CHEZ MONSEIGNEUR L'EVEQUE
C 'était bien Cassoulet qui avait bousculé l'épicier Baralier sur la Place de la Cathédrale, le pauvre Cassoulet, le malheureux Cassoulet qui rôdait comme une âme en peine.
Il avait essayé de dormir dans sa mansarde, mais il avait été incapable de fermer l'oeil, tant il était torturé par la pensée qu'Hermine souffrait, qu'Hermine pleurait, qu 'Hermine l 'appelait à son secours ! Il avait d'abord songé à prendre ses gardes et aller sommer Monseigneur ; puis il avait renoncé à ce projet téméraire et insensé. Ensuite il avait cherché un moyen de délivrer Hermine sans esclandre. Mais comment s'y prendre? Or, pour bien concevoir un plan et l'exécuter avec succès, il importait de reconnaître les lieux, de savoir dans quelle partie du palais épiscopal habitait la jeune fille et, surtout, de découvrir son appartement. Ce n'était pas chose facile. Mais en comptant un peu sur le hasard, et mieux sur la divine Providence, que Cassoulet invoquait dans sa détresse, il y aurait peut-être moyen d'arriver à un résultat satisfaisant. Donc, ne pouvant dormir et la nuit étant très noire et propice à l'espionnage, Cassoulet quitta sa mansarde
et résolut d'aller rôder autour du palais de Monseigneur l'évêque et d'étudier la place.
Il était près de neuf heures.
Sur la Place de la Cathédrale, Cassoulet lieurta Baralier, le reconnut et prit la fuite vers l'impasse. Il traversa la cour du logis de Maître Turcot, sauta par-dessus le mur et tomba dans ce passage étroit qui longeait les murs d'enceinte de la ville. Il tourna vers la droite, traversa une ruelle, sauta par-dessus une palissade, franchit un jardin, traversa une autre ruelle et s'arrêta devant un mur qu'il reconnut pour entourer les jardins et les dépendances de l'évêché. Dans le mur et ouvrant sur la ruelle se trouvait une porte basse. Cette porte était fermée et, comme le pensa Cassoulet, elle devait être fermée au moyen de verrous et de cadenas à l'intérieur de la cour. Le mur était haut, mais Cassoulet se croyait assez agile pour l'escalader et sauter de l'autre côté. Mais avant d'entreprendre cette manoeuvre, il leva les yeux sur l'édifice dont il découvrait vaguement la masse sombre. Il se trouvait à l'arrière du bâtiment et il n'en vit que deux fenêtres éclairées. L'une, au rez-de-chaussée, l'autre, au premier étage, et par bonheur les volets de ces deux fenêtres n'étaient pas fermés.
Quant à celle du premier étage, il ne fallait pas y songer; mais Cassoulet pensait qu'il pourrait arriver à celle du rez-de-chaussée et jeter un coup d'oeil dans l'intérieur de la maison de Monseigneur l'évêque.
Certain que la porte du mur était verrouillée de l'intérieur, il ne la sonda pas; il grimpa sur le mur aux aspérités des pierres, puis sauta dans la cour. La fenêtre éclairée du rez-de-chaussée y projetait un peu de clarté, et Cassoulet put voir une petite cour avec un hangar, des latrines et un puits. Une palissade avec grille au milieu barrait la cour, et de l'autre côté s'étendaient les jardins, plantés d'arbres, de l'évêché. Cassoulet regarda la fenêtre du rez-de-chaussée; elle était trop haute pour l'atteindre. Il avisa un seau près du puits. Il le prit et alla le poser sous la fenêtre. Il lui fallut encore au moins trois pieds pour en atteindre le bord. Il fit un saut et s'agriffa de ses doigts à la pierre d'appui. A la force des bras il se tira jusqu'au niveau de la fenêtre. C 'en était assez. Cassoulet jeta au travers d'un rideau de dentelle un regard ardent. Il fut saisi d'une telle émotion, qu'il manqua d'échapper la pierre à laquelle il était suspendu. Qu'a-
vait-il VU ? . . . Hermine ! . . . Oui, Hermine, assise dans un fauteuil, un livre à la main, lisant. Devant la jeune fille, et renversée sur une chaise-longue, il vit une vieille personne âgée, à l'air souffreteux, enveloppée dans un ehâle et qui semblait écouter la lecture de la jeune fille. Cassoulet devina que cette vieille personne, toute ridée, plissée, ratatinée, était la soeur de Monseigneur l'évêque. Le lieutenant entendit la voix d'Hermine arriver jusqu'à lui comme un murmure de rêve. Il sourit. Et, sachant ce qu^il voulait savoir, il se laissa retomber sur le sable de la cour.
Il se mit à réfléchir.
— Je pense, murmura-t-il au bout d'un moment, que le mieux à faire pour cette nuit, c 'est de laisser un message à Hermine pour l'informer que je viendrai demain soir la chercher. Mais avec quoi écrire ce message ?
Il eut une idée.
De suite il se dirigea vers la porte basse du mur, en poussa les verrous, l'ouvrit et sortit sur la ruelle. Il longea les murs de l'évêché, traversa la rue qui aboutissait à la Place de la Cathédrale et s'engagea dans une ruelle étroite, sombre et déserte. Il venait de voir un réverbère éclairant une enseigne de cabaret. Le cabaret semblait désert, nul bruit ne partait de Tintérieur. Cassoulet ouvrit la porte. A Finstant même il crut voir plusieurs ombres diffuses descendre la ruelle du côté de l'évêché. Il referma la porte. Il aperçut le tavernier, seul, dormant dans un fauteuil devant la cheminée. Le tavernier ronflait doucement comme le plus heureux des hommes. Cassoulet s'approcha et leva une main pour le toucher à l'épaule. Il se ravisa.
— Bah ! se dit-il, pour ce que j 'en ai besoin . . . Non. Laissons-le dormir !
Il jeta les yeux sur un comptoir où était posée une lampe qui éclairait très mal la taverne. A un bout de ce comptoir il aperçut une écritoire, une plume qui y trempait et deux ou trois feuillets de papier à côté. Non loin de l 'écritoire le lieutenant vit une carafe remplie d'un vin rouge qui lui parut excellent. A côté de la carafe il y avait deux coupes de cristal.
— Tiens! se dit-il, j'avais soif tout à l 'heure . . .
Ce disant, il se versa tranquillement une rasade qu'il avala goulûment.
— Voilà qui va me faire du bien ! . . . Puis il alla à l'écritoire, prit la plume,
attira un feuillet de papier sous sa main et se mit à écrire ceci :
Mademoiselle Hermine, le bon Dieu m'a fait vous découvrir. Je viendrai demain soir vous chercher. Soyez prête! .. . Cassoulet".
Le tavernier n'avait pas bougé.
Cassoulet glissa le billet dans une de ses poches, tira un écu qu'il déposa sur le comptoir à côté de la carafe et s'en alla.
Et chemin faisant Cassoulet se disait :
— Un de ces jours j 'expliquerai à ce brave tavernier qu'est Maître Lebrun ma petite intrusion de ce soir, et je suis sûr qu'il en rira tout autant que moi I
Et il riait doucement déjà, il riait en songeant que demain soir il serait réuni à la belle Hermine ! . . . Il regagnait la cour de l'évêché fort distrait par des rêves d'avenir et de bonheur, et il ne remarqua pas que devant lui plusieurs ombres humaines s'étaient vivement effacées pour se dissimuler dans des enfoncements de la ruelle.
La nuit était toujours noire. Le vent mugissait au-dessus des toits de la cité, faisait balancer les enseignes des boutiques, s'engouffrait dans les ruelles et soulevait un nuage de poussière. Parfois quelque rafale plus violente secouait rudement les volets, et Cassoulet levait la tête dans la crainte de recevoir un projectile quelconque lancé par la bourrasque. Il se vit de nouveau à l 'évêché et bientôt dans la petite cour où le vent n'arrivait que par faibles bouffées.
Cassoulet monta sur le seau et se hissa de nouveau à la fenêtre d'Hermine. Il vit la jeune fille dans la même pose que l'instant d'avant. Vivement il glissa sous la fenêtre un coin de son billet, suffisamment pour que le vent ne l'emportât pas. Puis il regarda une seconde Hermine avec admiration et amour et sauta dans la cour.
— A demain soir, chère Hermine ! murmura-t-il.
Mais avant de s'éloigner il voulut remettre le seau près du puits, mais à l'instant même une voix terrible rugit près de là:
— Sus ! sus ! . . .
Et Cassoulet, à sa grande stupéfaction, reconnut la voix de Maître Turcot.
Il venait de se redresser avec son seau à la main. Au même moment l'obscurité fut déchirée par des éclairs, et plusieurs coups de pistolets éclatèrent. Une dizaine de bal-
les sifflèrent en allant s'aplatir contre les murs (le l'évêehé. (.'assonlet, à la même minute et à la clarté des éclairs des pistolets, perçut un grouj)e d'hommes dans la ])orte de la cour. , . des hommes (pii envahissaient la propriété de Monseigneur l'évêque.
Au bnut des coups de feu un cri de femme s'était élevé de l'intérieur de l'édifice...
Mais Cassoulet n'eut pas le temps de reconnaître la voix de la femme que vingt, trente, quarante rapières le menaçaient de toutes parts. Il lança son seau à la tête de ces inconnus qu'il pensa une bande d'assassins soudoyés par Maître Turcot, tira rapidement sa lame et se mit en garde. Dix lames choquaient déjà la sienne... Mais trois hommes déjà tombaient sous ses coups !
Cassoulet s'était appuyé du dos au mur de l'évêehé, afin de ne pas être surpris par derrière, et il se trouvait juste sous la fenêtre éclairée, de sorte que par le rayon qui tombait dans la cour il pouvait voir un peu ses adversaires, tandis que lui avait l'avantage de demeurer dans l'ombre.
Puis un plus grand flof de lumière éclaira la scène, lorsqu'une main rapidement écarta les rideaux de la fenêtre et en tira les battants. Et dans cette profusion de lumière la tête dorée d'une jeune fille se pencha.
C 'était Hermine.
Un papier venait de tomber à ses pieds, elle se baissa.
- —Hermine ! Hermine ! cria à cet instant la voix de Maître Turcot, ferme la fenêtre ! . . .
Hermine n'entendit pas. . . Hâtivement elle dé])liait le papier et lisait le message de Cassoulet. Elle poussa un cri de joie.
Mais son cri se perdit dans le bruit des rapières qui claquaient dans la cour et sous la fenêtre.
Sur sa chaise longue Mlle de Saint-Vallier s'agitait et criait avec épouvante:
— Fermez la fenêtre, Hermine. . . fermez la fenêtre !
La jeune fille ne prêta pas attention à cet ordre. Elle se pencha de nouveau par la fenêtre, regarda la troupe des combattants et, devinant que son amoureux était sous sa fenêtre et dans l'obscurité qui y régnait, elle demanda:
— Etes-vous là. Monsieur Cassoulet ?
— Oui, Hermine, je suis là! répondit le lieutenant qui, de sa seule rapière, tenait
en respect une quarantaine d'assaillants Ceux-ci rugissaient de rage dans leur vaine tentative d'attirer le lieutenant des gardes dans le rayon de lumière et de l'envelopper. De temps en temps la lame du jeune homme jetait un éclair et un homme tombait.
— Tiens, myraufl. meurs! disait Cassoulet.
Puis il se mettait à rire en afxistrophant toute la bande :
— Ah! ah! vous êtes les meurtriers à gages de Maître Turcot ! Nous allons rire. Tiens, toi, butor !
Tin autre s'affaissait ensanglanté et en l^oussant un cri de douleur.
— Allons ! oïl est votre maître ? reprenait Cassoulet sans perdre un coup de lame. Oii est Maître Turcot que je l'étripe ?
Maître Turcot n'eut garde de répondre à cet appel. Il se tenait depuis un moment dans la porte basse surveillant le combat. IMais en voyant que ses hommes ne parvenaient i3as à abattre Cassoulet et voyant celui-ci semer la mort autour de lui, il s'élança dans la ruelle pour courir sur la rue devant l'évêehé et appeler à la rescousse Maître Baralier, qui y était aposté avec une trentaine d'hommes.
Et les rapières continuaient de claquer avec un bruit terrible. . .
Craignant que Cassoulet n'eût à la fin le dessous, Hermine lui cria :
— Tenez bon, Monsieur Cassoulet, je vais vous prêter main forte !
Elle enjamba la fenêtre et hardiment se laissa tomber dans la cour. Les assaillants furent si stupéfaits qu'ils reculèrent un moment et lâchèrent pied. Cassoulet fonça sur eux.
— Hardi ! cria Hermine, qui ramassa vivement l'épée d'un combattant tombé sous les coups du lieutenant et se plaça à côté de celui-ci. Et son premier coup blessa grièvement un des assaillants.
Ceux-ci maintenant reculaient vers la porte basse. Cassoulet disait avec triomphe :
— Mademoiselle, vous êtes sauvée. . .
nous allons leur passer sur le ventre !
Il se réjouissait trop vite.
Cn nouveau venu arrivait dans la porte du mur et clamait d 'une voix aigre et nasillante :
— A mort ! à mort le marmouset d 'enfer î Et c'était la voix de Baralier que Cassoulet reconnut.
An même instant trente nouveaux com-
battants faisaient irruption dans la cour et, cette fois, Cassoulet allait se voir enveloppé avec Hermine.
Celle-ci comprenait d 'ailleurs que la partie devenait trop inégale pour la gagner, et puis elle venait d^être blessée à sa main droite. Et Cassoulet à son tour éprouvait une malchance: ayant voulu protéger Hermine contre des assaillants qui se glissaient le long du mur de l'évêché pour prendre le lieutenant par derrière, il exécuta une fausse manoeuvre, et sa rapière heurta violemment la pierre du mur et se cassa. Il se trouvait désarmé.
— Sauvez- vous ! lui dit Hermine. Moi, je me rendrai !
— C'est bon, répondit Cassoulet. Je viendrai vous chercher un autre jour !
Mais par où se sauver?
Il vit le seau à quelques pas de lui. Il le ramassa, alla le poser sous la fenêtre d 'Hermine et en moins de dix secondes il disparaissait dans l'intérieur de l'édifice.
Un hurlement de rage partit d'une poitrine de géant.
—Il fuit ! Il fuit !... vociféra Maître Turcot qui venait d'apparaître dans la porte du mur.
A ce moment Hermine jetait son épée. . .
Maître Turcot se précipita sur elle, l'enleva dans ses bras et la jeta par la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée où elle alla rouler sur un épais tapis.
Puis le suisse jetait un ordre :
— Le maudit farfadet est pénétré chez Monseigneur, qu 'on garde toutes les issues ! Holà. Maître Baralier !
— Voilà ! voilà ! Maître Turcot ! . . .
De suite la troupe entourait tout l'édifice nour guetter la sortie de Cassoulet.
Lorsque Cassoulet sauta dans la pièce où se trouvait, seule, Mlle de Saint- Vallier, celle-ci, en voyant apparaître ce lutin tout déchiré et ensanglanté, poussa un cri perçant et perdit tout à fait connaissance.
Le lieutenant n'y prit pas garde. Il traversa la pièce en courant, ouvrit une porte et s'élança dans un corridor sombre, mais au bout duquel il voyait un autre corridor éclairé. Bientôt il se trouva dans le vestibule. Mais à cet instant tous les serviteurs de la maison accouraient, les uns armés de couteaux, les autres d'ustensils quelconques qu'ils brandissaient en hurlant.
A la vue de Cassoulet ils poussèrent un cri effrayant et se ruèrent contre lui en clamant :
— Le bandit ! Le baiidit ! . . .
Cassoulet vit le grand escalier qui montait à l'étage supérieur. . . il s'y jeta.
La bande des domestiques accourait derrière lui.
Là-haut, le jeune homme vit une porte ouverte, une chambre éclairée et déserte... il s'y rua. Il aperçut la porte close d'un garde-robe... il se jeta dedans. H était temps : la meute des serviteurs passait dans le corridor comme un ouragan, puis elle montait à l'autre étage croyant que le bandit était monté sous les combles.
Dans son garde-robe Cassoulet vit une robe violette ... Il eut une idée qu 'il ne prit pas le temps de peser : il se vêtit de la robe violette.
— Bon ! sourit-il, on va penser que je suis Monseigneur l 'évêque !
Il quitta le garde-robe, sortit de la chambre et comprit que les serviteurs faisaient des recherches là-haut au-dessus de sa tête. Rapidement il redescendit au rez-de-chaussée dans le vestibule. Là, il se trouva face à face avec le brave Norbert qui hurlait à tous poumons:
— Monseigneur, au secours ! . . . Au secours. Monseigneur !
Cassoulet l'étendit à terre d'un coup de tête, puis l'enleva et le jeta dans un appartement voisin. Il éteignit les deux torchères qui éclairaient le vestibule et courut ouvrir la porte de sortie. Mais là, une vingtaine d'hommes se présentaient pour entrer.
A la vue de Monseigneur ils reculèrent avec respect et s'effacèrent.
— Vite, souffla Cassoulet en imitant la voix de Monseigneur, il est là . . . venez ! . . .
Les hommes pénétrèrent vivement dans le vestibule, mais à la même minute, Norbert, revenu à lui, rallumait les torchères, et les hommes de Baralier apercevaient Monseigneur l'évêque qui descendait l'escalier et qui les regardait avec une grande sévérité.
— Qu'est-ce que cela signifie? demandat-il en s 'arrêtant devant ces hommes armés.
A cet instant entrait Maître Turcot, la figure plus écarlate que la bande rouge qui lui entourait le cou.
— Ah! Monseigneur, s'écria-t-il, c'était ce bandit. . .
— Non, ce n'est pas nn bandit! cria tout H coup line voix frémissante de femme.
Tous les spectateurs de cette scène demeurèrent figés de surprise, en voyant Hermine, la robe et le corsage déchirés et sa main droite ensanglantée, paraître par une perte latérale.
— Ah! ah! fit l'évêque en essayant de sourire, ce n'était pas un bandit, ditesvous ?
— C'était Cassoulet, Monseigneur, répondit la jeune fille en rougissant.
— Cassoulet ! . . .
— Il était veau me donner de ses nouvelles à ma fenêtre !
— A votre fenêtre !
— Et ces hommes, Monseigneur, voulaient l'assassiner.
— Oh ! oh ! fit Févêque en promenant des regards terribles sur les hommes de Baralier.
— Monseigneur, dit humblement Tun d'eux, nous ne voulions pas assassiner Monsieur Cassoulet ! C'est Maître Baralier qui nous a embauchés pour tuer un bandit ! . . .
— Maître Baralier? Et où est-il, Maître Baralier ?
— Il s'est sauvé, Monseigneur, déclara Maître Turcot.
— Et vous, Maître Turcot, que faites-vous ici?. . .
— Il était avec Maître Baralier, dit un mihcien.
— Ah ! ah ! Maître Turcot, c'est ainsi que vous conduisez des bandes de miliciens à l'enfer ! Et qui vous a ouvert la porte ? interrogea l'évêque en regardant les miliciens, Norbert, je suppose?
— Non, Monseigneur . . . c'était Cassoulet !
— Cassoulet? Mais il était donc dans ma maison !
— En effet. Monseigneur, dit Maître Turcot qui voulut détourner l'orage qu'il sentait venir. Le vilain farfadet a sauté par une fenêtre dans votre maison.
A cette minute les domestiques revenaient des étages supérieurs et entouraient l'évêque et les miliciens.
Alors Monseigneur regarda sévèrement Maître Turcot et dit sur un ton grave et imposant :
— Approchez, Maître Turcot... bien!
Maintenant écoutez : devant ces hommes que vous avez, avec le concours de Maître Baralier, embauchés pour faire assassiner un pauvre jeune homme qui ne vous a fait aucun mal, oui devant ces hommes et devant mes
serviteurs je vous di* que vous êtesj un pervers, un misérable, et je vous le dis encore devant votre filk;. Maître Turcot, vous faites la traite clandestine de l'eau-de-vie et en dépit de mes sermons et de mes mandements, oui, vous que j'ai choisi comme mon suisse î N'est-ce pas une honte? Allons! vous autres qui m'entendez, cria l'évêque aux miliciens, n'est-ce pas honteux que cet homme ait ainsi trompé ma confiance en se livrant à cet odieux commerce?
De son regard terrible il foudroyait Maître Turcot. Et lui, confus, terrifié, tremblait tant qu'on entendait ses dents claquer dans sa bouche.
Et Monseigneur allait continuer ses remontrances, lorsque tout à coup un des domestiques s'écria en indiquant la porte ouverte du vestibule :
— Là, Monseigneur, là, voyez le bandit avec votre robe violette sur son dos !
Il y eut une stupeur générale.
Dehors, vers la rue, et dans l'obscurité que blanchissaient les lumières du vestibule, on pouvait apercevoir, en effet, une forme quelconque revêtue d'une robe violette.
Les miliciens s'élancèrent en armant leurs fusils.
— Arrêtez ! arrêtez ! cria l'évêque.
Mais il était trop tard : dans leur zèle les miliciens firent partir leurs fusils. Une vibrante détonation éclata et tout le vestibule s'emplit d'une fumée acre de poudre.
Mais chose curieuse, lorsque la fumée se fut dissipée, on put voir encore la robe violette à la même place.
L'étonnement était devenu de l'hébétement.
L'évêque sortit suivi des miliciens et de la valetaille.
Il s'arrêta près d'un poteau de pierre, et reconnut que ce poteau avait été par quelque malin revêtu de l'une de ses robes violettes. Il retira la robe et l'examina : elle était trouée à plusieurs endroits par les balles des miliciens.
Il se mit à rire.
— Heureusement, dit-il, que je n'étais pas dedans !
Puis il rentra dans le vestibule où étaient demeurés Maître Turcot et sa fille.
Il se tourna vers les miliciens et dit : — Vous autres, regagnez vos foyers, et à l'avenir n'écoutez plus les perfides paroles de la canaille! Quant à vous. Maître Turcot, emmenez votre fille. A l'avenir vous ne se-
rez plus mon suisse, je vous retire votre charge ! Allez !
— Monseigneur ! gémit le suisse en tombant à genoux, pardon ! pardon ! . . .
— Allez ! commanda Févêque sur un ton glacial.
Et il tourna le dos.
Déjà les miliciens se retiraient penauds et tête basse.
Maître Turcot allait les suivre, quand il frémit violemment et s'arrêta net: il ne voyait plus sa fille.
— Monseigneur ! Monseigneur ! apnela-t-il, où est ma fille?
— Je ne suis plus le gardien de votre fille, Maître Turcot, allez ! riposta durement Févêque.
Un domestique, alors, tira le suisse par sa manche et lui murmura à Foreille :
— Maître Turcot, j'ai vu tout à l'heure mademoiselle Hermine s'esquiver par là !.. .
Et il montra la porte de sortie demeurée ouverte.
Maître Turcot poussa un grondement impossible à traduire et s'en alla en tibubant. . .
LA BATAILLE DE LA CAÎs^AEDIERE
Toute la ville avait été mise en émoi par les coups de feu tirés par les miliciens au palais épiscopal. Et ces coups de feu avaient été emportés jusqu'en la campagne environnante. Au Fort Saint-Louis, on avait pensé que les Anglais venaient d'attaquer les positions de la rivière Saint- Charles et qu'ils marchaient contre les portes de la ville. En quelques minutes des bataillons de grenadiers et de marins avaient été envoyés en reconnaissance. Mais lorsqu'on fut mis au courant de l'incident de l'évêché, toute la cité reprit son calme et sa tranquilité. Seulement, une chose qui intriguait : on ne savait pas ce qu'était devenu Cassoulet. On eut beau fouiller la ville, on ne le découvrit nulle part.
Après la vive alerte qui avait dans la nuit précédente secoué la ville entière dans son sommeil, ce fut une joie immense pour toute la population lorsque le lendemain au matin, ce 20 octobre, elle vit que les vaisseaux anglais s'étaient retirés à l'Ile d'Orléans où ils semblaient s'apprêter à reprendre le chemin de la mer.
On pensa que l'ennemi était découragé et que, croyant la ville mieux défendue qu'elle
n'était en réalité, il se sentait incapable de la prendre ni par la force ni par la surprise.
Lorsque, quatre jours auparavant, l'escadre ennemie commandée par l'amiral Phipp.> était venue jeter l'ancre dans la rade de Québec, la capitale de la Nouvelle-France n'était guère en état de soutenir un siège. Cette escadre se composait de trente-cinq voiles, et cette masse de navires ennemis avait paru si formidable que la population de la capitale avait été bouleversée par l'effroi. Mais cet effroi fut de courte durée, car on savait que la petite armée de la Nouvelle-France et la garnison de Québec avaient pour les commander un militaire de belle renommée en même temps qu'un homme redoutable: le comte de Frontenac. On espéra que le comte saurait encore parer à cette menace, et cette espérance calma les esprits et leur fit regarder en face le danger.
Le danger ? . . . Il s'était montré plus menaçant que jamais dans l'Histoire du pays. Car les Anglais avaient, dès le printemps de cette année-là, fait des préparatifs formidables en vue de conquérir la colonie du roi de France. Dans une première expédition l'amiral Phips s'était emparé de Port-Royal en Acadie. Il était retourné à Boston pour y préparer une nouvelle expédition que, cette fois, il dirigerait contre Québec.
Mais ce ne serait pas l'unique menace contre le pays : car pendant que Phipps conduirait sa flotte vers la capitale, un général anglais, Winthrop, avec trois mille hommes de troupes régulières, cinq cents milicieHs de la Nouvelle-Angleterre et cinq cents sauvages marcherait, par la voie du lac Champlain, contre Montréal d'où il se rendrait ensuite faire sa jonction avec les troupes que portaient les navires de Phipps, et avec ces sept ou huit mille hommes réunis s'en serait fait de la Nouvelle-France. Ce chiffre égalait presque la population de la colonie qui n'était que de onze mille habitants environ, et celleci n'avait pour la défendre contre ses ennemis que deux mille cinq cents combattants, réguliers et miliciens, et environ cinq cents sauvages Abénaquis. Cette force militaire était d'autant plus insuffisante que le pays se trouvait attaqué par deux côtés à la fois et avec d'énormes distances à franchir. Il avait donc fallu diviser la petite armée : huit cents hommes étaient demeurés à Québec, et le reste avait été dirigé vers le lac Champlain ])our arrêter la marche de Winthrop.
Mais là, la Providence vint au secours de la colonie en semant la maladie dans les
tn)ii[)es (ie Wiiitlirop rohoussa choinin
avunt même fFavoir atteint le lac ('ham[)lain.
Frontenac s^était rendu au lac Champlain pour lui barrer la route. En ar»T)renant que le généra 1 ansflais arrêtait sa marche et retourFiait sur ses pas, il revint précipitamment à (Québec pour faire face à l'autre danger: l'amiral l'Iiipps et sa flotte de trente-cinq navires.
A cette époque Québec n'était protégée que |)ar des murs de palissades armés de petits canons. Frontenac fit aussitôt renforcer ces palissades, en fit dresser à la basse-ville et fit élever çà et là des barricades. Puis sur la rivière Saint-Charles il ordonna des retranchements qui furent confiés à la garde des miliciens.
Lorsque la flotte anglaise })arut le 16 octobre, la capitale venait de terminer ses apprêts de défense.
Phipps, qui ignorait la retraite de Winthrop, envoya le même jour un parlementaire pour sommer le comte de Frontenac de livrer la ville.
On sait les paroles mémorables que répondit le gouverneur:
—Monsieur, répliqua-t-il au parlementaire, allez dire à votre maître que Je lui répondrai par la bouche de mes canons, et qu'il sache que ce n'est pas ainsi qu'on fait sommer un homme comme moi !
Ces jjaroles énergiques n'avaient pas manqué d'impressionner très fort l'amiral anglais, qui pensa que la ville était en bon état de soutenir un siège. Tout de même, il résolut de tater le terrain, et deux jours après, le 18 octobre, il bombardait la capitale. Mais les canons de Frontenac causèrent plus de dommages aux navires anglais que ces derniers de leurs canons n'en avaient faits à la ville. Et le 19 au soir les vaisseaux fort avariés de Phipps retournaient à l'Ile d'Orléans.
Mais Phip])s n'était pas tout à fait découragé, il voulut faire une nouvelle tentative. Et ce même soir du 19 il transmettait au major Walley, retranché sur le rivage de Beauport, l'ordre de marcher le lendemain contre la ville et lui dépêchait dans la nuit de l'artillerie et une force de deux mille hommes.
Le 20 au matin, la population de la capitale s'était donc grandement réjouie en constatant que les vaisseaux ennemis s'étaient retirés. Mais sa joie fut de courte durée. Car dès le lever du soleil une formidable mousqueterie éclatait du côté de la rivière Saint- Charles : Walley attaquait avec près de qua-
frf nulle hommes Le Moyne de Sainte-Hélène retranché sur la rive gauche de la rivière avec cinq cents Canadiens.
A cette nouvelle, Frontenac rassembla quelques bataillons et alla prendre position sur la rive droite, p)0ur empêcher les Anglais d'y prendre j)ied au cas où Sainte-Hélène ne pourrait les refouler. Ce dernier avait pour le seconder son frère Le Moyne de Longueil, et tous deux ce jour-là allaient accomplir des prodiges de valeur à la tête de leurs Canadiens.
L'action avait été tout à fait inattendue. Les Canadiens étaient au repos dans leurs retranchements, lorsque deux sentinelles vinrent prévenir Sainte-Hélène que les Anglais traversaient les marais de Beauport. Sainte - Hélène décida d'aller à leur rencontre. Mais à quelques arpents de ses retranchements il fut assailli par une grêle de balles venant d'épais fourrés: il y avait là trois régiments anglais qui, à la faveur de la nuit précédente, s'y étaient dissimulés. Surpris, le jeune capitaine canadien retraita vers ses retranchements pour y demander l'appui de son frère de Longueil. Celui-ci par une marche rapide alla détourner les fourrés et prit les Anglais en flanc, tandis que Sainte-Hélène revenait à la charge et les attaquait de front. Les Anglais durent évacuer les fourrés et retraiter vers les marais pour y attendre une colonne de quinze cents hommes qui s'avançait avec de l'artillerie.
C'e que voyant et devant une force bien supérieure à la sienne, Sainte-Hélène plaça ses meilleurs tireurs dans les fourrés du voisinage avec ordre de servir à l'ennemi un feu meurtrier, puis il divisa sa bande de Canadiens et celle de son frère en petites escouades pour assaillir les Anglais par plusieurs côtés à la fois. Cette tactique était la meilleure à prendre, et elle fut couronnée de succès.
Lorsque la colonne anglaise parut, elle fut assaillie de balles si meurtrières qu'elle fut ébranlée. Mais, s'étant raffermie, elle dirigea le feu de son artillerie contre les fourrés qu'elle ravagea à ce point de les rendre intenables aux tireurs canadiens. Sainte-Hélène ordonna de feindre la retraite vers les retranchements pour inciter les Anglais à avancer encore.
Pendant ce temps Le Moyne de Longueil et les miliciens de Beauport allaient reformer leurs détachements plus loin, puis se glissaient dans la broussaille pour attendre l'avance de l'ennemi. Le major Walley, qui commandait la colonne anglaise, crut avoir
jeté le désordre dans les rangs de la petite troupe canadienne. Il marcha hardiment contre les retranchements de la rivière Saint- Charles, lançant au pas accéléré deux bataillons de marins et un régiment de fusiliers. Le reste de la colonne suivait à petite distance. Sainte-Hélène comprit qu'il pourrait gagner un grand avantage contre l'ennemi en attaquant brusquement les marins et les fusiliers et les séparant du reste de l'armée en nemie. Il dépêcha à son frère de Longueil l'ordre de prendre, si possible, les fusiliers en queue, tandis que lui-même se jeterait à la tête des marins. Cette tactique fut bien comprise et merveilleusement exécutée, si bien que soudainement assaillis de front et de queue les marins et les fusiliers se débandèrent après quelques minutes de combat et prirent la fuite vers le fleuve, laissant sur le terrain plusieurs de leurs morts et de leurs blessés. Mais aussi, dans cette rencontre qui avait été un choc formidable. Le MoA-ne de Sainte-Hélène fut atteint de plusieurs balles et percé de deux coups de baïoniiette dont les blessures allaient emporter à la tombe ce jeune héros canadien.
Walley, voyant sa première colonne d'attaque mise en déroute, s'élança à son tour contre les Canadiens. Durant une heure il se passa une série d'escarmouches au cours desquelles ni les Canadiens ni les Anglais ne semblaient avoir l'avantage. Mais les fusiliers et les marins, s'étant reformés plus loin, revinrent prêter main-forte au reste de la colonne ennemie. Alors les Canadiens, déjà alîaiblis et trop peu nombreux pour combattre avec avantage, retraitèrent vers leurs retranchements où Frontenac apparaissait avec des bataillons de secours. Les Anglais profitèrent de l'opportunité pour faire essuyer aux Canadiens un feu terrible. Durant un quart d'heure le crépitement continu de la mousqueterie se mêla au fracas des canons. Tous les bois, bosquets, fourrés et brousses du voisinage furent hachés, et les Anglais, voyant leur chemin libre vers les retranchements canadiens, s'élancèrent au pas de course.
Au même moment sur les bords de la rivière Saint-Charles apparurent cinquante cavaliers qu'on reconnut bien à leurs uniformes gris.
— Les Gris ! Les Gris ! . . . crièrent les Canadiens avec joie.
A la tête des gardes à cheval et monté sur un vigoureux coursier noir, on reconnaissait
également Cassoulet à la plume blanche de son feutre.
D'autres cris jaillirent parmi les Cana diens :
— Cassoulet ! Cassoulet ! . . .
Les Gris, armés de leurs rapières et de pi>5 tolets, franchirent dans un galop d'enfer la distance entre la rivière et l'armée ennemie;.
On entendit la voix rugissante de Cassou let :
—Mort ! Mort ! . . .
Au même instant Walley ordonnait le feu contre la cavalcade. Une détonatioîi terrible emplit l'espace, et aux yeux des Canadiens médusés tout disparut dans un nuage de fumée. Mais déjà le nuage se dissipait, et l'on vit Cassoulet et ses gardes se ruer contre la masse ennemie et s'ouvrir un chemin large et sanglant Ce fut un tonnerre de cris et de vociférations, puis une clameur d'épouvante retentit. L'armée anglaise, sous les coups de ces démons gris, était désemparée. Le Moyne de Longueil lança ses Canadiens à la rescousse. Ijc court combat qui suivit ne fut qu'une boucherie ; puis l'on vit les Anglais s'enfuir dans toutes les directions par bandes éperdues.
La victoire canadienne éclatait aussi rayon- ]iante que les feux resplendissants du soleil.
Cassoulet et ses gardes poursuivirent l'ennemi jusqu'au delà des marais dans lesquels Walley avait abandonné ses canons et ses munitions, pour courir avec ses troupes en désordre vers les embarcations et gagner à toutes rames les navires de Phips.
Un grand chant de victoire salua le magnifique exnloit de Cassoulet et de ses gardes.
Frontenac accourut pour embrasser son lientenant des gardes et le féliciter . . . les Canadiens voulurent le porter en triomphe jusque dans l'enceinte de la ville. . . mais on ne le vit nulle part !
Avait-il été frappé à mort ?
Xon ! assurèrent des gardes . . .
Où était-il allé ? Personne ne le savait !
Cassoulet avait disparu tout à coup comme par enchantement.