‹ Le Maniquet; pièce lyrique en 3 actesChapitre 17 sur 20 · Scène I DANIEL, puis MANDINE · texte numérisé non relu

Scène I DANIEL, puis MANDINE

(Daniel, endimanché, t'occupe à brosser, arec un soin minutieux, une

redingote noire).

( S'arrêtant, méditatif)

Ces beaux liabits de fête, qu'on met si rarement, On dirait que, sortis do l'armoire où ils dorment, Ils gardent dans leurs plis un peu do songerie, Que le grand jour les gêne et que e'esl à regret (Qu'ils quittent les coins noirs tout remplis de leurs rêves... (Un silence. Souriant)

Il y a un mois à peine, les fiançailles, — Et aujourd'hui, la noce !

Faut-il avoir trente ans, faut-il Se connaître toute une vie.

Pour être si pressé ?..

(Il rit et se renie I à brosser.

Entre, à gauche, en vêtements de fête également. Mandine, le visage pâle et la démarche lasse, porteuse d'une cruche qu'elle ride dans P aiguière placée sur le lavabo, dans le bassin. Puis elle pose la cruche et demeure à rêver, en regardant dans le vague. )

{$ arrêtant de nouveau de brosser et observant Manditte du coin de l'œil) On n'a pas l'air bien gai, malgré ses beaux habits...

{LHnterpelant)

1 Lé ! Mandine I Mandine {comme sortant d'un rêve et relevant lentement la tête).

Quoi ?

Daniel {déposant sur une chaise les objets qu'il tient à la main).

Viens... {Elle s'approche. Daniel lui pose la main sur P épaule et la regarde un instant, avec gravité).

Tu crois peut-être que ça ne se voit pas ?.. [Mandine tait un geste d'indifférence et de lassitude). I Paternellement)

Vois-tu, les vieux comme moi y voient parfois plus clair Que les jeunes.

l'n cœur ardent, plein d'une unique chose, Trouble les yeux et brouille les idées ; — Tandis que nous...

[Lui prenant la main doucement)

Est-ce depuis longtemps que tu l'aimes, Notre maître, dis ?

Mandine [à voix basse et simplement, sans manifester la moindre émotion,

le regard lointain )

Oui...

Daniel (cordialement)

Je ne le dirai pas, moi, sois tranquille ;

Mais il faut éviter

Que d'autres le devinent,

Car les mauvaises langues marcheraient. Et puis...

{Lui caressant la main tendrement)

Et puis, il faut me promettre. Mandine,

D'avoir bon courage,

De tacher d'oublier.

Puisque ce n'était pas possible,

Tu sais bien...

{Mandine ne bouge pas. Insistant)

Ecoute : Avant d'entrer ici,

— J'étais jeune alors, je n'avais pas trente ans, —

Je servais à la ville ; mon ancien capitaine

M'avait gardé.

Il avait une fille, belle !.. {plus vite) — Enfin,

Je l'aimais, comme je n'avais jamais.

Comme je n'ai plus aimé,

Puisque je suis resté seul...

Et il m'avait semblé...

{Il fait le geste de chasser une pensée obsédante et continue d'un ton saccadé)

Hé bien ! je suis parti un jour comme un voleur,

Je suis venu ici, et je n'ai plus repris

Le chemin de la ville...

J'ai pleuré de longs mois ;

Je mordais, la nuit, mon coussin.

Pour ne pas crier... (Se calmant par degrés)

VA puis, quoi '( tout s'apaise.

Ces grands amours perdus, ce sont comme des morts

Qu'on s'ensevelit dans le cœur.

On souffre tant d'abord, qu'on pense

Ne jamais cesser de pleurer...

Mais le chagrin s'égoutte avec les larmes ;

La mort de ceux qu'on aime et les amours défunts

Ne laissent plus enfin, dans le cœur apaisé.

Qu'un tranquille regret, une mélancolie...

{Se redressant , et arec une certaine sévérité)

Ce qui ne se perd pas, c'est la fierté que donne Une bonne conscience,

D'arriver sans faiblir jusqu'au bout de la vie. D'avoir tout accepté comme le sort l'apporte, Le bon et le mauvais, les joies et les misères, — D'avoir fait son devoir !..

{Mandine 'ait, connue arec condescendance et par lassitude de répondre, un geste d approbation. Puis elle se détout ne sans mot dire et sort lentement par la porte de gauche. Daniel la suit un instant des veux, puis sort sur ses pas, eu hochant la tète.

H n/re vivement, par la porte du fond, Laurent, en pantalon noir, gilet blanc, chemise empesée, faux-col élevé: il est en bras de chemise et tient à la main une cravate blanche avec laquelle il se dirige, tout souriant, vers le lavabo, s1 apprêtant a compléter sa toilette.

A ce moment, la porte s'ouvre de nouveau et le M aniquet paraît. Il jette derrière lui un regard furtif, e?itre sans bruit et referme la porte.)

Le Maniquet (à mi-voix).

Monsieur Laurent...

Laurent (se retourne et, reconnaissant le Maniquet, fait un mouvement

d'impatience).

Comment, c'est encor vous ! C'est la troisième fois

Depuis quinze jours...

Qui donc vous a laissé monter ?

La porte était ouverte ; je suis venu... [Humblement

Je ne reviendrai plus. Mais c'est demain

Que vient mon procès...

Je me suis décidé à venir

Pour vous parler encor

Et vous prier, une dernière fois,

Ue retirer votre plainte...

Laurent (d'un ton net).

Non. .Je vous ai dit pourquoi.

Je vous ai avert i

Assez souvent, mais sans sucées.

Vous avez continué a nie taire du tort,

A critiquer partout mes traitements,

A semer la défiance

Contre moi...

Aujourd'hui, c'est assez ; il faut qu'un de nous deux

Cesse —

Et je vous promets bien que ce ne sera pas moi !

(// se détourne délibérément et continue sa toilette, fouillant dans ses . tiroirs. )

{comme prépare a un échec, ue semble pas disposé à insister . Mais au fur et a mesure que Laurent poursuit sa diatribe, l'attitude humble et suppliante du guérisseur fait place a un air de défi et de colère concentrée. ) (D'une voix sourde

Alors, vous refusez ?

Laurent {décidé).

Oui.

Le Maniquet [menaçant).

Vous m'envoyez en prison, mais vous regretterez Ce que vous faites là... (Souriant d'un air étrange) On dit que je suis sorcier, que je suis aussi fort A donner le mal qu'à le prendre.

Que j'ai le mauvais œil et sais jeter des sorts...

[Reprenant son air sérieux et menaçant, il fait deux pas en avant et étend te bras vers Laurent. Plus haut)

Vous vous mariez tantôt, .Monsieur Laurent, mais ceci Ne vous portera pas bonheur !..

{Laurent se retourne furieux et montre la porte d'un geste énergique. L,e Maniquet répond par un dernier geste de menace, ouvre la porte et sort brusquement , avec un rire muet.)

Laurent [seul, encore impatienté et mécontent)

Ce charlatan a failli me gâter ma journée !..

{Déjà rassérène).

Allons !

( Il reprend sa cravate qu'il avait déposée sur le lavabo, se la passe derrière le cou et, se plaçant devant la glace, les reins cambrés et le torse en avant, il se met en devoir de se s< faire un nœud ». Mais celui-ci n'est pas réussi ; il le défait vivement et recommence, sans plus de succès, une seconde, puis une troisième fois, en s' impatientant a mesure. Hors de lui finalement :)

Ali ! mais ! par exemple !

Et dire que l'on m'attend...

[Il arrache sa cravate, va vivement vers la porte de gauche et l 'ouvre.)

(Appelant)

Mandine ! Mandine !

(Mandine paraît, ton/ours dans la même attitude passive. Sans rien remarquer, Laurent lui tend l'objet qu'il tient a la main )

(joyeusement)

Tiens ; lais-moi un nœud, — Le nœud des dimanches !

(Avec une pointe d'émotion)

M'en as-tu l'ait, des nœuds, depuis quatre ans ! —

Et, lu sais, c'est aujourd'hui le dernier... (Gaiement)

Fais-le «loue beau !

(Mandine accepte la cravate, la regarde un instant d'un air rêveur,

s'approche et, étendant les bras, /a passe lente ment au-dessus de la tète de

son maître : elle reprend ensuite les deux bouts, niais, tournant la tête, elle

reste encore un court instant rumine distraite, perdue dans ses réflexions.)

Laurent (étonné). .

Et bien ? Qu'est-ce que tu attends ?

(Mandine tressaille, redresse la tête et, s' approchant tout près, commence

lentement à nouer le nœud.

Mais, subitement , elle lâche le ruban d'étoffe, saisit a pleines mains la tète de Laurent et, V appuyant contre ses lèvres, couvre de baisers impétueux la bouche, les yeux, le visage du jeune homme qui, surpris par cette attaque imprévue , met un instant à se dégager.

/lutin, il se rejette en arriére, regardant stupéfié Mandine, qui s'est ellemême reculée en chancelant , comme frappée de vertige. Les veux toujours fixés sur son maître, elle porte les mains éi sou visage comme dans un sentiment d'horreur, pousse un soupir profond : <s Ah /» puis, prenant sa course, elle passe comme une flèche devant le jeune homme, se précipite sur le balcon et disparait dans le vide.

Latirent, qui s'est ressaisi, vole sur ses pas, se penche rapidement , mais se redresse aussitôt avec un geste d'épouvante et court vers la porte du fond en criant : « A moi ' . . . Daniel !.. . Daniel .'. . . . 1 moi .'. . . » On entend ses appels se perdre dans l' escalier ; la scène reste vide pendant quelques minutes.

La porte se rouvre et Daniel parait , marchant a reculons. Il porte Mandine inanimée, aidé par Laurent. Alice, en toilette de noce, les suit tout en larmes, ainsi que quelques villageois endimanchés, la figure consternée. J

Laurent ( faisant signe de la tête).

Ici... sur le lit.

(On étend Mandine, toujours inanimée, sur le lit, autour duquel tous se groupent, Alice agenouillée au pied et sanglotant , Laurent de Vautre côté, les paysans derrière lui ; Daniel seul est nu peu éi V écart , au milieu de la scène, contemplant Mandine d'un air de profonde et méditative tristesse. Silence prolongé.

Enfin, Mandine remue faiblement ; — tous regardent avec anxiété. Ses mains font en tremblant quelques mouvements mal dirigés, elle roule doucement la tête à droite et à gauche, ouvre les veux et reconnaît Laurent. Alors, elle se redresse avec effort, le regardant avidement.)

Mandine (d'une voix faible ).

C'est fini... mais j'aurai tout de même...

{Daniel, de la place où il se tient, esquisse involontairement un geste anxieux, inaperçu des assistants, si ce n'es/ de Mandine elle-même, qui s'interrompt aussitôt et se laisse retomber).

D'une voix plus faible encore) .Je voulais voir"... dehors... et me suis trop penchée... (La voix lui manque; tout Sun corps se détend, et elle ne bouge plus, /.aurait se détourne eu crispant la main devant ses veux. Daniel étend le bras, dans un geste de solennelle approbation , tes autres hommes se découvrent. Au moment où le rideau commence à se fermer, la porte du fond se rouvre brusquement cl un bedeau entre, suivi d'un prêtre ; en voyant l'altitude des assistants, celui-/-/ demeure dans P embrasure de la porte et baisse la tête avec accablement). — Rideau.

Ernest CLOSSON.

Page 1