‹ Le mangeur de fer drame en cinq actes, huit tableaux dont un prologueChapitre 8 sur 107 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Mêmes, LÉGER, puis LE CHEVALIER.

LÉGER

M. le chevalier de Saint-Sauveur vient d’arriver à l’hôtel. Il avait froid et s’est fait servir un doigt de vin d’Espagne. M. le phevalier envoie demander à madame la duchesse si elle veut bien le recevoir?

LA DUCHESSE

Faites entrer, Léger... (La rappelant.) Ah !... vous direz à mademoiselle Marie que nous l’attendons, (l.âgcr sort.) Ce pauvre chevalier!... il vous manquait, Henri?

LE DUC

Je l’avoue : Il m’est agréable. Pourvu qu’on ne lui demande rien, qu’on le comble d'attentions, qu’on ne le dérange jamais!... C'est bien le meilleur des amis!

LE CHEVALIER, entrant.

Ma belle cousine, je mets à vos pieds toutes mes adorations... Encore levée à cette heure! vous êtes sauvée, Dieu soit loue! (n lui bai-o la main.) El vous allez relever de cette maladie, plus belle que jamais!

Merci, Hector... Mais prenez un fauteuil... un bon fauteuil!...

LE DUC

Oui, chevalier, repose-io : . Tu n’en peux plus.

LE CUEVAUIÎH, s’asseyant.

Ab!., une vie si pleine d’émotions!..

SCENIC VU

Les Mêmes, LÉGER puis EMMANUEL, puis MARIE.

LÉGER, reparaissant. .

Madame la duchesse veut-elle recevoir M. de Kéral?

LE DUC

N’esl-i! pas un peu tard?

LA DUCHESSE

Mais non, Henri ! Vous savez (pie je l’aime, moi, ce jeune homme! Il a été si malheureux 1 (a Léger.) Faites entrer!

Pardon ! .

LA DUCHESSE, continuant. •

C’est un asii de nos enfants, d’ailleurs! (Souriant.) Un vieil ami : ils ont eu la même nourrice.

LE CHEVALIER

Oui! La mère de celle petite Colette que j’ai vue à votre service.

LÉGER, annonçant.

M. de Kéral !

Il va s’occuper du feu.

EMMANUEL, saluant.

Madame la duchesse, monsieur le duc, monsieur le chevalier!

LE CHEVALIER

Bonsoir, mon cher avocat.

EMMANUEL, s’avançant.

Je sais déjà que votre santé est meilleure, madame la duchesse : j’en suis bien heureux!

LA DUCHESSE

Asseyez-vous, mon ami!

„ LE DUC, reprenant.

On n’a pas même vu le docteur aujourd’hui.

LE MANGEUR DE F-ER

EMMANUEL, souriant.

C’est rassurant.

LE DUC

Il aura assisté à quelque banquet de médecins...

LE CHEVALIER

Qui dure encore !

le duc. .

Ou il se sera marié.

LE CHEVALIER

Et il aura bien fSit, les médecins devraient tous se marier, et avoir beaucoup d’enfants.

LA DUCHESSE, souriant.

Pourquoi donc?

LE CHEVALIER

Pour rendre à la population ce qu’ils lui prennent.

Ou rit.

EMMANUEL

J’ai été relenu au palais assez tard, pour ne poùvoir venir à mon heure habituelle... A-t-on reçu quelque lettre d’Octave?

LA DUCHESSE, arec tristesse.

Non.

EMMANUEL, continuant.'

Et de mademoiselle Planche?

LE Dld*, bas au chevalier.

C’est à celles-là qu’il tient le plus. (Haut.) Nous n’avons rien reçu! Mais Octave est un marin, en ce moment peut-être de l’autre côté du monde; et quant à Blanche...

LA DUCHESSE

Je sais qu’il y a des couvents, où toute correspondance est interdite à tle certains temps de l’année...

LE DUC

Et Blanche a beau être la petite-nièce de la supérieure du Sacré-Cœur de Grenoble, noire parente ne ferait point fléchir la règle en sa laveur.

LA DUCHESSE

Oui, je sais, vous m’avez dit tout cela, mais...

MARIE, entrant.

Madame la duchesse m’a fait demander?

LA DUCHESSE

Entrez, mademoiselle et veuillez vous asseoir !

MARIE

Mais...

le duc.' • /

Nous vous en prions! •

MARIE

Tant de bonté m’accable!

1 Elle s’assied . non sur sur le fauteuil que 1 i munirait le duc, mais sur une simple chaise qu’elle va prendre elle-même.

LÉGER, en se retirant, h* part.

Assise ici!... oli !

LE CHEVALIER, bas A Emmanuel en lui montrant Marie dit regard.

Qu’est-ce que cela veut dire?

LA DUCHESSE, qui a surpris ce regard.

Mon bon chevalier, vous êtes notre parent; vous, Emmanuel, vous êtes notre ami, il est juste que vous.appreniez les premiers ce que -tout le monde doit bientôt savoir. La personne que nous avons longtemps appelée simplement Mariej se nomme encore Diane-Elise d’Hauberleuil!

EMMANUEL

D'Hauberleuil! je croyais cette famille éteinte.

LE DUC

Vous en aurez connu le dernier rejeton... A ceux qui douteraient, on pourrait fournir des preuves, des actes authentiques... que j’ai entre les mains.

LE CHEVALIER

Oh! qui pourrait douter?...

C’csl qu’il y a là une histoire qui ressemble à un roman.

LE DUC

Celle qui en a été l’héroïne serait bien bonne de nous la redire elle-même, pour monsieur le chevalier et pour monsieur de Kéraü...

LE CHEVALIER

Nous vous en prions, ma belle demoiselle !

EMMANUEL

Mademoiselle nous fera ses obligés...

MARIE, après avoir un pou hésité*

Ni histoire, ni roman, Messieurs: Une suite d’épreuves que Dieu m’a fait subir!... Je ne suis pas née en France :

mes parents avaient émigré. Après avoir vécu quelque temps à Coblenlz, ils étaient allés s’établira Mayence. Là, aidé par un vieux domestique qui seul l’avait suivi, mon père travaillait pour vivre.

LE DUC, an chevalier.

Et l’on nous dit orgueilleux! !

MARIE, s'adressant le plus souvent à Emmanuel.

Il mourut, mon père! Après dix-huit ans d’exil!... Quelques mois plus tard, ma mère jne mettait au monde, mais, elle aussi, était bien épuisée îT . . et quand mes yeux s’ouvraient à la vie, les- siens se fermaient pour toujours... (une pause.) Le vieux serviteur qui avait vu mourir mes parents travailla pour moi seule alors, potlr m’élever. Quand 1814 arriva, il conçut le projet de me ramener en France. Il avait conservé précieusement les litres, les papiers qui étaient tout l'héritage de l’orpheline; il espérait retrouver des protecteurs pourelle... nous partîmes... J’avais cinq ans.. Nous limes à pied la roule de Mayence à Paris, en demandant tout à la cliariip publique I (a Emmanuel.) Oui, monsieur, oui! j’ai mendié mon pain et celui du vieillard qui me montrait au bout du chemin la patrie de ma famille...

LE CHEVALIER

’ Pauvre mignonne!

MARIE

Un soir, sur une hauteur où nous nous arrêtâmes, épuisés de besoin et de fatigue, le vieillard me dit : « Mademoiselle, voilà Paris. » Et comme si son oeuvre était faite, il tomba. J’attendais qu’il se relevât, je l’appelais, quand une pauvre femme qui passait me dit... que mon guide était mort. Celte femme me secourut. Elle m’adopta, elle m’aima, et toujours je bénis sa mémoire... pourtant, 5 quelques années de là, elle faisait de moi... (Plus bas, baissant ta ifio.) une... une domestique! (Après un silence pénible.) Ah! j'ai beaucoup... beaucoup souffert!... mais tout en souffrant, en grandissant, en étudiant pendant les nuits, j’espérais en Dieu... Dieu a béni ma foi : Un jour, il y a dix-huit mois, sa providence m’a

amenée ici... (Etl« s’arrête, en regardant la duchesse et te duc aveo une émotion pleine de reconnaissance, et reprend.) Alt ! Dieu est bon |

C’est dans un jour où clle-mémc était souffrante... (et où pourtant j’avais voulu la congédier... (souriant.) moi, si cruelle!) que Diaue m’a raconté tout cela.

MARIE, vivoment. •

Parce que les papiers que j’avais gardés pouvaient confirmer mon récit.

LE DUC

J'ai vu le roi aujourd'hui; je me proposais do lui confier celle histoire, ne doutant pas de l’intérêt qu’il y eût pris...

Llï CHEVALIER.

Et Sa Majesté n’a rien à refuser au duc, mademoiselle 1

LA DUCHESSE

Eh bien ?

LE DUC

Charles X était soucieux. Il croit voir des nuages à l'horizon. — « Sire, » lui ai-je dit, « n’y regardez pas. » — Mais j’ai dû prendre congé sans avoir vu se dérider le Iront royal, et en ajournant mon récit.

LE CHEVALIER

Il faudra trouver pour mademoiselle un beau mariage...

Et un bea,u màri ? Toi peut-être?

LE CHEVALIER

Non ! mais un homme... comme M. de Kéral.

i LE DUC, un peu ironiquement.

Ah!

LE CHEVALIER, sans s’arrêter.

Oui! oui!... celui qui né gentilhomme mais pauvre, a su souffrir, travailler, vouloir... et qui est déjà un avocat écouté, renommé, presque célébré, celui-là doit arriver très-haut!

EMMANUEL, se levant.

Chevalier!...

MARIE

Je remercie monsieur de Saint-Sauveur; mais je compte ne pas me marier.

Elle s'incline et cnlpe à droite.

Page 1