F. PROVENÇAL
Docteur es-lettre — lauréat de l'Académie Française
Toujour le même prix
PRIX: 25c
LA VIERGE D'IVOIRE
( Suite de la page 92 ) Il s'arrêta^ surpris, et regarda la jeune personne qui était devant lui. Il la reconnut.
— Ah ! mademoiselle Jeanne ! . . . Ditesmoi comment va votre amie, Hortense ?
Philippe avait connu cette Jeanne au temps où il domiciliait à la pension de la Place Jacques-Cartier. C^était l'amie intime d'Hortense, sa compagne de travail, et cette jeune fille venait souvent à la Place Jacques - Cartier. Naturellement Hortense avait présenté l'ouvrière à Philippe.
— Hortense? répliqua la jeune fille.
Vous ne savez donc pas qu'elle va se marier à Pâques? -
— Non, je ne sais pas. Je ne l'ai pas revue depuis . . .
— Ah ! c'est vrai, depuis que vous êtes parti de la Place Jacques-Cartier?
—Oui.
— Eh bien ! il y a du nouveau.
— Elle n'est donc plus sur la Place Jacques-Cartier ?
— Elle y a conservé sa chambre. Mais en ce moment elle est à Burlington.
— A Burlington?
— Oui. Mais elle va revenir la semaine prochaine.
— Mais avec qui se marie-t-elle ?
— Fernand Drolet.
— Hein ! Fernand Drolet ?
— Vous le connaissez?
— Si je le connais. . . c'est un de mes a-
mis !
— Tiens ! comme ça se trouve !
— Mais dites-moi comment la chose s'est faite ?
— Ma foi, je n'en sais guère plus que vous. Hortense m'a écrit qu'elle se mariait à Pâques avec ce Fernand Drolet, voilà tout. Seulement, je sais qu'elle avait connu un peu ce jeune homme à Montréal, puis le hasard les a placés sur le même chemin à Burlington. Si vous voulez lire la lettre d'Hortense, ajouta la jeune fille en tirant une enveloppe de sa sacoche qu'elle tendit à Philippe.
— Il n'y a pas de secret? demanda le jeune homme en hésitant à prendre la lettre.
— Pas le moindre. D'ailleurs vous connaissez Hortense . . . c'est du badinage tout le long.
Philippe lut la lettre. Tout à coup il s'écria :
— Hein ! est-ce possible qu'elle ait trouvé la Vierge d'Ivoire?
— La Vierge d'Ivoire! fit Jeanne interdite.
Tous deux se regardèrent avec surprise.
— Oui, dit Philippe la voix et les mains tremblantes, la Vierge d'Ivoire. C'est une petite statuette qu'on a perdue. Je l'avais trouvée moi-même sur la Place d'Armes, puis je l'ai donnée à un restaurateur de la rue Notre-Dame.
— Ce n'est pas le bossu que vous voulez dire ?
— Lui-même.
— Eh bien ! je comprends comment il se fait qu'Hortense ait trouvée la statuette. Le bossu fait laver son linge chez nous, et je comprends que la statuette se sera trouvée égarée parmi des pièces de lingerie quelconque et qu'elle sera tombée.
Et elle raconta à Philippe tous les détails de la trouvaille d'Hortense à la buanderie.
TiA VIE CANADIENNE
LA VIERGE D'IVOIRE
Philippe chancelait de joie folle: fiiflii la Vierge cVI voire était retrouvée !
— Et vous pensez qu'Hortense possède encore cette statuette? demanda-t-il avec inquiétude.
— Je le pense, oui.
Philippe à son tour dit à l'ouvrière l'histoire de la statuette, et termina en disant comment, celle qui l'avait perdue, se mourait de chagrin.
— Eh bien ! mademoiselle Jeanne, je pars de suite pour Burlington. Voulez- vous me donner l'adresse d'Hortense ?
— Elle est là sur la lettre. Mais je ne vous conseille pas de faire ce voyage, attendu qu'Hortense sera revenue dans quelques jours.
— Vous avez peut-être raison.
Phili^T^e souhaita bonne chance à cette amie d'Hortense et, presque fou, il rebroussa chemin et se dirigea à grande allure vers la demeure de son patron pour l'informer de l'excellente nouvelle.
L'IRREDUCTIBLE HORTENSE
Hortense Deschênes était revenue à Montréal le 16 janvier.
Le soir même de ce jour Philippe se rendit en toute hâte sur la Place Jacques-Cartier.
Il trouva Hortense très gaie.. . . si gaie qu'elle lui sauta au cou en criant :
— Un revenant ! Eh bien ! c'est le premier que je vois en ma vie, je l'embrasse !
Elle paraissait folle de joie.
— Tu sais, Philippe, je me marie !
Elle le tutoyait comme un frère.
— Oui; je sais, et je te félicite. Mais je suis venu pour autre chose, Hortense, que pour t'apporter mes félicitations et t'ofïrir mes voeux de bonheur.
— Ca m'est égal pour quoi tu es venu. Je gage que tu ne connais pas mon futur mari ?
— Si j'accepte le pari, tu vas perdre : c'est Fernand Drolet.
Hortense regarda le jeune homme avec surprise et dit :
— Je vois que tu as fait la rencontre de Jeanne Dumais.
— C'est vrai. Mais Fernand te dira luimême que lui et moi nous sommes de vieux amis.
— Vrai? vrai? tu ne veux pas blaguer?
— Quand je te le dis !
— Mais comment se fait-il qu'il ne m'ait f)as ])arlé de toi ?
— Et toi-même, lui as-tu parlé de moi ? — Non.
— Eh bien! dans le feu de votre amour vous avez oublié vos amis, même les meilleurs. Que veux-tu, Hortense ? c'est ce qu'on appelle l'égoïsme humain, une tare ineffaçable dans notre nature. Mais je reviens à ce (jui m'amène, car je suis pressé.
— Oui, tu as l'air à ça. Que veux-tu?
— Je viens te demander si tu as encore la petite statuette d'ivoire que tu as trouvée à la buanderie ?
Hortense regarda Philippe avec étonnement.
— Est-ce qu'elle t'appartient par hasard ? — Es-tu bien certain de ça ? demanda Hortense, défiante.
— Veux-tu savoir autre chose, Hortense ? — Dis, pour voir !
— Cette statuette, je l'avais déjà eue eu ma possession, et je l'ai perdue.
— Alors, c'était à toi.
— Non. . . comme toi je l'avais trouvée. — Tu ne me dis pas !
— Je te l'affirme.
— Mais oui l'avait donc perdu d'abord?
— Lis cela !
Philippe lui tendit une découpure de journal.
Hortense lut lentement l'avis que M.
Roussel avait fait insérer dans les journaux. Puis elle esquissa une moue dédaigneuse et demanda en rendant le bout de papier à Philippe :
— Tu connais ces gens-là ?
— C'est mon patron.
. — Ah bien ! ne m'en colle pas, hein ! — Je te jure . . .
— Et cette statuette, c'était à lui ?
— Ah ! il a une tille ?
— C'est tout comme . . . c'était à sa fille.
—Oui. . . et elle est bien malade.
—Tiens ! Est-elle jolie ?
— Peut-Oii'o . . .
— Peut-être ?
— C'est un.e moribonde. . . elle se meurt. Elle demande sans cesse sa Vierge d'Ivoire. Doinie-moi la statuette, Hortense.
La jeune fdle avait perdu son sourire, et ses sourcils contractés se rapprochaient pendant qu'elle paraissait réfléchir. Au bout d'un moment elle demanda :
(à suivre)
JjA vie canadienne