SCÈNE II
FEARON
Non. Tu me semblais le pensionnaire banal, le Parisien entreprenant dont il faut se méfier, le soir, dans les corridors.
LUC
Cependant, tu m'as tout de suite fait des confidences.
FEARON
On ne peut pas s'en empêcher.
LUC
Et quand je t'ai appris que derrière tes apparences de demoiselle bien élevée, tu avais une âme de criminelle, tu t'es donnée à moi, sans même te faire prier.
FEARON, bas.
Cela va de soi. L'homme qui a arraché d'une femme un secret pareil a pris bien plus que son corps. Qu'est-ce qu'on aurait encore à lui cacher ?
LUC
Au moins, ai-je vu juste ? Ai-je eu raison de te montrer la vérité dernière de ton être et de te pousser à la vivre ?
FEARON, relevant la lêle.
Certainement, puisque je suis heureuse.
LUC
Moi aussi, je suis heureux, Fearon.
FEARON
Tu as trouvé ta vérité ?
LUC
Ma vérité, à moi, c'est de chercher celle des autres ; de fouiller en eux, jusqu'à ce que j'aie découvert l'être secret, ignoré d'eux-mêmes et pourtant seul réel, qu'ils doivent mettre au jour pour connaître la paix.
FEARON, riant.
Oui, tu es un accoucheur pour consciences troubles. Mais tu accouches surtout les jolies femmes, à ce que j'ai remarqué.
LUC, souriant.
C'est une ivresse de pénétrer dans une âme par la pensée. Sentir que chaque parole, chaque interrogation fait lever des profondeurs les formes, les fantômes du passé, qui étaient là méconnus, assoupis, savoir que, grâce à vous, ces fantômes vont se mettre à revivre, à parler, à dire de vieux secrets perdus, savoir qu'en réveillant la poussière de l'enfance, on va construire du bonheur présent, servir en même temps la vérité et la vie... c'est une tâche si belle qu'elle m'émerveille toujours, quand j'y pense.
J'ai lu ton dernier livre, VOmbre du Père. Je me suis demandé, une fois de plus, pour qui tu travaillais.
LUC
Comment, pour qui ?
FEARON
Pour les autres, ou pour toi ? La première fois que tu t'es assis avec moi dans le fond du jardin de Chelsea, — ce soir de plomb d'il y a dix étés, — quand tu m'as questionnée sur mon enfance, sur mes parents... qu'est-ce que tu cherchais? Mon bien, ou la satisfaction de ta curiosité ?
LUC
Singulier, comme cette question préoccupe les femmes.
FEAROX
Guérir, ou savoir ?
LUC
Les deux. On peut être un psychologue et garder pour l'espèce humaine un cœur humain.
FEAROX
J'en ai douté.
LUC
Je t'assure que ni le temps ni l'habitude ne m'ont desséché. Toutes les fois que je me penche sur une âme nouvelle, j'ai le même tremblement intime, le même reflux secret de tendresse ou de pitié.
Le chien de chasse tremble aussi, quand il voit débucher un lièvre.
LUC
Et il lui casse les reins, quand il l'attrape.
FEARON, riant.
Toi, tu n'as jamais cassé les reins à tes lièvres ?
LUC
Je ne les attrape que pour leur donner la liberté.
FEARON
Et si on ne pouvait les attraper qu'en leur cassant les reins, tu renoncerais à les poursuivre ?
LUC
Quelle drôle de question !
FEARON
Moi, si j'avais ton pouvoir, oh, je leur casserais les reins à tous, pour le plaisir !
LUC
Sauvagesse I
FEARON
Je ne pourrais pas connaître une âme sans la dominer... et je ne pourrais pas la dominer sans la détruire. Malheur aux faibles ! Voilà mon cri de guerre. Sais-tu ce qui m'amuse le plus dans la vie? Séduire, corrompre une conscience pure. Toi aussi, tu aimes ça.
LUC
Moi ?
FEARON
Tu ne le sais donc pas ?
LUC
Mais je t'assure...