‹ Le mangeur de rêvesChapitre 17 sur 56 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Une des chambres de Fearon, à Nice. Le plancher esl couvert de chaussures volées. Dans un coin, allongée sur une chaise de ponl en loile, la Brown, une Anglaise entre deux âges, somnole. Pas d'autre mobilier que deux chaises. Sur la cheminée, des objets hétéroclites, dérobés dans les magasins.

On frappe. Fearon va ouvrir.

FEARON

Entre. C'est bien ici.

LUC, entrant.

Mais tu n'es pas seule ?

FEARON

Ce n'est rien. C'est la Brown.

LUC

Une... associée ?

FEARON, haussant les épaules.

Une amie. Une idiote. Une loque.

LUC

En voilà, des bottines !

FEARON

C'est cette stupide. Elle en rapporte chaque jour deux ou trois paires. Elle ne peut pas s'en empêcher. Quand je l'ai connue, elle faisait les bijoux. Elle travaillait sérieusement. A présent, il n'y a plus que les chaussures qui l'intéressent. N'importe quelles chaussures, des galoches, des espadrilles, des savates. Elle les enlève par grappes dans les étalages. On ne peut rien en faire. Qui achèterait tout ce rubhish ? Et cette folle ne veut même pas les donner aux pauvres... Ça s'entasse. On ne pouri-a bientôt plus marcher dans la chambre. Sit doivn.

LUC, riant.

Pourquoi ne te sépares-tu pas de cette spécialiste?

FEARON

Pitié, probablement.

LUC

Ma bonne Fearon !

FEARON

Non pas bonne, mais forte. (Désignant la Brown.) Et c'est pourquoi les faibles s'accrochent à moi. (Souriant.) Je lui ai donné un vice, pour avoir la paix. Au moins, quand elle cuve sa morphine, elle ne me parle pas de chaussures.

Ton business marche ?

SCÈIVE II 37

FEARON

Terriblement. Les pianos, les fourrures, les diamants. Je ne sais pas ce qu'ont les gens : on dirait qu'ils trouvent une espèce de plaisir à se laisser dépouiller.

Lie Et tu revends facilement ?

FEAROX

J'ai des acheteurs dans le monde entier.

LUC

Tu voyages ?

FEARON

Presque toute l'année. Quand j'ai des perles trop connues, difficiles à placer, je vais au Japon, dans les pêcheries. Il y a là des hommes à moi qui les ressortent de la mer.

LUC

Très ingénieux.

FEARON

Pour les pianos, rien ne vaut l'Angleterre. Mais j'en ai un peu trop vendu ces temps derniers, à Londres. J'ai dû partir brusquement pour New- York. Là, le faux platine va très fort. J'ai un camarade qui l'imite à la perfection. Quand un vol a été commis, je me procure les coupures des journaux et je me présente chez les receleurs, en leur disant: « C'est moi, la voleuse. Voici la marchandise. » Ils achètent.

38 LE M ANGE un DE RÊVES

LUC

Tu voles les voleurs !

FEARON

C'est plus excitant. Les honnêtes gens sont trop mous, trop faciles. Ce n'est pas du sport.

LUC

Et tu ne t'ennuies plus jamais?

FEARON

Presque plus. Si le spleen menace, eh bien, j'organise un petit cambriolage. C'est ça qui vous secoue ! L'autre hiver, au Mexique, j'ai arrêté une diligence, avec deux copains.

LUC

Et maintenant, d'où sors-tu ?

FEARON

Afrique.

LUC

Il y a du travail, par là?

FEARON

En masse et de toute sorte. Matériel, mental et politique.

Tiens, la politique t'intéresse, à présent ?

FEARON

Quelquefois. Le mois dernier, [j'intriguais dans

SCÈXE II 39

le Sahara du nord, avec les marabouts ennemis de la France.

Lie

Quelle charmante, quelle parfaite canaille tu es devenue !

FEAROX

Grâce à toi, mon ami. Et deo volenle, comme disait mon honorable mère.

{Ici, la Broivn qui, depuis un instant, se retourne péniblement sur sa chaise de pont, se met à battre la cloison du revers de sa main.)

FEARON, rudement.

What's the matter with you P

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