SCENE IX
Le caravansérail du Tombeau de la Chrétienne, Une espèce de dortoir, une pièce longue et basse aux murs de pierre rouge. Deux fenêtres et une porte ouvrant sur un chaos de grès rouges, dans une vallée rocheuse. A gauche, porte conduisant à une chambre réservée. A droite, la porte de la cuisine. Contre les murs, trois ou quatre lits de camp. Au premier plan, table et escabeau. Il est sept heures du soir.
Luc, Jeannine et Fearon viennent d'arriver. Jeannine est assise sur un lit de sangles, les mains sur les yeux. Luc est à ses côtés. Belkaçem se lient sur le seuil. Fearon donne des ordres au gardien du caravansérail, qui porte une caisse sur ses épaules.
FEARON, désignant la gauche.
Par ici, avec les autres. (Désignant Jeannine.) Puis, tu donneras de Teau fraîche à la dame. Go on.
LE GARDIEN, traversant.
Elles sont un peu lourdes, tes boîtes. Mais si c'est des pierres que tu nous apportes, sois la bienvenue. Nous allions justement en manquer I
BELKAÇEMj rît sîlencîeusemeni, puis, à Fearon.
Elle est prévoyante et courageuse, notre amie anglaise qui transporte des caisses de pierres à travers le steppe.
FEARON
N'est-ce pas, Belkaçem ? Mais je ne suis pas la seule à qui tu doives des remerciements. Hier, en passant les dunes, le vent s'est élevé, le sable s'est mis à danser, le chevaux se couchaient... et sans les cavaliers du capitaine, tes caisses ne seraient pas ici.
BELKAÇEM, SOUrîaTlt.
Les cavaliers du capitaine et le capitaine luimême seront remerciés comme il convient.
(Le gardien traverse, sort à droite et rentre un moment après, avec un verre d'eau qu^il porte à Jeannine.)
FEARON, à Belkaçem.
J'ai à te parler, Belkaçem. Veux-tu m'attendre devant ta tente ? J'y serai dans un instant.
BELKAÇEM
Viens. Nous prendrons le café avec tes amis.
FEARON
Non. Mes amis vont se reposer. (// sort. Au gardien qui sort à droite.) Toi, du whisky ! (à Jeannine qui boit son verre d'eau.) Eh bien, Mrs. Felsc, nous allons mieux ?
SCÈAE IX 103
JEAXNIXE
Un peu.
FEARON
But, my dear, enlevez donc ce casque. Quelle idée de s'entourer la tête de bouchons, quand, depuis deux heures déjà, le soleil n'a pas plus de force que le sermon d'un clergyman !
{Le gardien rentre, apportant du whisky.)
JEAXXIXE
J'ai encore soif.
FEAROX
Ilave some of Ihis ?
JEAXXIXE
Non, non.
FBARON, au gardien qui sort.
Alors, agua, wasser, iguid! {Buvant.) Moi, dans ce pays, je trouve que ce n'est pas assez d'avoir du feu dans les yeux, sur les mains et sur les épaules. J'aime aussi le sentir à l'intérieur... {Elle repose son verre auprès de la bouteille.) Maintenant, je vais parler d'affaires avec Belkaçem. Je vous laisse. {Désignant la chambre de gauche.) Il y a là quelque chose qui ressemble à des lits. C'est là que nous dormirons toutes les deux, Mrs Felse. {Près de la porte.) Ah, j'oubliais : dans un quart d'heure, le clergyman va se coucher. Oui, le soleil. Il faut voir ça! If s wonderful ! Parce qu'ici, le clergyman couche en enfer. {Elle rit.) Tout devient rouge, depuis les dernières échines de granit, à l'horizon»
jusqu'aux pierres de la hamada qui sonnent le cristal. Et celles de Voued à sec, qui sont plates et ridées comme l'eau, et les escaliers de grès, debout contre le ciel, et les glaciers de sable qui bombent entre deux rocs : tout flambe ! You must see ihat. N'y manquez pas.
(Elle sort.)
JEANNINE
Elle parle... elle parle... Est-ce qu'elle est encore ivre ?
LUC
Elle le sera bientôt.
Je n'ai pas envie de partager cette chambre avec elle.
LUC
Elle te la cédera. Je m'en charge.
JEANNINE
Ni d'aller voir coucher le soleil.
LUC
Repose-toi.
JEANNINE
Oui. Je vais m'étendre un peu.
(Elle va pour sortir, puis revient à lui.)
LUC
' Qu'ya-t-il?
SCÈiyE IX 105
JEANNINE, bas.
Ce pays me fait peur. Hier, pendant que nous traversions cette plaine de pierres noires, vers la fin de la journée... Tu sais ? Ces pierres striées, plissées, comme des cervelles d'animaux ?
LUC
Eh bien ?
JEANNINE
Elles se sont mises à briller soudain et il m'a semblé qu'elles sécrétaient des milliers de pensées méchantes... Et quand nous nous sommes promenés , au crépuscule...
LUC
Oui.
JEAXNINE
Cette femme au bras nu qui s'abritait les yeux en interrogeant l'espace, dans un calme de granit...
LUC
Je l'ai remarquée.
JEANNINE
Elle avait l'air d'attendre une réponse qui allait accourir du fond du steppe noir. Je me sentais comme elle.
LUC
Je crains plutôt que ce monde nrort n'ait rien, absolument rien à te dire.
JEANNINE
Il m'a déjà parlé.
106 LE M ANGE un DE REVES
LUC
Comment cela ?
JEANNINE, à la fenêtre.
Depuis ce matin, il y a comme un voile qui se lève lentement. Je reconnais les montagnes. Mais pourquoi chaque profil de falaise, chaque couloir de roches et cette couleur saumon, qui est partout ici, enfoncent-ils en moi un sentiment de faute, d'irrémissible péché?
LUC, Vécarlanl de la fenêtre.
Cette analyse continuelle te ronge comme la rouille. Elle n'est peut-être pas tout ton mal. Elle est certainement une partie de ton mal.
jEANNiNE, avec douceur.
Luc, c'est un mal que tu m'as donné.
LUC
Je le sais. Et je voudrais t'en guérir. Je voudrais t'obliger à ne plus penser...
JEANNINE
Trop tard.
LUC
... à ne plus creuser vainement ce sillon qui ne finit pas.
JEANNINE
La fin n'est peut-être pas si loin que tu crois.
LUC
Que veux-tu dire ?