaissait, et non seulement à son manteau rouge, mais aussi à ses souliers d'argent qui talonnaient la muraille du temple.

Le peuple demeurait maintenant silencieux et immobile, comme s'il eût voulu respecter l'agonie de cet homme qui venait de payer la dette de ses forfaits. L'évêque et le gouverneur demeuraient pétrifiés.

Mais voilà que tout à coup le pendu se mit à glisser doucement, puis tout à coup encore, comme si la corde venait d'être tranchée par une lame invisible, le corps du suisse tomba. . . il s'écrasa lourdement sur le perron de pierre.

Une superstitieuse terreur s'empara de la foule qui s'écarta.

Mais déjà l'évêque se précipitait et ordonnait à des soldats tout près de là:

— Enlevez-lui ses vêtements !

On obéit à l'ordre. Maître Turcot demeurait inerte, mais vivant, car il respirait encore avec efforts.

On arracha le manteau, les bas violets et les souliers d'argent que l'évêque fit jeter dans le temple avec le chapeau galonné d 'or. Puis on se pencha sur Maître Turcot. On constata avec surprise qu'il portait plastron et cotte de mailles. Mais la surprise fut plus grande lorsqu'on découvrit à son cou un collier d'acier.

Un collier d'acier? Pourquoi?

On se le demandait.

Ah ! c 'était peut-être parce que Maître Turcot avait redouté pour sa gorge la main de fer de Cassoulet? Oui, de même qu'il avait endossé plastron et cotte de mailles pour protéger sa poitrine contre la rapière de Cassoulet !

Mais le mystère n'était pas encore tout à fait éclarci. On attendait que le suisse pût être interrogé et qu'il pût répondre aux questions.

Soudain, à la stupeur et à l'effroi générais, Maître Turcot se dressa debout, sa

haiitf^ stature, pour une seconde, domina toute la foule ahurie, puis il fit un bond de oféant. se rua contre les ranp:s serrés de la masse du peuple et s'ouvrit un passage effrayant. Et la stupeur demeurait encore, que le suisse avait disparu.

TIne nouvelle clameur retentit:

—Il fuit! Il fuit!. . .

Sur l'ordre de Frontenac les gardes se jetèrent à la poursuite de Maître Turcot, mais ils ne le rattraperaient pas. Maître Turcot avait disparu comme par magie. . . peut-être avalé par le diable !

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